De plus en plus de multimillionnaires ne se contentent plus d’un compte bancaire en Principauté ou d’un yacht amarré au port Hercule. Âge, nationalité, provenance de la fortune… Qui sont ces ultra-riches qui choisissent d’investir sur le Rocher ?
Les Ultra High Net Worth Individuals (UHNWI) — ces individus dont la fortune dépasse 30 millions de dollars — sont de plus en plus nombreux à voir Monaco non plus seulement comme une destination d’escapades luxueuses, mais comme un lieu où investir ou s’établir durablement. D’après le 2nd baromètre mondial de la firme américaine Altrata sur les villes attirant le plus d’UHNWI, Monaco affichait la plus forte densité de grandes fortunes au monde en 2022 : 1 UHNWI pour 39 résidents.
Pour mieux comprendre le profil de ces grandes fortunes qui choisissent de s’établir en Principauté, L’Obs’ a ajouté, aux données de l’étude, les informations lui ayant été transmises par deux multi-family offices de la place, qui disposent d’un lien privilégié avec cette clientèle.
Changement de cap en 2015
Pour Francesco Giliberti, président de Jade Multi Family Office, il faut d’abord comprendre le changement de modèle opéré par Monaco il y a 10 ans. « Jusqu’en 2015, Monaco était perçu comme une place offshore, attirant principalement ceux qui voulaient conserver une certaine opacité bancaire et cadastrale. Avec la signature des accords d’échange automatique d’informations fiscales en 2015, la Principauté a dû reconsidérer son offre et l’intérêt de sa place financière auprès d’une clientèle internationale. Une partie s’est détournée de Monaco qui devenait trop contraignant et coûteux en termes de placements physiques, tandis qu’une autre s’est rapprochée de ses intérêts en investissant davantage », explique-t-il.
Une nouvelle clientèle fortunée arrive en parallèle, et plus uniquement pour l’avantage fiscal, mais pour la qualité de vie, la sécurité et la liberté de mouvement en Europe qu’offre Monaco. « Les nouveaux arrivants ne se contentent plus d’ouvrir un compte bancaire à Monaco. Ils achètent ou louent un bien, y scolarisent leurs enfants, entreprennent sur place… Beaucoup de personnes qui ne venaient que pour les événements se disent aujourd’hui « il y a une vraie vie ici » », poursuit Francesco Giliberti.
En 2022, 944 propriétaires UHNWI
Enrico Feraboli, président de Genus Advisor, qui accompagne une dizaine d’UHNWI en Principauté, confirme : « L’assistance fiscale et juridique reste primordiale, mais aujourd’hui nos services de conciergerie, notamment pour la gestion du quotidien, fonctionnent très bien. Cela va de la recherche du personnel de maison à l’inscription dans les écoles en passant par l’assistance administrative… ». Selon l’étude d’Altrata, en 2022, Monaco accueillait 944 propriétaires UHNWI, dont 76 % (soit 717 personnes) possédaient une résidence secondaire, et 24 % (227 personnes) une résidence principale. Elle note que les non-résidents proviennent principalement du Royaume-Uni, de Suisse et de France.
Des cinquantenaires et leurs familles
L’âge de ces fortunés a lui aussi évolué. « Avant, nous avions surtout des retraités de 65-70 ans, souvent seuls. Aujourd’hui, ces fortunes sont encore dans une dynamique active de développement d’affaires. Elles ont environ 50 ans et viennent avec leur famille », observe Enrico Feraboli.
Chez Jade multi-family office, on ajoute que le phénomène s’accompagne de l’émergence, plus marginale mais notable, d’une nouvelle génération de jeunes de 25 à 35 ans ayant pour beaucoup fait fortune dans la crypto. Le baromètre d’Altrata affirme que 28,1 % des résidents UHNWI à Monaco ont moins de 50 ans, 35,9 % entre 50 et 70 ans et 36,1 % plus de 70 ans. Il note par ailleurs que ce sont très majoritairement des hommes (87,9 %), contre 12,1 % de femmes.
Le monde de la finance très représenté
Fait intéressant : 67,8 % des UHNWI installés à Monaco sont des self-made, aussi appelés nouveaux riches, contre seulement 6,4 % d’héritiers, les 25,8 % restants combinant héritage et entrepreneuriat. Quant aux secteurs d’origine de ces fortunés, « la finance et l’investissement dominent à Monaco », affirme Franscesco Giliberti qui souligne que l’on retrouve aussi traditionnellement ce profil à Londres. Les données d’Altrata le confirment : 19,6 % des UHNWI actifs à Monaco viennent du secteur Banque/Finance, suivis par l’hôtellerie/loisirs (12,8 %), l’immobilier (10,9 %), les affaires et services aux particuliers (10,3 %), ainsi que des organisations non-lucratives ou sociales (7,3 %).
Majoritairement des occidentaux
Côté nationalités, Monaco attire des UNHWI avant tout issus du monde occidental : Anglais, Italiens et Français constituent le trio de tête. « La majorité de nos clients sont effectivement occidentaux, la majorité européens, même si nous avons aussi un Canadien et un Australien », détaille Laura Bonventre – Administrateur-Délégué chez Genus Advisor.
Depuis le Brexit et la suppression du statut fiscal non-dom au Royaume-Uni, des riches résidents londoniens – dont beaucoup d’Italiens – ont trouvé en la Principauté une nouvelle base européenne. « C’est l’affaiblissement d’un concurrent de taille pour Monaco, qui par sa fiscalité attractive mais aussi son accès à l’espace Schengen, a su capter une partie de cette migration », explique Francesco Giliberti. « Les asiatiques sont peu intéressés pour s’installer à Monaco. Les codes sont très différents des leurs. Quant aux Américains, comme ils n’ont pas d’avantage fiscal à y résider, ils se contentent souvent d’y venir en vacances », poursuit-il.
Quid des pays de l’Est et du Moyen-Orient ?
La guerre russo-ukrainienne a selon lui aussi eu des répercussions : « Des familles ultra-fortunées ukrainiennes, mais aussi polonaise ou encore finlandaises (en fait provenant de tous les pays proches de la guerre) ont acheté à Monaco ou sur la Côte d’Azur, à la recherche d’un refuge avec un certain recul géographique », souligne le PDG de Jade Multi Family Office.
Autre évolution récente et inédite : l’esquisse d’un début d’intérêt de la part de certaines familles fortunées du Moyen-Orient. « Depuis quelques mois, nous sommes sollicités par quelques Saoudiens et Qataris, qui étaient historiquement très liés à Londres. Même si la Principauté reste souvent trop exiguë pour leurs standards et trop éloignée de leur culture, certains commencent à envisager d’y placer quelques billes », observe Francesco Giliberti.
(1) Altrata (2023). Residential Real Estate 2023 : Spotlight on the world’s wealthy homeowners. Realm & Wealth-X.



