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    « J’ai invité le pape François à Monaco »

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    L’archevêque de Monaco, Monseigneur Bernard Barsi, a rencontré le pape François mi-avril. Pour L’Obs’, il raconte.

    Vous-vous attendiez à un pape argentin ?
    Non. C’est une véritable surprise. C’est la première fois qu’on a un pape originaire d’Amérique du Sud. Comme il y a un groupe important de cardinaux italiens, je pensais voir un pape italien, comme le cardinal Angelo Scola qui était pressenti. Finalement, tout ça confirme le proverbe qui dit que « celui qui entre pape au conclave en ressort cardinal. »

    Pourquoi pas un pape africain ?
    Je n’y croyais pas trop. Tout simplement parce que les cardinaux africains ne sont pas assez nombreux.

    C’est un bon choix ?
    Oui. Ce choix m’a conforté dans ma foi dans l’Eglise. Car je me suis dit que c’était vraiment l’esprit de Dieu qui conduit son Eglise. Bien sûr, on peut faire des plans humains. Mais finalement, on se rend compte qu’ils sont déjoués.

    La démission de Benoit XVI vous a étonné ?
    Oui. Lorsque j’ai vu Benoît XVI en novembre dernier dans le cadre d’une rencontre ad limina, où chacun évoque notamment la vie de son diocèse et fait un bilan, je l’ai trouvé très fatigué. Il était amaigri et marchait difficilement. Ce qui m’a surpris. En revanche, ses facultés intellectuelles étaient intactes. Mais tout ça m’a un peu inquiété.

    Etre pape, c’est un poids énorme ?
    Il faut avoir la force d’accomplir ce ministère qui est une charge très lourde. Il faut donc être physiquement et intellectuellement en grande forme. Mais il faut aussi se rappeler que Benoît XVI avait évoqué la possibilité de se retirer dans un livre publié il y a quelques années.

    Cette décision, c’est du courage ou de la lâcheté ?
    C’est courageux. C’est aussi de la lucidité. En plus, ce n’est pas un abandon. Car Benoît XVI continue à servir autrement. Notamment par la prière et la réflexion. D’ailleurs, les évêques comme les curés de paroisse doivent prendre leur retraite à 75 ans. Donc on travaille autrement, on rend des services. Mais on n’a plus le poids de la charge sur les épaules. Jean-Paul avait très bien compris cela.

    Pourquoi ?
    Au début de son pontificat, à la fin des années 1970, Jean-Paul II (1) a fait construire une piscine. Certains cardinaux ont trouvé ça étonnant et coûteux. Jean-Paul II leur a répondu qu’il valait mieux avoir un pape en forme que d’organiser un nouveau conclave qui coûte encore plus cher.

    Mais en démissionnant, Benoît XVI a désacralisé la fonction de pape ?
    Au contraire, Benoît XI humanise la fonction de pape. Il a même rappelé que le pape n’est pas au centre de l’Eglise. C’est le Christ qui est au centre de l’Eglise. D’ailleurs, le pape François a rappelé aussi cela. Car le pape est aussi un homme, avec ses faiblesses.

    Certains ont estimé que Benoît XVI démissionnait à cause des scandales qui ont touché l’Eglise ?
    Je ne pense pas que cela ait influencé sa prise de décision. Il a d’ailleurs rappelé que le capitaine ne quitte pas le navire pendant une tempête. Si Benoît XVI a renoncé, il a ouvert une perspective à ses successeurs.

    Beaucoup pensaient qu’un pape ne pouvait pas quitter ses fonctions ?
    Le droit de l’Eglise prévoit qu’un pape puisse quitter ses fonctions. Depuis 600 ans, ça n’était pas arrivé (2). Donc on avait un peu oublié que cela était possible. Et lorsqu’un pape donne sa renonciation, personne ne peut la discuter.

    Qu’est-ce vous retenez du pontificat de Benoît XVI ?
    C’est un grand intellectuel. Il a clarifié l’expression de la foi. Pour le 50ème anniversaire du concile Vatican II et le 20ème anniversaire de la publication du catéchisme de l’Eglise catholique, Benoît XVI a donné une expression très claire de la foi. Il faut lui en être reconnaissant.

    Sa communication a été brouillée par un discours théologique difficilement accessible ?
    C’est vrai que ses écrits ne sont pas toujours très faciles à lire. Mais c’est un grand intellectuel qui a mené de très intéressantes réflexions. Il a par exemple beaucoup insisté sur le lien entre la foi et la raison. Pour lui, la foi s’appuie sur la raison et la révélation de Dieu. Mais le discours de Benoît XVI est plus complexe que celui tenu par des papes comme Jean-Paul II ou même le pape François aujourd’hui.

