mercredi 15 avril 2026
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    « Les acheteurs d’art se sont superficialisés »

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    Dans cette interview, Stéphane Mascarenhas, expert d’art installé à Monaco depuis plus de 25 ans, livre une analyse sans concession du marché actuel de l’art, en Principauté et ailleurs. Il dénonce notamment l’uniformisation des goûts, ainsi que la superficialité de certaines œuvres contemporaines et de la consommation actuelle de l’art.

    En quoi consiste votre métier ?

    Je suis expert en art, spécialisé dans les tableaux, le mobilier et les objets d’art. Mon rôle est de reconnaître, d’authentifier et d’évaluer les œuvres. Cela implique de déterminer l’auteur, la période, l’origine, et l’état de conservation de l’objet. Je distingue deux contextes : l’assurance, où il s’agit de fixer une valeur de remplacement, et la vente ou la succession, auquel cas il me faut évaluer la valeur marchande de l’objet.

    Sur quelles ressources vous appuyez-vous pour évaluer le prix d’une œuvre d’art ?

    Sur mon bagage théorique : mes études en histoire de l’art, ainsi que sur des documents spécialisés, des bases de données et une analyse du marché basée sur l’offre et la demande en temps réel.

    À quel moment un objet, qu’il s’agisse d’un tableau ou d’un meuble, passe-t-il dans le registre de l’art ?

    C’est une question complexe et presque philosophique à laquelle il n’est pas facile de répondre. L’une des approches peut consister à dire qu’une œuvre d’art doit contenir un message, porter un regard sur un sujet, inciter à la réflexion. Il y a une dimension intellectuelle dans l’art. On pourrait dire que c’est l’intention que l’artiste a mis qui confère à un objet sa qualité d’œuvre d’art. Par exemple, une commode Louis XV, c’est de l’art décoratif, tandis que l’urinoir signé Marcel Duchamp devient une œuvre d’art par l’intention qu’il y a mis. Ce que je viens de dire convient pour l’art occidental. Mais en Asie, c’est différent par exemple. La peinture est moins importante, on recherche davantage la perfection d’un objet dans sa réalisation. C’est en Chine que l’on a inventé la porcelaine. Les Chinois considèrent la prouesse technique, le travail minutieux, la perfection, comme de l’art. Que ce soit unique n’est que secondaire. Mais tout cela évolue avec le temps. J’ai commencé il y a plus de 25 ans et l’univers de l’art a totalement changé depuis.

    Comment a-t-il évolué au fil des années ?

    Dans les années 1980, avoir une belle commode Louis XV, une argenterie du XVIII, c’était considéré comme le top. On pensait que leur valeur était éternelle. Pourtant, aujourd’hui, elle s’est complètement effondrée. Je trouve par ailleurs que l’uniformisation des goûts a remplacé la diversité. Les femmes riches, qu’elles soient chinoises, argentines, françaises ou américaines, veulent avant tout leur sac Hermès. Elles peuvent dépenser 150 000 euros dans des rideaux, mais mettent plus rarement une œuvre d’art dans leur salon, ou alors un faux Andy Warhol… De manière générale, on met de moins en moins d’art chez soi, il reste au musée. D’ailleurs, le design des intérieurs luxueux d’aujourd’hui, avec leurs grandes baies vitrées, ne laissent que peu de place pour accrocher des tableaux. Il y a aussi beaucoup de nouveaux clients qui n’achètent que s’il y a une affaire à faire, pour revendre tout de suite et se faire une plus-value. La consommation de l’art est devenue assez superficielle elle aussi. On prend l’avion pour se rendre au MoMA à New-York ou au Louvre à Paris et on fait la queue pour voir ce que l’on a déjà vu en photo sur Internet, et se prendre en photo avec l’œuvre, souvent sans y réfléchir.

    Voulez-vous dire qu’il y a de moins en moins d’authentiques amateurs d’art aujourd’hui ?

