La potentielle inscription de la Principauté sur la liste grise du GAFI aurait plusieurs conséquences importantes pour l’économie du pays mais aussi pour les salariés du secteur bancaire, en première ligne. Comment vivent-ils cette situation ? Les réponses de Pierre Franck-Crespi, secrétaire général du syndicat des employés, gradés et cadres de banque de Monaco (SEGCBM) affilié à l’Union des syndicats de Monaco (USM).
La menace potentielle que la Principauté soit à nouveau placée sur liste grise est dans tous les esprits. L’annonce est imminente. Les employés de banque sont-ils inquiets de ce potentiel basculement par rapport à leur condition de travail ?
Depuis le 23 janvier 2023, la procédure de “ suivi renforcé “ de Moneyval occupe effectivement les pensées de nombreux salariés en Principauté. Les salariés des activités financières de Monaco n’échappent pas à cette situation. Ils ont toutefois compris que ce n’était pas uniquement le secteur bancaire qui était concerné – car déjà très efficace dans ses procédures de contrôle éprouvantes depuis des années – mais d’autres secteurs d’activités commerciales et notariales. Nonobstant, l’inquiétude est bien présente pour tous.
Quelles seraient, très concrètement, les incidences d’un tel scénario pour les banques monégasques ? Aussi bien pour la clientèle que pour les salariés ?
Il est difficile d’anticiper les incidences futures d’un scénario défavorable. Toutefois, nous avons déjà vécu cette présence sur une liste grise, à une autre époque certes, et nous en sommes sortis. Nous restons confiants envers les instances monégasques pour gérer cette éventuelle situation. Cependant, il est difficile de ne pas imaginer des réductions d’effectifs ou des fermetures d’établissements (sociétés de gestion ou banques) liées à une clientèle fortunée qui sera moins enclin à faire transiter leurs avoirs en Principauté si chaque opération effectuée pose une difficulté d’exécution.
Les banques monégasques se préparent-elles d’ores et déjà à faire face à ce potentiel placement sur liste grise ? Et si oui de quelle manière ?
Nous sentons une fébrilité dans les banques et les sociétés de gestion. Nous pouvons d’ores et déjà constater une volonté de réduire ou de précariser le personnel, en renouvelant systématiquement les contrats à durée déterminée, en ne transformant pas ces mêmes CDD en CDI, en n’engageant pas les fins de contrats en Alternance, en embauchant des personnes en mission ponctuelle venues d’ailleurs, en favorisant l’intérim…Lorsque nous posons la légitime question de ce que les salariés et les clients vont devenir, il y a une espèce d’omerta qui se met en place, avec un message, quand il y en a un, qui se veut rassurant mais qui produit l’effet inverse tant il sonne faux. Il existe une sensation de navigation à vue, sans une réelle anticipation, mais une vraie panique dans les faits.
L’année dernière, le syndicat des employés, gradés, et cadres de banque (SEGCB) de Monaco, que vous présidez a lancé une pétition pour obtenir une revalorisation du point bancaire en Principauté. Avez-vous un retour de l’AMAF à ce propos?
Fort du succès de la pétition (plus de 1100 signatures) pour une reprise du rythme de revalorisation du point bancaire afin de lutter contre l’importante inflation dans notre région et augmenter légitimement le pouvoir d’achat des salariés de banque de Monaco, qui pour certains n’a pas du tout évolué, nous avions demandé un entretien à l’AMAF par courrier en date du 12 octobre 2023.
L’AMAF ayant changé de président, et le précédent ne souhaitant apparemment pas nous recevoir, nous n’avons pu avoir un premier rendez-vous que le 23 mars dernier, sans le nouveau président qui était absent. La délégation représentante du SEGCB de Monaco a pu toutefois, dans une extrême courtoisie, exprimer ses arguments et poser les revendications aux deux seuls membres présents. Le 7 mai dernier, nous avons enfin pu être présenté au nouveau président. Nous pensions, hélas à tort, avoir déjà un retour sur nos demandes. Le président n’était, semble-t-il, pas véritablement aux faits de celles-ci, et notre délégation a bien senti une certaine distance à notre démarche pourtant légitime.
Le dialogue est rompu ?
Non, le dialogue n’est pas rompu, puisqu’il n’a jamais vraiment existé, opposant une vision idyllique de la situation financière des salariés de banque de Monaco, allant même à annoncer un salaire moyen farfelu de 6000 euros à une réalité bien différente vécue au quotidien par ces mêmes salariés. Seul levier éventuel évoqué : la dénonciation et la refonte de notre convention collective, inimaginable en l’état et surtout peu respectueux des salariés du secteur. Le SEGCB tirera les leçons de cette entrevue et réfléchit, d’ores et déjà, à d’autres moyens d’action pour se faire entendre.
Pourquoi dîtes-vous que ce salaire de 6000 euros mensuels est farfelu ? Car si l’on regarde une récente étude de l’IMSEE, on observe que les activités financières et d’assurance sont le secteur qui rémunère le mieux en Principauté. Le salaire médian en équivalent temps plein est de 6 080 euros bruts mensuels et le salaire moyen de 10 158 euros bruts mensuels. Vous contestez ces chiffres ?
Je ne me permettrais pas de contester les chiffres, mais je m’interroge fortement sur la base de calcul et les éléments qui ont conduit à ces chiffres. Pensez-vous que le syndicat que je représente aurait recueilli autant de signatures à notre pétition si c’était la vérité ? Pensez-vous que le syndicat que je représente, oserait aller négocier l’augmentation du prix du point bancaire si c’était le cas ? Je peux vous donner un exemple précis, le mien. Je suis salarié dans la même banque à Monaco depuis plus de 30 ans, une banque française leader et mondialement reconnue, cadre depuis 10 ans, gestionnaire à la banque privée avec un portefeuille de client important en terme d’asset, et bien je suis loin du salaire médian indiqué par l’IMSEE. Ce n’est pas le fait d’une seule banque. Mon cas est loin d’être isolé, il y a malheureusement des centaines de salariés encore moins bien lotis que moi. Alors vous comprendrez nos doutes sur les chiffres affichés, qui ne reflètent en rien la réalité et qui sont terriblement impactant pour l’image des salariés de banque aux yeux des personnes et des salariés d’autres secteurs plus démunis.
La convention collective est également très avantageuse pour les salariés du secteur bancaire. Beaucoup plus avantageuse que dans bien d’autres secteurs économiques monégasques. Les dispositions qui sont intégrées dans cette convention collective ne sont pas suffisantes selon vous ?
La partie évoquant la rémunération dans la convention collective du personnel des banques de Monaco est totalement obsolète. Des métiers qui y figurent n’existent plus, d’autres nouveaux sont absents, avec une grille de classification faisant référence à des points dont le prix est bloqué depuis 1996. Le seul avantage rémunérateur, et heureusement qu’il existe, est la prime d’ancienneté de 5 % tous les 3 ans jusqu’à 24 ans maximum d’ancienneté, et cet élément nous est objecté régulièrement par l’AMAF pour ne pas discuter sur le sujet de l’évolution des salaires. Nous avons déjà tenté de la dépoussiérer il y a 20 ans, en collaboration avec l’AMAF, mais la contrepartie demandée par les dirigeants des banques, sur d’autres chapitres était trop en défaveur des salariés.

