Jean-Christophe Maillot est à la tête des Ballets de Monte-Carlo depuis presque 30 ans. Le directeur-chorégraphe nous livre ses impressions sur ces trois décennies passées au sein de la compagnie monégasque. Une compagnie qui continue de défendre la danse académique traditionnelle de haut niveau, tout en y intégrant de la contemporanéité.
Cette année, vous célébrez vos 30 ans au sein de la compagnie monégasque…
Effectivement, j’ai commencé à travailler aux Ballets de Monte-Carlo en 1992 en tant que conseiller artistique durant un an. Mon contrat officiel de directeur a démarré en septembre 1993. Cela fait donc 30 ans que je travaille au sein de cette belle compagnie.
En 30 ans, vous avez toujours bénéficié d’une liberté artistique totale ?
Absolument. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis là depuis autant d’années. Cela n’a pas de prix. J’ai toujours considéré cela comme une marque de confiance. Le prince Albert II et la princesse Caroline sont très respectueux du travail des artistes. Cela m’oblige à un respect mutuel. C’est-à-dire être à la fois attentif à la spécificité du lieu, et à ce que le public attend. J’ai également toujours mis un point d’honneur à ne jamais dépasser le budget que l’on m’a alloué, même dans les années où on me l’a tailladé.
Combien d’années pensez-vous encore rester aux manettes ?
En réalité, je ne sais pas ce qu’est de vivre sans tout cela… C’est tellement vivant. Je travaille avec 120 personnes tous les jours qui ont une volonté très forte de partager. J’ai aussi ce désir en moi. Nous avons trouvé un équilibre assez idéal.
Vous n’avez donc aucune raison d’arrêter…
Non, à moins que l’on me prie de partir… (rires). Pour le moment, je suis toujours aussi enthousiaste d’être ici. Je pense également qu’il est de plus en plus important de défendre la danse que l’on défend ici. Car elle est danger.
Pourquoi dites-vous qu’elle est en danger ?
La danse académique est considérée par certains radicaux comme une danse élitiste, où les clichés mâle/femelle sont très appuyés. Si l’on dit cela, alors supprimons l’opéra, supprimons la musique, supprimons tout ! Je pense que tout en insufflant une indispensable modernité et contemporanéité, il faut absolument préserver cette tradition. En France, la situation est d’ailleurs assez dramatique.
Que voulez-vous dire ?
L’enseignement de la danse dans les conservatoires avait une fonction pré-professionnelle. Aujourd’hui, tout est vraiment tourné vers l’amateur. En soi, ce n’est pas forcément une mauvaise chose car on cherche à démocratiser la culture et il est bon d’accéder à un public plus large. Mais de l’autre côté, assiste-t-on à des spectacles pour se voir soi-même ? Je continue de penser que les danseurs doivent pouvoir bénéficier de cursus très pointus avec une sélection rigoureuse.
Il n’y a donc plus d’école en France qui forme l’élite ?
Il y a l’Opéra National de Paris. Mais la situation n’est pas brillante. Certes, un nouveau directeur arrive dans ce ballet, mais c’est assez récent (1). Ce qu’il en ressort c’est qu’il y aurait une scission très forte entre cette jeunesse qui aspire à ne faire que du contemporain, et les autres qui restent sur cette tradition. C’est pourquoi, j’ai toujours essayé aux Ballets de Monte-Carlo d’opérer une fusion entre ces deux mondes. J’ai des danseurs d’une très haute technicité classique que je place dans une forme de contemporanéité qui correspond à la réalité d’aujourd’hui.

La danse académique doit donc absolument s’ancrer dans quelque chose de contemporain ?
Si l’on ne veut pas que la compagnie crève, il faut effectivement insérer cette modernité. Les spectateurs ont d’ailleurs envie qu’on sorte des lieux traditionnels, et qu’on fasse des propositions correspondant au monde d’aujourd’hui. J’ai 63 ans, je collabore avec des jeunes danseurs qui ont 20 ans. Il suffit de les observer pour comprendre que l’on doit s’adapter.
Le Covid a-t-il eu un impact sur le niveau de vos danseurs ?
Pas à Monaco, car nous avons eu la chance de pouvoir continuer à travailler. Nous avons pu à la fois répéter et faire des spectacles. En revanche, les danseurs ont mal vécu l’isolement. Ils n’avaient pas d’exutoire. Il y a donc eu des tensions assez fortes au sein même de la structure car ils étaient tout le temps entre eux. Le fait qu’ils ne puissent plus voir des copains à l’extérieur, le soir par exemple, a créé beaucoup de frustrations. Mais leur niveau n’a pas baissé. Ce fut une période très difficile. Et finalement, cela ne fait pas si longtemps que cela qu’on en est sortis dans les têtes…
Les Ballets de Monte-Carlo sont toujours demandés par les danseurs en devenir ?
Je n’ai jamais eu autant de demandes d’audition. Je sens que la compagnie monégasque apparaît comme un îlot à protéger pour défendre, encore une fois, cette forme “d’élitisme accessible”.
