Lorsque l’on évoque la Seconde Guerre mondiale, les projecteurs sont rarement braqués sur les Alpes-Maritimes et en particulier sur Beausoleil. Alors que la France célèbre cette année le 80ème anniversaire de la Victoire des Alliés, L’Obs’ a pu accéder aux archives communales, précieusement conservées par le Centre Histoire et Mémoire Roger Bennati. Retour sur l’histoire singulière de cette commune, enclavée entre une Principauté officiellement neutre et une zone française d’abord libre, puis successivement occupée par les Italiens et les Allemands.
Dès l’été 1940, à la suite de la débâcle française, la ville de Beausoleil, qui se situe dans la zone dite « libre », s’aligne sur la politique du régime de Vichy. Dans les Alpes-Maritimes, où il possède une propriété à Villeneuve-Loubet, le Maréchal Pétain jouit d’une grande popularité. Le 15 novembre 1940, le maire de Beausoleil magnifie l’œuvre de Pétain lors d’un conseil municipal et invite les élus à se ranger derrière le « chef vénéré de l’État ». Les symboles de l’ancien régime républicain sont effacés : le boulevard Édouard Daladier devient boulevard de la Légion Française, et la place principale est rebaptisée place Maréchal Pétain. La ville applique avec une grande rigueur les lois d’exclusion du gouvernement de Vichy : licenciement des agents municipaux d’origine étrangère et recensement les juifs. Le Préfet pouvait confisquer des biens à certains, c’est ainsi qu’à titre d’exemple, dans le cadre de l’application de la loi du 22 juillet 1940, le baron de Rothschild, israélite et propriétaire d’une villa dans le quartier beausoleillois du Ténao, a été déchu de sa nationalité et s’est vu confisquer tous ses biens avant de fuir à l’étranger. La villa a été récupérée par la municipalité pour créer une école.
L’occupation italienne (novembre 1942 – septembre 1943)
L’armistice du 24 juin 1940 (signé entre l’Italie fasciste de Mussolini et la France vaincue) n’a pas permis à l’Italie d’obtenir certains territoires revendiqués de longue date comme Nice. Mussolini doit se contenter de Menton, où les Italiens remplacent l’administration française et imposent la langue italienne et la propagande fasciste. Mais à partir du 11 novembre 1942, en représailles suite à l’opération Torch (débarquement des Alliés en Afrique du Nord), les autres territoires revendiqués par Mussolini à la frontière entre la France et l’Italie sont occupés par l’armée italienne. Les tensions entre fascistes et antifascistes existaient déjà, comme l’illustre ce 27 octobre 1940 où un jeune de Cap d’Ail est battu à mort à la sortie d’un cinéma pour avoir protesté contre un chant fasciste. En 1942 elles s’intensifient. Dans ce Beausoleil occupé, de part et d’autre de la frontière, on fait la chasse aux antifascistes, particulièrement ceux de la MOI (Main d’Œuvre Immigrée). Des troupes d’occupation sont cantonnées sur la commune et les carabiniers s’installent à l’hôtel « Fiorentina », boulevard de la République. Les soldats italiens dressent, à l’aide de délateurs, des listes d’antifascistes qui sont ensuite internés dans des camps français ou italiens comme Sospel, Embrun ou Modane. En revanche, l’administration italienne se montre moins zélée dans l’application des lois antisémites.

L’occupation allemande (9 septembre 1943 – 3 septembre 1944)
Le 9 septembre 1943 les troupes allemandes remplacent l’armée italienne après la capitulation de l’Italie. Les nouveaux occupants investissent la villa Campbell, boulevard de la Turbie. Les forces allemandes renforcent les défenses côtières en construisant des blockhaus et en minant les plages pour se préparer à une éventuelle invasion alliée. La traque des Juifs et des opposants politiques s’intensifie. Des rafles ont lieu à Nice, à Menton, mais aussi à Beausoleil où 33 israélites et 12 opposants sont arrêtés et déportés. Certains parviennent à fuir à Monaco. Une rue, un trottoir parfois, suffit à passer d’un pays occupé à un territoire neutre. Pour les juifs traqués ou les résistants pourchassés, Monaco représente tantôt un refuge, tantôt un piège : la police monégasque les renvoie parfois… droit dans les bras de la police française. La population beausoleilloise subit des restrictions accrues (rationnement) et une surveillance constante jusqu’à la libération de la région par les forces alliées en septembre 1944. Le moindre acte de défiance devient mortel. La vie quotidienne est ponctuée de couvre-feux, de perquisitions, de disparitions… Il existe une résistance active, bien que minoritaire (voir article suivant).
