L’art s’impose aujourd’hui comme un levier important de la gestion des grandes fortunes. À Monaco, deux établissements financiers décryptent les rouages d’un marché de plus en plus structuré, qui s’envisage avec rigueur et sans jamais perdre de vue sa dimension émotionnelle.
Longtemps relégué à la sphère privée et émotionnelle, l’art s’impose aujourd’hui comme un élément à part entière des stratégies patrimoniales sophistiquées. Ni véritable classe d’actifs, ni simple objet de plaisir, il s’insère dans les portefeuilles des grandes fortunes avec une singularité assumée. À travers les témoignages croisés de deux institutions bancaires implantées à Monaco, éclairage sur les contours d’un marché de plus en plus structuré.
Les banques renforcent leurs compétences
D’année en année, banques privées et family offices renforcent leurs compétences dans le domaine de l’art pour répondre à la demande de leurs clients collectionneurs. Il s’agit d’être capable d’encadrer juridiquement, fiscalement et assurantiellement des patrimoines de plus en plus complexes. Selon le rapport 2023 du cabinet Deloitte sur l’Art et la Finance, les actifs de luxe sont de plus en plus intégrés dans la gestion de patrimoine, 63 % des gestionnaires interrogés y intégrant l’art. C’est notamment le cas d’UBS, acteur mondial du private banking, qui a depuis longtemps positionné ce domaine au cœur de sa stratégie en nouant notamment un partenariat avec la foire internationale d’art contemporain Art Basel. « L’intérêt pour ce domaine a toujours existé, mais il s’est structuré au fil du temps », affirme Ernesto De Marzio, responsable de la branche banque privée d’UBS Monaco. « Des rapports récents montrent toutefois que le marché est en baisse ces derniers temps, avec moins d’achats d’œuvres d’art à des fins d’investissement et moins de records de prix battus. Les montants des ventes aux enchères sont également en baisse actuellement. En revanche, le volume des transactions est en hausse », complète le financier.
L’art contemporain en tête
La Société Générale Private Banking suit aussi cette dynamique : « Nous accompagnons nos clients sur la thématique de l’art et des actifs de collection depuis 2008, et nous avons considérablement renforcé notre dispositif à partir de 2017 », a indiqué à L’Obs’ Nicolas Feit, PDG du bureau monégasque. La Principauté offre un cadre fiscal attrayant puisque les résidents ne sont pas soumis à l’impôt sur les plus-values. Toutefois, prudence : les implications fiscales peuvent différer si les œuvres sont vendues ou exposées à l’étranger. Quant aux segments les plus demandés en Principauté, les deux banques citent en premier lieu l’art contemporain, la Société Générale a également constaté un engouement pour les œuvres d’après-guerre, et UBS pour les maîtres anciens et les œuvres de photographes renommés.
Un actif tangible mais volatil
Dans un monde marqué par les incertitudes géopolitiques et la volatilité des marchés financiers, les actifs tangibles comme l’art suscitent un regain d’intérêt. Historiquement, les œuvres bien choisies ont démontré leur capacité à conserver leur valeur, voire à s’apprécier, même en période d’instabilité économique. L’indice Artprice 100, qui suit la cote des 100 artistes les plus performants aux enchères, a ainsi surpassé le S&P 500 sur la période 2000 – 2023 (croissance annuelle moyenne d’environ 10 % pour Artprice100 contre environ 8 % pour le S&P500). Notons tout de même qu’en 2023, l’indice Artprice 100 a progressé de seulement 1,55 %, bien en deçà de sa moyenne historique. En 2024, il a enregistré une baisse de 8,3 %, ceci indiquant une volatilité importante. Cependant, certains artistes ont affiché des performances remarquables. René Magritte, par exemple, a vu son indice de prix augmenter de 53 % grâce à des ventes record.
