Interview — Dans un long entretien accordé à L’Observateur de Monaco, Laurent Stefanini, nommé ambassadeur de France à Monaco depuis la mi-septembre, s’exprime sur les points de tension et d’actualité qui relient et remuent, ces dernières semaines, l’actualité des deux pays —
JUSTICE
Dernièrement, le thème qui a cristallisé le plus de tensions entre Monaco et la France est sans nul doute celui de la justice. Plus précisément de l’institution judiciaire monégasque. Votre point de vue ?
C’est un des sujets où l’on peut avoir son mot à dire. La difficulté remonte à avant mon arrivée. Et cela a été déjà largement réglé. Mais évidemment, je ne peux que souscrire à la solution qui a été choisie. De faire appel à un grand magistrat français pour diriger les services judiciaires de la principauté, comme ça a été longtemps le cas par le passé. Ce magistrat, Robert Gelli, ancien procureur général à la cour d’appel d’Aix-en-Provence, saura très bien faire la part des choses. Il a été procureur général dans de très grandes cours, il a été directeur des affaires criminelles et des grâces… Je dois dire que j’ai été très impressionné par ce qui a été affirmé dans le communiqué du palais princier qui annonçait cette nomination.
Comment mettre de « l’huile dans les rouages » ?
Cela se traite au plus haut niveau. Les contacts sont directs avec le ministère de la Justice en France. Moi je peux donner des conseils. Aujourd’hui, je trouve que c’est une excellente mesure, la bonne solution. C’était difficile de conserver le juge Édouard Levrault car il était trop connu médiatiquement en principauté pour probablement pouvoir continuer en toute sérénité et discrétion son travail. D’un autre côté, il n’a pas été sanctionné, il n’a simplement pas été renouvelé. D’autre part, on renforce le pôle d’instruction parce qu’il y a aussi une part de difficulté qui vient du fait que tous les magistrats français ou monégasques ont une charge de travail assez importante. Et quand on veut bien faire son travail, dans la discrétion et la sérénité, il faut quand même avoir du temps, et ne pas être sous pression. C’est tout à fait dans la logique profonde des rapports entre la France et la principauté. C’est-à-dire que lorsque la principauté se retrouve confrontée à une difficulté, elle peut se tourner vers la France pour l’aider à traverser cette difficulté. En l’occurrence, je suis l’un des interlocuteurs mais je ne suis pas le seul.
Vous étiez présent lors de la rentrée judiciaire le 1er octobre dernier. Votre sentiment ?
J’étais heureux de voir que les magistrats qui intervenaient, dont certains sont de nationalité française et d’autres de nationalité monégasque, étaient tous dans le même esprit. De mon côté, j’appelle à l’apaisement. Je ne peux que souscrire à ce qui a été déclaré par le palais princier. Ce n’est pas à moi de le commenter ou de le juger mais je trouve que c’est très bien. Dans des circonstances comme celles-là, c’est très bien.
« C’était difficile de conserver le juge Édouard Levrault car il était trop connu médiatiquement en principauté pour probablement pouvoir continuer en toute sérénité et discrétion son travail »
LOGEMENT DES FRANÇAIS DE MONACO
Une grande partie des Enfants du pays est de nationalité française. Ceux-ci résident en principauté, pour certains, depuis des générations. Pourtant, la question du logement pour cette catégorie de personnes devient de plus en plus problématique. Votre avis ?
Là-dessus, j’ai mon mot à dire. Au moins, pour ceux qui concernent les Français. Et je le dirais dans les mois qui viennent sachant qu’une proposition de loi concernant le statut des Enfants du pays a été transformée en projet de loi. Donc je serais amené à exprimer l’opinion de l’ambassade de France en défense des intérêts des Français du pays.
Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?
Je donne mon opinion aux responsables. J’ai déjà eu une conversation avec le président du Conseil national, Stéphane Valeri. Et j’aurais certainement, dans les semaines et les mois qui viennent, à exprimer des positions. Mais pour l’instant, ce ne sont pas des positions publiques. Mais c’est très certainement un des sujets importants.