    Benoît XVI a aussi pris des décisions discutables ?
    Lorsqu’il a évoqué Mahomet en 2006, il ne s’est pas rendu compte de la prudence qu’il fallait afficher lorsqu’on parle avec l’Islam. Ce qu’a dit Benoît XVI donne à réfléchir. C’est la forme qui a été mise en cause.

    Et la réintégration des quatre évêques lefebvristes en janvier 2009 soupçonnés d’antisémitisme ?
    Les soupçons portaient surtout sur un évêque. Dans un souci d’unité de l’Eglise, Benoît XVI n’a pas totalement mesuré ce qu’il se passait. De plus, il n’a pas été averti à propos de cet évêque que même les lefebvristes avaient mis de côté. Car le pape ne peut pas tout savoir.

    300 000 catholiques allemands ont alors quitté l’Eglise catholique suite à cette décision ?
    C’est vrai qu’en Allemagne, l’impact a été fort dans ce pays où l’antisémitisme reste un sujet sensible. Mais Benoît XVI a entretenu de très bonnes relations avec le peuple juif. Notamment lorsqu’il est allé en pèlerinage à Jérusalem, en Terres Saintes.

    Vous avez déjà rencontré le pape François ?
    J’ai rencontré le pape François le 17 avril. On était une cinquantaine à aller à Rome en bus, dans le cadre d’un pèlerinage diocésain. Je l’ai invité à Monaco. Mais comme il vient d’arriver, ça n’est bien sûr pas une priorité.

    On avait déjà évoqué la venue de Benoît XVI à Monaco, avec une messe au stade Louis II ?
    C’est exact. Mais lorsque j’ai vu Benoît XVI en novembre dernier, vu son état de fatigue, j’ai vite pensé qu’il serait impossible qu’il vienne en principauté. J’ai donc relancé cette fois le pape François. Seul le stade Louis II serait assez grand pour accueillir tout le monde. Mais je pense que le premier voyage du pape sera dans son pays, en Argentine.

    C’est quel genre d’homme ?
    C’est un homme d’une grande simplicité. Il emploie un langage très simple, facile à comprendre, mais très profond. Il est également supporter du club de foot argentin de San Lorenzo dont il a même la carte de supporteur depuis 2008. C’est aussi quelqu’un qui prend les transports en commun, comme tout le monde. Bref, il souhaite être proche des gens.

    Le pape François est en rupture par rapport à son prédécesseur ?
    Chaque pape a sa personnalité. Benoît XVI a été élu parce qu’il fallait assurer une continuité après Jean-Paul II qui a eu un pontificat très long, puisqu’il a été élu à 58 ans.

    Il vaut mieux un pontificat long ou un renouvellement plus fréquent ?
    Il y a du positif et du négatif dans les deux cas. Il y a eu des papes avec de longs pontificats sans que grand-chose ne se passe. Et inversement. C’est en fonction des personnes. Mais des renouvellements plus fréquents peuvent permettre de redonner un souffle.

    Le pape François s’affranchit parfois du protocole ?
    Je sens que cela ne plaît pas toujours à une partie de l’Eglise. Donc il y aura des frictions. Mais c’est une bonne chose. Car il est là pour ça. Il est différent. Le pape François doit nous bousculer pour nous aider à vivre l’évangile sans que l’on soit centrés sur nous-même. Finalement il nous invite à sortir de nous-même, à nous ouvrir aux autres, à aller à leur rencontre.

    Les principaux dossiers sur lesquels va travailler le pape ?
    L’ouverture de l’Eglise sur le monde. Pour ça, il faut qu’elle se décentre d’elle-même. Ce qui va entraîner une réforme de la curie romaine. Il faudrait que la curie soit internationale, que tous les pays soient représentés. Dans l’Eglise, on crée des structures nouvelles sans supprimer les précédentes. Du coup, ça devient de plus en plus lourd.

    Il faut revoir l’organisation institutionnelle de l’Eglise ?
    Il faut revoir le gouvernement du Saint-Siège. Il faudrait qu’il y ait plus de relations avec les évêques du monde à travers les conférences épiscopales qui réunissent les évêques de chaque pays. Ensuite, que le pape conserve l’essentiel de ses prérogatives. Et que l’on fasse confiance aux évêques pour le reste afin d’alléger le fonctionnement. Il faut décentraliser en faisant davantage confiance à la collégialité.

