33ème dans le classement mondial des ventes d’art en 2024, Monaco n’est pas un mastodonte, mais une place raffinée et sélective sur laquelle les acteurs internationaux tiennent à avoir un pied. De l’âge d’or marqué par les ventes spectaculaires de Sotheby’s et Christie’s à une période de repli dans les années 2000, jusqu’à la redynamisation actuelle du secteur, portée par de nouveaux acteurs et événements, cet article propose une analyse chiffrée de l’évolution du marché de l’art en Principauté.
Sur la scène mondiale de l’art, Monaco est un endroit… spécial. Prestige, fiscalité et droits de succession favorables, absence d’impôt sur la plus-value, stabilité politique, cadre ultra sécurisé, concentration de grandes fortunes et d’esthètes… tout est réuni pour faire de la Principauté un terrain fertile pour le marché de l’art. Pas étonnant, donc, que les grands acteurs internationaux du secteur tiennent à y être présents. Sotheby’s, l’une des plus anciennes maisons de vente aux enchères fondée en 1744 à Londres par Samuel Baker et appartenant depuis 2019 à l’homme d’affaires franco-israélien Patrick Drahi, s’est implantée à Monaco dès 1967. Sa principale concurrente, Christie’s, fondée en 1766, également à Londres, par James Christie, a elle aussi une antenne en Principauté depuis 1985.
L’apogée des années 1980-1990
Le marché de l’art à Monaco a atteint des sommets dans les années 1980-1990. Pendant ces deux décennies, Sotheby’s et Christie’s (à l’hôtel Loews, aujourd’hui le Fairmont) ont multiplié les ventes d’exception : la succession de Mona Bismarck, les collections de Karl Lagerfeld, les trésors du château de Ferrières de Guy de Rothschild ou encore la prestigieuse collection de Sir Charles Clore. À cette époque, il y avait des ventes extraordinaires, des marchands réputés et une clientèle passionnée, à la fois des locaux et des étrangers qui venaient à Monaco spécifiquement pour l’art. La Biennale des Antiquaires attirait aussi de nombreux visiteurs. 1989 reste la meilleure année avec un produit annuel des ventes jamais égalé ayant atteint 52 164 402 euros, tiré par des ventes de très haut niveau.
Fin de l’âge d’or
Jusqu’à la fin des années 1990, seuls les commissaires-priseurs judiciaires français pouvaient légalement organiser des ventes aux enchères publiques en France. Cela excluait donc les maisons internationales que sont Sotheby’s et Christie’s. Mais avec l’ouverture du marché européen et la liberté d’établissement prévue par l’Union européenne, cette réglementation française a été jugée non conforme au droit européen. En 2000, Sotheby’s a saisi la justice européenne, dénonçant cette entrave, et la France a été obligée de réformer sa législation. Sotheby’s et Christie’s ont ainsi pu s’implanter légalement à Paris, ce qu’elles ont fait rapidement. Monaco, qui servait jusque-là de base d’opération détournée pour toucher la clientèle française, a perdu de son intérêt pour elles. Les ventes se sont délocalisées à Paris et les maisons ont depuis réduit leur présence à Monaco à de simples bureaux de représentation. Elles ont limité leurs ventes à des collections ou catégories ciblées. Une évolution qui marqua la fin d’un âge d’or pour l’art à Monaco. À l’échelle mondiale aussi, les années 1990 ne sont pas les plus dynamiques pour le marché de l’art. La spéculation effrénée des années 1980 laisse place à une correction.
Restructuration et nouveaux acteurs
La fin des années 1990 marque une période de recul brutal pour le marché de l’art à Monaco, à la fois en termes de chiffre d’affaires et de volume de lots vendus. Le volume des ventes atteint son point le plus bas en 1998 avec seulement 60 lots vendus. En 1999, le chiffre des ventes passe en dessous de la barre des 1 million d’euros. Une reprise progressive s’opère entre 2005 et 2013. Elle est boostée par la création, en 2012, de l’Hôtel des Ventes de Monte-Carlo (HVMC) par Franck Baille et Chantal Beauvois. Stratégiquement situé sur le port, il est aujourd’hui un acteur majeur du secteur de l’art à Monaco. La première exposition du Nouveau Musée National de Monaco (NMNM), intitulée Étonne-moi ! Serge Diaghilev et les Ballets Russes, s’est tenue en 2009 à la Villa Sauber. En 2010, la Villa Paloma a été inaugurée comme second lieu d’exposition. Bien que les origines du musée remontent à 1972, c’est à ce moment-là que le NMNM a été officiellement établi dans sa forme actuelle, avec une orientation vers l’art contemporain. Par ailleurs, depuis sa création en 2000, le Grimaldi Forum contribue lui aussi à redynamiser la place artistique monégasque, notamment en organisant chaque été une exposition thématique toujours de grande qualité.