Pourquoi ?
Ce n’est pas simplement un sujet important pour les Enfants du pays. C’est aussi un sujet important pour la principauté. Il faut que Monaco, en tant que cité-État, conserve une population mélangée. Il faut encourager la mixité sociale. Mes positions seront forcément à la défense des Français de Monaco.
FISCALITE
La fiscalité représente un autre sujet qui concerne les Français de Monaco. Y a-t-il du nouveau ?
Il faut être vigilant. C’est ce que j’exprimerai, y compris à Paris. Car ce n’est pas un sujet à Monaco mais bien un sujet plutôt parisien. Il faudra exprimer la préoccupation de cette catégorie particulière de Français que sont les Français de Monaco. Ceci dit, vous savez que vous avez trois millions de Français qui vivent en dehors de nos frontières. Donc vous avez autant de situations. Tous les ambassadeurs font le même travail au profit des Français résidents ou de passage dans leur pays d’affectation.
NEGOCIATIONS MONACO/UNION EUROPEENNE
La principauté de Monaco est engagée depuis longtemps dans ces négociations. Votre réaction ?
D’abord, cela paraît étonnant d’avoir un accord d’association à conclure aujourd’hui. A partir du moment où vous n’avez pas de frontière matérialisée, que vous avez une liberté de circulation de fait totale pour les biens comme pour les personnes. Je ne parle évidemment pas de liberté d’installation mais bien de liberté de circulation. Monaco fait partie de l’espace Schengen et fait partie de la zone euro. Donc la principauté fait partie des deux coopérations renforcées par rapport au lot commun de l’Union européenne. Évidemment, j’ai été un peu surpris quand j’ai appris qu’il fallait négocier un accord d’association. Mais il faut clarifier les rapports entre l’ensemble des membres de l’Union européenne et la principauté. Cette négociation est donc importante mais elle est aussi délicate. Parce qu’il ne faut pas, en allant trop vite, changer quelques équilibres, en termes de liberté d’installation. Dans les quatre libertés prônées par l’UE, il y en a certaines qui peuvent être difficiles pour Monaco. Et on en revient au problème du logement. La principauté est un lieu densément peuplé. Il n’est pas très facile de venir s’y installer. De plus, il y a un certain nombre de spécificités monégasques à prendre en compte.
Comment la France, par votre biais, peut accompagner cette démarche ?
La négociation est en cours. Il me semble qu’elle sera difficile dans les mois qui viennent parce que nous avons, en tant qu’Union européenne, un gros sujet qui est le Brexit. Nous sommes là pour aider Monaco, les Monégasques et les Français de Monaco à l’occasion de cette négociation. Ne serait-ce que parce que nous sommes liés par tout un tas de conventions bilatérales qui singularisent notre relation privilégiée avec Monaco. Il ne faut pas avoir que les avantages mais aussi les contraintes. Je ne parle pas pour Monaco ou la France, je parle pour le reste de l’Union européenne qui serait heureux de multiplier les plombiers polonais ou roumains installés en principauté mais sans assurer d’un autre côté le même type de possibilités…
Certaines voix s’élèvent à Monaco pour dire que le pays n’a pas besoin aujourd’hui de cet accord avec l’Union européenne. Votre regard de diplomate ?
Je ne pense pas. Ni Monaco ni la Grande-Bretagne ne peuvent se passer de l’Union européenne. Ce que nous avons mis 70 ans à construire, c’est tout de même quelque chose qui assure pour nous tous, dans l’espace européen, pour ceux en Europe, une très belle construction qui met en commun un certain nombre de moyens. Tout en permettant à chacun individuellement d’en sortir plus riche, plus prospère et plus protégé. Monaco est tout à fait indépendante mais c’est vrai que sa prospérité a souvent été liée à la prospérité de son environnement naturel français et italien, deux pays membres fondateurs de l’UE.