Démocratisation
Par ailleurs, alors que l’art était auparavant réservé à une élite, la démocratisation de l’investissement dans l’art s’est intensifiée, notamment grâce à des plateformes telles que Masterworks (USA) ou Matise en France, qui permettent aux particuliers d’investir dans des œuvres d’art de grands artistes de la même manière qu’on investirait dans des actions. Plutôt que d’acheter une œuvre entière, ils achètent des parts de celle-ci. Revers de la médaille : l’attrait pour l’art dépasse parfois la passion. « Il y a des gens qui achètent des œuvres d’art dans une optique d’investissement, ils se contentent de regarder les caractéristiques financières et de choisir celle qui pourrait prendre de la valeur. D’après les résultats de notre enquête, ils représentent 3 à 5 % des collectionneurs que nous servons », avait expliqué Adriano Picinati di Torcello, coordinateur mondial pour l’art et la finance chez Deloitte dans une interview donnée en 2024 au média luxembourgeois Virgule. Pour nos interlocuteurs, c’est un écueil à éviter.
L’art ne génère pas de cash flows
À la différence des actions ou des obligations, l’art ne génère pas de cash flows, sauf (possiblement) au moment de la vente, et il implique au contraire souvent des frais : assurance, restauration, stockage. « Il est difficile de prévoir les prix de revente ultérieurs, tant les paramètres entrant en ligne de compte, à commencer par l’évolution des goûts, le jeu de l’offre et de la demande dans le futur, sont difficiles à anticiper. Le véritable dividende d’une œuvre d’art, c’est le plaisir (esthétique, intellectuel, social) qu’elle procure. Pour l’amateur d’art, ce plaisir est renouvelé à chaque fois qu’il ou elle se trouve face à l’œuvre », résume Nicolas Feit. Ernesto De Marzio se refuse lui aussi de considérer l’art comme un instrument financier. « L’art peut occasionnellement prendre de la valeur à la revente, mais ces évolutions restent incertaines. Nous ne recommandons pas son acquisition dans une logique de performance. Notre approche est fondée sur la passion et la dimension culturelle de la collection. Les rapports que nous co-publions avec Art Basel ont une visée strictement informative : ils analysent les grandes tendances du marché sans vocation prescriptive », explique-t-il.
Un actif à dimension émotionnelle
L’art peut jouer un rôle dans une stratégie de gestion de patrimoine à travers la construction, la gouvernance et la transmission de collections. Il ne s’agit pas d’un investissement au sens traditionnel, mais d’un actif à dimension émotionnelle. « L’aspect financier peut exister, mais il n’est jamais la motivation principale encouragée », insiste le PDG de la banque privée d’UBS Monaco. Plutôt que de présenter l’acquisition d’œuvres d’art comme un investissement classique, dont il faudrait attendre des plus-values, Laurent Issaurat, spécialiste du segment artistique de la Société Générale Private Banking explique accompagner ses clients sur le plan transactionnel (conseil à l’achat et à la vente) et dans l’administration de leurs collections, à travers des services d’inventaires, de protection financière des actifs (assurances), de réflexion et d’ingénierie patrimoniale appliquée aux œuvres d’art. Pour lui, le véritable enjeu est d’aider les clients à acquérir des œuvres de qualité à un prix qu’il est possible de justifier et de rationaliser. « Dans certains cas, les enjeux patrimoniaux attachés à ces œuvres d’art et autres objets de collection peuvent être tout à fait significatifs », précise Nicolas Feit.
Un actif peu liquide
L’un des principaux écueils de l’investissement en art reste la liquidité. Contrairement aux actifs financiers cotés, l’art nécessite du temps pour être vendu à bon prix. Pour y remédier, les banques misent sur la sélection d’œuvres bénéficiant d’un marché secondaire actif. « Le principal levier pour gérer ce risque est de sélectionner des actifs disposant d’un marché secondaire, principalement en ventes publiques. Les bases de données de marché permettent d’obtenir une photographie très utile du nombre de transactions réalisées dans le passé pour un artiste donné, ce qui donne une indication essentielle en matière de liquidité », explique Laurent Issaurat.
Éviter les faux pas
Enfin, la question de l’authenticité est centrale. « Ne pas faire authentifier les œuvres ou négliger leur provenance, sont des écueils majeurs », met en garde Ernesto De Marzio. D’où l’importance de s’appuyer sur des experts reconnus et indépendants. Le numérique a ouvert de nouvelles perspectives : ventes aux enchères en ligne, blockchain pour la traçabilité, tokenisation… Autant de tendances suivies de près par UBS, même si la prudence reste de mise. « Nous suivons ces tendances sans les promouvoir comme opportunité d’investissement », précise le PDG.