    Mais la collégialité a déjà été décidée dans Vatican II ?
    Chaque évêque est responsable d’une église particulière. Moi, c’est Monaco. Mais en même temps, je suis responsable, avec le pape et les autres évêques, de l’ensemble de l’Eglise. Voilà pourquoi on demande une plus grande collégialité. Et que la curie romaine soit au service du pape et non pas là pour donner des ordres aux évêques.

    Il faudrait lancer Vatican III ?
    Non. Parce qu’il y a déjà suffisamment de choses à mettre en application dans Vatican II. En général, il faut entre 50 et 100 ans pour qu’un concile soit appliqué (3).

    Ce que vous attendez du pape François ?
    Qu’il nous conforte dans la foi. En nous encourageant à aller à la rencontre des hommes sans peur. Le chrétien doit être joyeux pour porter la joie du Christ aux hommes.

    Pourquoi François se présente en « évêque de Rome » et pas comme pape ?
    Il faut savoir qu’il est pape parce qu’il est d’abord évêque de Rome. L’apôtre Pierre était évêque de Rome. C’est très important vis-à-vis des autres Eglises, comme l’Eglise orthodoxe par exemple. Car ces Eglises considèrent que c’est l’évêque de Rome qui préside à la charité dans l’Eglise.

    C’est important ?
    C’est très important pour le dialogue œcuménique. D’ailleurs, Jean XXIII, qui a été pape de 1958 à 1963, avait séparé l’administration du diocèse de Rome, dont il était l’évêque, pour l’installer à la basilique de Saint-Jean du Latran, qui est la cathédrale de Rome.

    Le pape François trouve hypocrites les prêtres qui refusent de baptiser les enfants de couples non mariés ?
    Si les parents s’engagent à élever leur enfant dans la foi, on n’a pas à se préoccuper de savoir s’ils sont mariés ou pas. Quant aux divorcés-remariés qui sont interdits de communion, c’est un sujet à approfondir. Il y a une réflexion indispensable à mener. Mais il n’est pas question pour autant de brader le mariage.

    La fin du célibat obligatoire pour les prêtres sera aussi discutée ?
    Dans l’Eglise, la position de départ est claire : lorsqu’on devient prêtre ou évêque on ne change plus d’état de vie. Mais on peut prendre un homme marié pour en faire un diacre par exemple.

    Un exemple ?
    Dans l’église catholique d’Orient, on prend des hommes mariés pour en faire des prêtres. Ensuite, seuls les prêtres non mariés deviennent évêques : en général ils sont choisis parmi des moines. Est-ce qu’il y a des possibilités de ce côté-là ? Mais je ne crois pas qu’on pourra dire demain aux prêtres qu’ils peuvent se marier. Mais choisir des prêtres parmi les hommes mariés, ça n’est pas impossible.

    Il y a une crise des vocations ?
    La crise touche surtout le monde occidental, c’est-à-dire en Europe et en Amérique du Nord. Parce que statistiquement, le nombre de prêtres continue d’augmenter. En Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie, ce nombre est à la hausse.

    La place des femmes dans l’Eglise pourrait aussi évoluer ?
    Il y a, là aussi, une réflexion à mener. Mais les choses avancent. Au conseil épiscopal de Monaco, j’ai pris une religieuse. Or, le conseil épiscopal était le dernier lieu où il n’y avait pas de femmes. On réfléchit ensemble à la vie du diocèse. C’est important d’associer les femmes à la vie de l’Eglise. Actuellement, dans tous les conseils de l’Eglise on trouve des femmes, avec des responsabilités.
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

    (1) Jean-Paul II possède le second plus long pontificat de l’histoire de l’Eglise, avec 26 ans, 5 mois et 18 jours (du 16 octobre 1978 au 2 avril 2005). Devant lui, on trouve Pi IX, avec 31 ans, 7 mois et 23 jours (du 21 juin 1846 au 7 février 1878).
    (2) Le dernier pape à avoir démissionné avant Benoît XVI est Grégoire XII (1325 – 1417). C’était en 1415.
    (3) Vatican II est le XXIème concile œcuménique de l’Eglise catholique. Il a débuté le 11 octobre 1962 avec le pape Jean XXIII et s’est terminé le 8 décembre 1965 avec le pape Paul VI.

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