La Libération : entre liesse et tragédie
Le 15 août 1944, les Alliés débarquent en Provence. Mais à Beausoleil, l’attente de la Libération se prolonge dans l’angoisse. Les bombardements alliés visent les positions allemandes dans les hauteurs, notamment au Mont Agel. Chaque nuit, un avion survole la ville, parfois porteur d’une cargaison meurtrière. Les civils n’ont pas toujours le temps de courir aux abris. Dans la nuit du 22 au 23 août, Beausoleil est frappée : trois morts, quarante blessés, des destructions dans le Carnier, à la gendarmerie, à la gare de la Crémaillère, au Riviera Palace, et même au cimetière. Le 3 septembre, la ville est enfin libérée. Les Américains défilent dans les rues de la ville. Libérée, certes, mais endeuillée. Huit jeunes Beausoleillois, partis à la rencontre des Américains à Cap-d’Ail, meurent en sautant sur une mine. La guerre ne s’achève véritablement qu’avec la prise du fort du Mont Agel par les Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), le 6 septembre. Au total, la commune paie un lourd tribut : 39 de ses enfants tombés au combat, plusieurs civils tués et des quartiers ravagés.
L’épuration
Dès le 11 septembre, le Comité de Libération s’installe à Beausoleil sous l’égide d’Auguste Dubar, communiste. L’épuration, mise en place par les comités d’épuration dont celui de Beausoleil-Monaco dirigé par Albert Sutto, est immédiate. Les rues sont rebaptisées, les suspects arrêtés, des perquisitions sont menées. Le Grand Hôtel de Monaco devient centre d’internement avant transfert aux Prisons de Nice. Les trois frères Melchiore, fascistes notoires, enrichis par la vente de camions à l’occupant, tiennent des bars à Monaco, hauts lieux de la collaboration, et un garage place de la Crémaillère à Beausoleil. Les deux premiers sont arrêtés et condamnés, le troisième en fuite est exécuté par des résistants. Cette volonté de justice dérive parfois en vengeance. Les tribunaux sont accusés de lenteur et de laxisme et le sentiment d’impunité engendre des réactions violentes. Des exécutions sommaires ont lieu, des femmes sont tondues en public (sur le perron de l’école du Centre, devant le restaurant « le Provence » avenue Camille Blanc ou dans l’avenue Jean Jaurès), la presse publie des noms sans preuve… On assiste à une véritable épuration sauvage. Il suffit d’avoir un nom italien pour être accusé de fascisme.
Des règlements de compte jusqu’en 1946
Le préfet, soucieux du rétablissement de la légalité républicaine, met en garde les Comités Locaux de Libération (CLL) contre la poursuite des arrestations et détentions arbitraires. Il rappelle que seule la Police est habilitée à procéder à des interpellations et perquisitions. Or, cette même police est soupçonnée de ne pas avoir été épurée. L’impunité des fonctionnaires du commissariat de police de Beausoleil, les soupçons de compromission en son sein même, contribuent à une atmosphère délétère. Notons que les archives du commissariat de police de Beausoleil relatives à la période de la Seconde Guerre mondiale ont disparu. Selon le journal Combat, le mois d’avril 1945 est particulièrement agité : pas une nuit sans qu’un attentat ne vise le magasin d’un supposé collaborateur. Les règlements de comptes se poursuivront jusqu’en 1946.