    Oui, je pense qu’ils se font plus rares. Je suis à Monaco depuis très longtemps et la majorité des collectionneurs que je connais ont entre 70 et 90 ans. Ils ont des collections mais n’achètent plus grand-chose, et les enfants souvent revendent à leur décès. J’ai d’ailleurs beaucoup de jeunes clients pour des expertises après un héritage. À la galerie, nous exposons des artistes reconnus, comme Julien Spiewak, qui fait un projet pour le Palais de Monaco. C’est un très bon artiste. Il a réalisé une série d’œuvres liée à la famille Grimaldi. Nous avons eu des articles dans tous les sens, la télé est venue… mais assez peu d’acheteurs, et ce n’est pas une question de moyens. La nouvelle clientèle aime l’art superficiel… Il faut que ce soit coloré, que ça se voit : Marylin Monroe, des lèvres, des cœurs, des nounours, des lapins, des bonbons… et beaucoup de couleurs. C’est un peu infantilisant, même si cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de message derrière. Andy Warhol par exemple a fait cela de manière très intelligente, il avait un regard très critique sur la société consumériste. Mais combien de personnes cherchent le message derrière ses œuvres ?

    Actuellement, le marché de l’art à Monaco est-il dynamique ?

    Monaco est une vitrine, donc tous les gros acteurs sont là. Le marché de l’art existe en apparence à Monaco avec Artcurial, Tajan, Sotheby’s et un certain nombre de galeries d’art prestigieuses comme Hauser & Wirth, Moretti, ou Opera Gallery… Mais il est limité par sa taille. 39 000 habitants, ça ne fait pas un marché. Ceux qui ont l’argent et qui aiment réellement l’art, n’achètent généralement pas leurs œuvres à Monaco mais plutôt à Londres, New-York, Hong-Kong, Milan ou Paris.

    Société Monégasque d'Assainissement SMA

    Dans un contexte géopolitique tendu, le marché de l’art est-il résilient ?

    Acheteurs comme vendeurs peuvent se montrer un peu attentistes. Ceux qui ont des grosses collections héritées par exemple, se disent que ce n’est sûrement pas le bon moment pour vendre.

    Que pensez-vous des nouvelles technologies dans l’art, comme les NFT ou l’intelligence artificielle ?

    Les NFT ont suscité un engouement au départ. Je vois vaguement l’intérêt technique : un genre de clé sécurisée, des reproductions d’œuvres importantes en version numérique, la possibilité de n’acheter qu’une fraction d’œuvre… mais je reste sceptique quant à leur véritable valeur artistique, et je crois qu’ils sont souvent associés à beaucoup de spéculation. En revanche, certains artistes font des choses intéressantes avec l’Intelligence Artificielle, comme Matteo Basilé, qui a créé grâce à l’IA le génome informatique d’un ADN et à partir de cette « ADN » une série de modèles formant une dynastie.

    Comment le confinement et Internet ont-ils impacté le marché de l’art ?

    Internet était un outil mais on ne faisait que très peu de ventes via Internet. Les clients avaient besoin de voir l’objet. Le confinement a accéléré la transition vers la vente d’art en ligne qui se fait de plus en plus. C’est à la faveur des vendeurs. Pour les acheteurs, c’est une grosse concurrence mondiale.

    Quel conseil donneriez-vous à un nouvel acheteur d’art ?

    C’est assez logique mais je leur dirais simplement de ne pas faire le mouton et d’approfondir la matière. L’étude est essentielle pour s’enrichir intellectuellement grâce à l’art. Si vous achetez l’objet que tout le monde s’arrache en ce moment, vous le paierez cher (les ventes aux enchères sont d’ailleurs faites pour faire monter la cote des objets d’art) et son prix risque de diminuer un jour. À l’inverse, si quelqu’un veut s’intéresser à l’art, il y a de multiples opportunités d’achat à des prix très attractifs sur des œuvres et des objets extrêmement intéressants dont les gens se sont désintéressés : tableaux anciens, céramiques, bronzes, tapis, etc. Leur prix est susceptible de remonter un jour.

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