Nouveaux événements artistiques
La dynamique positive s’intensifie en 2014, année pendant laquelle le chiffre d’affaires dépasse pour la première fois depuis 1993 la barre des 10 millions d’euros. Artcurial, maison de ventes aux enchères française fondée en 2002 et particulièrement influente en Europe, s’est greffé sur le marché monégasque en 2015 et depuis, son chiffre d’affaires ne fait qu’augmenter. Chaque année, l’enseigne organise Monaco Sculpture en collaboration avec la Société des Bains de Mer (SBM). C’est un succès. En 2016, les organisateurs d’ArtGenève, importante foire d’art moderne et contemporain, ont exporté le concept à Monaco. Baptisé Art Monte-Carlo, l’événement participe depuis au nouveau rayonnement de la Principauté auprès des amateurs d’art. Depuis sept ans, il est complété par la Monaco Art Week, un parcours artistique organisé par les acteurs de la place sur la même période. La densité actuelle de galeries (elles sont une quinzaine sur 2 km2) témoigne elle aussi de l’attrait de la Principauté sur le marché artistique. Plusieurs d’entre elles sont de renommée internationale à l’instar d’Opera Gallery, Hauser & Wirth, Almine Rech ou encore Moretti Fine Art.
8,9 millions d’euros totalisés en 2024
Les chiffres sont-ils à la hauteur de cette apparente reprise de foisonnement ? « Le marché monégasque aux enchères publiques est relativement discret. Avec 8,9 millions d’euros totalisés en 2024 », a indiqué Artprice, leader mondial des données sur le marché de l’art, à L’Obs’. C’est 6,5 fois moins qu’en 1989. L’année dernière, la Principauté était 33ème dans le classement Artprice des pays par produit des ventes. Elle est évidemment loin derrière New York, qui domine le marché mondial de longue date, en tête avec 3,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires, Londres (1,4 milliard) et Hong Kong (830 millions). Paris occupe la quatrième place avec 648 millions de dollars, devançant Pékin (623 millions) et Shanghai (167 millions). Le Japon se positionne ensuite avec 120 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel dans l’art, tandis que l’Inde progresse notablement et atteint la dixième place mondiale, (113,8 millions de dollars), portée par la dynamique de ses artistes contemporains.
Une place sélective et haut de gamme
« Depuis 2010, le marché monégasque est porté par un nombre de plus en plus important de lots vendus », a tenu à préciser Artprice. 2024 a d’ailleurs été une année de record historique en matière de lots vendus (765). Le marché semble ainsi plus orienté volume qu’auparavant, mais la place monégasque reste sélective et résolument haut de gamme si on la compare à la tendance mondiale. Le prix moyen d’une œuvre d’art aux enchères à Monaco était de 11 700 euros en 2024 alors que près de la moitié des œuvres vendues aux enchères dans le monde ont été acquises pour moins de 600 dollars, et que 720 000 œuvres, soit 90 % des lots ont été vendus en dessous de 9 225 dollars.
En conclusion, contrairement à d’autres marchés plus démonstratifs, Monaco cultive une forme de confidentialité qui séduit une population de collectionneurs avisée et cosmopolite. Moins spectaculaire qu’autrefois, le marché de l’art à Monaco reste actif, sélectif, et structuré autour d’une logique de qualité et de relations privilégiées. La présence des plus gros acteurs internationaux ainsi que les événements annuels que sont Art Monte-Carlo, la Monaco Art Week et l’exposition estivale du Grimaldi, participent à la vitalité du secteur. Sans oublier le Monaco Yacht Show, en septembre, qui, bien qu’axé sur le nautisme de luxe, constitue une opportunité commerciale stratégique pour le marché de l’art tant les clientèles se recoupent. Montée en puissance des ventes en ligne et émergence de jeunes collectionneurs, y compris dans les domaines du numérique, laissent entrevoir des évolutions prometteuses.