Durant cette saison, la compagnie repart énormément en tournée à l’étranger : au Japon, en Turquie, en Espagne, ou encore en Italie. Pourquoi programmez-vous autant de spectacles hors des frontières monégasques ?
Sur Monaco uniquement, nous ne pouvons effectuer que 20 à 22 représentations par an. C’est le grand maximum. Or, pour un danseur de qualité, 20 spectacles par an, ce n’est pas suffisant. Il n’est pas assez nourri. C’est comme des joueurs de football qui ne joueraient que 20 matchs dans l’année. De plus, au sein des Ballets de Monte-Carlo, les rôles sont très partagés. Tous les danseurs ont un peu cette fonction de soliste. Il faut donc que l’on puisse assurer un minimum de 60 à 70 spectacles par an. Si j’avais la possibilité de faire 110 spectacles par an à Monaco, je ne tournerais pas autant à l’étranger.
Depuis des années, vous plaidez d’ailleurs pour qu’il y ait un lieu de spectacle dédié aux Ballets…
J’en rêve ! Je le redis d’ailleurs ! Il me semble qu’il manque un théâtre à Monaco. Un lieu réellement dédié au spectacle. Mais ce n’est pas dans l’air du temps. Pour faire peur aux autorités, je suis prêt à dire que tant qu’il n’y aura pas la construction d’un nouveau théâtre en Principauté, je resterai aux Ballets ! (rires)
Vous indiquiez dans une récente interview que vous avez accueilli une toute nouvelle génération de danseurs…
Pendant une période, j’ai eu tendance à engager plus facilement des danseurs expérimentés qui avaient 32/33/34 ans. La période divine pour un danseur se situe selon moi entre 28 et 38 ans. Car ils ont à la fois une maturité individuelle importante et le corps qui résiste. Mais j’ai souhaité amener un vent de fraîcheur avec des danseurs plus jeunes. Ils viennent d’un peu partout. Belgique, Corée, ou encore Angleterre. C’est une génération super compétente, avec plein d’appétit, qui me motive beaucoup.
Santé : une cellule de soins dédiée aux danseurs
Depuis environ trois ans, les Ballets de Monte-Carlo ont créé une cellule de soins dédiée aux danseurs. Celle-ci est composée d’un ostéopathe (anciennement danseur), d’un kinésithérapeute, et d’une masseuse. Objectif : mieux prendre en charge la santé physique très spécifique des danseurs. « On compare souvent les danseurs aux sportifs, mais ce n’est pas du tout la même approche. Le sportif, dans sa discipline, fait toujours un peu le même mouvement. Or, un danseur qui passe d’un chorégraphe à l’autre, va utiliser son corps et ses muscles totalement différemment, indique Jean-Christophe Maillot. Pour avoir cette connaissance pointue du corps des danseurs, il est très difficile de trouver des spécialistes compétents. » Pour préserver les danseurs d’une fatigue trop exacerbée et de blessures, le directeur-chorégraphe assure également espacer les distributions. « À une époque, Bernice Coppieters dansait tous les spectacles. C’était un bulldozer de résistance physique. Elle a quand même dansé avec des pieds cassés sans le dire… C’était par passion. Aujourd’hui, les choses sont beaucoup plus équilibrées. Je fais très attention. On prend beaucoup plus soin des danseurs. Ils peuvent donc envisager une carrière plus longue qu’auparavant. »
Une autre vie après la danse : l’angoisse de la reconversion
C’est l’angoisse qu’ont beaucoup de sportifs de haut niveau. Se reconvertir une fois que le corps a atteint ses limites physiques. Dans le milieu de la danse professionnelle, cette problématique est également réelle. À l’heure actuelle, aux Ballets de Monte-Carlo, 7 à 8 danseurs sont âgés entre 38 et 40 ans. Une danseuse en a même 45. Et forcément, la question de la reconversion se pose. Les Ballets de Monte-Carlo assurent les épauler dans cette démarche. « J’ai mis en place un système pour les aider dans ce moment de vie. Un danseur qui décide de s’arrêter touche encore son salaire pendant un an. Il continue de faire des spectacles mais je ne l’implique plus dans les créations. Et en fonction du projet qu’il m’amène, je lui libère du temps pour qu’il puisse faire ses études ou sa formation. Ainsi, au moment où il va s’arrêter, il a déjà en main le bagage pour pouvoir continuer. Je trouve que c’est quelque chose qu’on leur doit. Car ils s’engagent tellement. Autant un musicien qui rentre dans un orchestre peut en ressortir à 60 ans. Autant ce n’est pas le cas pour un danseur. C’est important qu’il y ait une prise en charge et une considération. Et tout ceci participe à un bien-être qui est aussi, il faut le reconnaître, assez spécifique à Monaco. »
(1) C’est José Martinez, 53 ans, ancien directeur de la Compagnie nationale de danse d’Espagne et danseur étoile du ballet de l’Opéra de Paris qui prendra la direction du ballet de l’Opéra National de Paris, en succession d’Aurélie Dupont.