« Les sujets de société sont toujours extrêmement délicats. Il y a souvent, dans une société donnée, une minorité progressiste et agissante, une majorité un peu passive et traditionaliste. Et c’est difficile pour un gouvernement, quel qu’il soit, de trouver le point d’équilibre »
QUESTIONS SOCIETALES
Monaco s’apprête à se prononcer sur deux projets de loi importants à connotation sociétale : la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse et le contrat de vie commune (1). Cela va dans le bon sens, d’après vous ?
Je laisse la représentation nationale monégasque, en discussion avec le gouvernement princier, se prononcer. Je n’ai pas à approuver, à condamner, à accélérer ou ralentir ce processus. Il est difficile d’être décalé par rapport à son environnement européen. Évidemment, l’Europe occidentale est dans un certain état de droit depuis de nombreuses décennies. C’est donc un petit peu étonnant mais d’un autre côté, c’est vraiment l’affaire des Monégasques. Là-dessus, je pense que le gouvernement français ne se hasarderait pas à faire des recommandations. Donc je ne veux pas me prononcer.
Cette situation vous a-t-elle surpris ?
Les sujets de société sont toujours extrêmement délicats. Il y a souvent, dans une société donnée, une minorité progressiste et agissante, une majorité un peu passive et traditionaliste. Et c’est difficile pour un gouvernement, quel qu’il soit, de trouver le point d’équilibre. Nous l’avons en France sur la procréation médicalement assistée (PMA), vous l’avez ici sur des sujets comme le contrat de vie commune. Si j’étais citoyen monégasque, et si j’avais en tant que citoyen à m’exprimer, je le ferais. Mais je suis ici pour contribuer à l’excellence — la plus grande possible — des rapports entre mon pays et la principauté. Donc je me garderais bien d’intervenir publiquement.
QUALITE DE VIE
Autre sujet qui agite l’actualité monégasque : la qualité de vie. Une problématique intra-muros mais qui impacte aussi les pendulaires français qui viennent chaque jour — par millier — en principauté travailler. Qu’en pensez-vous ?
Vous avez presque 45 000 résidents en France qui viennent chaque jour travailler en principauté. C’est donc un vrai sujet. Il faut faire en sorte qu’ils puissent accéder à leur lieu de travail de la meilleure façon possible. C’est une très bonne chose parce que cela prouve que la principauté est un bassin d’emploi dynamique. Des actions étatiques et régionales ont été entreprises. Lorsque je suis allée à la région Sud Provence-Alpes Côte d’Azur, ça a été le principal sujet de discussions. Les relations entre la région voisine, le département des Alpes-Maritimes et Monaco sont vraiment très bonnes. Il y a une grande estime réciproque. Mais il y a ces sujets qui font que ce qui avait été conçu il y a une vingtaine d’années ne suffit plus. Il faut trouver, en étant respectueux de contraintes environnementales qui sont plus grandes aujourd’hui, de nouvelles solutions. Je compte bien m’en occuper et les faciliter.
Cette situation vous surprend-elle ?
Je connais bien la Riviera française. Maintenant les travaux au sein de la principauté… Dans toutes les grandes villes, vous en avez beaucoup ! Si vous viviez à Paris, vous vous rendriez compte que les Parisiens n’arrêtent pas de se plaindre. Je dirais que c’est un problème des grandes urbanisations. En plus, Monaco a l’atout d’être au bord de la mer, d’être ensoleillé mais aussi d’avoir un relief particulièrement difficile parce que c’est en pente.
Quelles actions pourriez-vous initier ?
Ce qui pouvait être fait facilement et bon marché l’a été. Maintenant, on rentre dans le dur. Je pense que je peux être un facilitateur, rappeler les engagements, les échéances, préparer la commission franco-monégasque. Je n’ai pas de baguette magique mais je peux utiliser mon réseau de relation pour contribuer à cette amélioration pratique. D’autant que cela se fait dans l’intérêt du voisinage de Monaco.
(1) Cette interview a été réalisée le 9 octobre. La séance législative du Conseil national relative au vote de la dépénalisation de l’IVG n’est intervenue que le 30 octobre. Celle relative au contrat de vie commune a été repoussée au 2 décembre.


