Et si vivre une expérience de luxe en principauté se faisait de façon plus éthique ? A l’occasion de la Monaco Ocean Week, la Société des Bains de Mer s’est penchée sur la question de l’hôtellerie de luxe durable qui devra allier confort ultra-personnalisé pour les clients fortunés et exigences imposées par les besoins écologiques. Entre enjeux et prémices de solutions, le groupe hôtelier souhaite, à l’image de Monaco, se démarquer doucement mais sûrement comme une destination engagée.
Le client peut-il toujours être roi, même dans un contexte d’urgence écologique ? Doit-on attendre qu’il change pour faire évoluer les pratiques hôtelières du luxe ? Les questions posées lors d’une table ronde, organisée à l’initiative de la Société des Bains de Mer (SBM) lors de la Monaco Ocean Week, sont d’un enjeu crucial pour l’avenir. Quelques jours seulement après l’alerte inquiétante lancée par la révélation au grand public du sixième rapport du GIEC, la problématique devient prégnante et peut servir de tremplin aux groupes hôteliers pour faire évoluer leurs pratiques et accompagner leur clientèle luxueuse vers un nouveau chemin de sobriété. L’enjeu pour la Principauté est aussi de concurrencer les destinations de luxe engagées qui grignotent du terrain et les esprits d’une clientèle de plus en plus imprégnée par cette ambition environnementale. « On s’aperçoit que les choses changent et que les clients nous challengent. En 2015, on se disait que les actions mises en place étaient un petit plus dans la communication. Aujourd’hui, c’est au cœur des sujets et la décision finale du client sera en partie prise en fonction de la politique RSE (responsabilité sociétale des entreprises, NDLR) menée par la destination », observe Estelle Antognelli, responsable du pôle RSE créé l’an passé au sein de la direction du tourisme et des congrès (DTC) de Monaco.
Calculatrices carbone
Une situation qui l’a d’ailleurs incité à lancer un nouvel outil pédagogique. Il s’agit de deux calculatrices carbone, destinées aux particuliers et aux professionnels de l’événementiel, censées leur permettre d’avoir une simulation approximative de leur émission de gaz à effet de serre en choisissant la destination Monaco. Cette exigence est également constatée par les acteurs de terrain. « Les clients scandinaves et anglais sont très avancés sur le sujet. Ils nous inspirent et nous guident sur les bonnes directions à prendre en tant qu’entreprise. Monaco est un laboratoire et possède donc une grande capacité d’adaptation », glisse Juliette Cairo, directrice des ventes pour le tourisme d’affaires à la SBM. Le groupe monégasque vante plus de 18 années « d’engagement en matière de protection environnementale ». Le nouveau président, Stéphane Valeri, vient dernièrement de décider l’entrée du RSE au sein du comité exécutif. Le virage semble donc bien amorcé. « En parlant, on s’oblige », considère Eva Elmshauser, chargée de mission développement durable à la SBM.
Les initiatives des ”green team”
Assis autour d’elle, des collaborateurs du groupe SBM ont fait part des expériences concrètes de terrain qu’ils mettaient d’ores et déjà en œuvre afin de faire progresser leur établissement vers les meilleures pratiques en matière d’hôtellerie durable, contributives en particulier de la protection de la mer et des océans. L’Hôtel de Paris a par exemple opté pour le recyclage des savons après avoir observé leur maigre utilisation par les clients. « De 50 à 100 grammes, les clients s’en servent très peu puis les jettent », reconnaît une employée. Depuis un an, ces savons usagés sont envoyés à l’organisation à but non lucratif Unisoap, située à Bâle en Suisse, qui les reconditionne et les donne à des personnes dans le besoin. 62 kg ont pu être collectés en 2022 rien qu’à l’Hôtel de Paris. Celui-ci espère atteindre les 200 kg en 2023. Au casino, la ”green team” (nom donné aux groupes constitués par la SBM pour mettre en œuvre cette politique RSE) a adopté le recyclage des mégots de cigarettes, transformés en isolant grâce à la start-up Tchaomégot. Aux Thermes Marins, on récupère les cheveux coupés dans le salon de coiffure afin de les envoyer dans une entreprise d’insertion varoise qui les transforme en boudin absorbant la graisse et les hydrocarbures en mer Méditerranée. « Nous nous sommes aussi lancés dans un objectif antiplastique avec la distribution de gourdes en interne depuis 2015, vante Eva Elmshauser. 5400 d’entre elles ont déjà été distribuées aux équipes. 149 fontaines à eaux ont aussi été positionnées dans tous les établissements de la SBM. C’est 580 000 bouteilles d’eau en plastique économisées en un an. »
Photovoltaïque et économie d’eau
Les services techniques de la SBM s’activent aussi depuis de nombreuses années pour faire baisser la facture énergétique. Depuis les années 1980, le groupe a opté pour les pompes à chaleur pour assurer le chauffage de ses établissements. Elles ont depuis été toutes remplacées par des outils de deuxième génération et ont permis de ne plus utiliser du tout de fioul. Au Monte-Carlo Bay, 788 modules de panneaux photovoltaïques ont été installés sur le toit de l’hôtel permettant l’autoproduction de 160 000 kilowatts/heure, soit l’équivalent de 10 à 15 jours de la consommation annuelle de l’hôtel. Tout en sachant que pour l’instant, cette production énergique ne permet d’alimenter qu’une seule aile de l’établissement hôtelier, soit 1007 m2 sur les 90 000 qui le compose au total. « Nous avons choisi une nouvelle façon de travailler. On a joué sur tout et nous avons sensibilisé le personnel. Aujourd’hui, notre consommation énergétique a baissé de 45% par rapport à 2019 et notre consommation d’eau de 35% », se félicite un collaborateur. Tout près de là, le Monte-Carlo Beach a lui aussi grandement fait évoluer ses pratiques. Avec tout d’abord la mise à niveau de ses équipements, l’évolution de son protocole de nettoyage, ou encore l’utilisation de plantes méditerranéennes – moins exigeantes en arrosage. « Par exemple, nous avons abaissé les besoins des chasses d’eau de 7 à 5 litres. Cela représente une économie d’eau de 1000 litres par jour », rapporte Emmanuel Taillandier, son directeur adjoint.
« Faire de Monaco les hôtels de demain »
L’établissement, situé en territoire français, n’a pas eu d’autres choix que de s’adapter aux impacts de la sécheresse. « Il nous a fallu tenir un discours de vérité à notre clientèle. Nous étions confrontés l’été dernier à un arrêté préfectoral du département des Alpes-Maritimes. Pour nous, il s’agissait juste d’exemplarité. Le message passe, la clientèle a envie d’adhérer quand elle voit l’ampleur de ce qui se passe », développe encore Emmanuel Taillandier. Cette réflexion d’un professionnel sur le terrain représente en effet la première réponse aux enjeux d’hôtellerie durable. « Apprendre à dire non sans vexer et inculquer de nouveaux comportements font partie des solutions. La contrainte peut-être un élément majeur d’attractivité », pense Anne Eveillard, journaliste spécialisée en hôtellerie de luxe (lire son interview ci-après). Et si, au final, l’hôtellerie durable à Monaco devenait une force au lieu d’un complexe ? « Nous devons faire de Monaco les hôtels de demain », prône Pierre Frolla, ancien champion du monde d’apnée et ambassadeur écoresponsabilité pour la SBM. Quand on connaît l’impact que le tourisme représente sur les émissions mondiales de gaz à effet de serre (environ 8% du total), il s’avère urgent de modifier les pratiques. Et le plus tôt sera le mieux.
