Depuis 10 ans, artisans et restaurateurs d’art progressent millimètre par millimètre pour faire émerger les fresques du XVIème siècle dissimulées par les peintures datant du XIXème siècle qui les ont recouvertes au fil du temps. Un travail de patience qui permet de redonner aux galeries, à la salle du trône ainsi qu’aux grands appartements du palais princier les scènes mythologiques colorées qu’il arborait à son commencement.
Depuis une dizaine d’années, la Renaissance trouve un nouveau souffle sur les plafonds et les murs du palais princier. Une redécouverte qui a démarré par pur hasard en 2013, au gré d’une simple restauration des peintures du palais, et qui a déjà permis de révéler plus de 600 m2 de fresques, de la salle du trône aux grands appartements en passant par la galerie d’Hercule de 50 mètres de long. Les fresques à son plafond représentent les travaux et exploits d’Hercule ainsi que des allégories des arts libéraux. Découverte en 2015, cette galerie a été complètement restaurée grâce à de nombreuses petites mains patientes. Des professionnels qui, sous les peintures du XIXème siècle, ont mis au jour des trésors à l’aide de scalpel ou de laser. L’enjeu était pourtant de taille : révéler sans détériorer des illustrations symboliques, dans le style génois, pour la plupart issues de la mythologie. Le tout dessinées sur une fresque, une peinture à même le mur, appliquée presque en même temps que la chaux blanche qui est censée le lisser. Cette technique consiste à déposer des pigments sur un enduit frais pour les conserver le plus longtemps possible dans la matière.

Un chantier éco-responsable
Des décors de souveraineté que les princes successifs de Monaco ont voulu offrir à leur palais. « J’ai hâte de voir la restauration achevée. C’est un travail de valorisation du patrimoine très important. Il nous a permis de mieux identifier les artistes qui avaient peints ces fresques au XVIème siècle et de les dater de façon plus précise », a témoigné le prince Albert II dans les colonnes de Gala. Car c’est bien lui qui, à la découverte des premières fresques cachées, a décidé de lancer cet énorme chantier de restauration. Et il l’a fait à sa manière : celle d’un chantier écologique. « Il était important d’avoir une éthique observant les règles de développement durable respectant l’écoresponsabilité, d’utiliser le plus souvent possible des produits naturels, de limiter la pollution en ayant recours au laser et aussi de préserver la santé des artisans qui travaillent ici », développe le souverain. L’originalité du chantier de restauration repose donc également sur sa recherche de matériaux respectueux de l’environnement. « Les aquarelles connues dans le commerce ne sont naturellement pas adaptées à ce qui se pose ici. Nous avons considéré qu’elles étaient faites à base de pigment synthétique. Raison qui nous a poussés à trouver une autre solution : nous n’avions pas forcément la bonne couleur car la palette de l’époque était du minéral et nous voulions adopter une démarche éco responsable », ajoute Christian Gautier, chef de projet de conservation-restauration des fresques.



Retrouver l’authenticité du palais
Il a donc fallu déterminer une recette d’aquarelle particulière. « On l’a mise en test pour surveiller sa dégradation dans le temps. Il s’est avéré que nous avons une quinzaine de pigments qui fonctionne très bien. L’aquarelle que nous avons créée est d’une qualité remarquable, elle se passe très bien et la couleur est superbe », complète le professionnel. Celle-ci est utilisée depuis peu, notamment dans le salon Louis XIII qui n’est qu’au début de sa remise en forme. Tout ce travail a une finalité importante que décrit parfaitement le souverain : que le palais princier retrouve un « aspect plus proche et authentique de ce qu’il était au XVIème siècle ». L’autre chantier de taille se trame depuis trois ans dans la prestigieuse salle du Trône, pour un ensemble couvrant 220 m2 qui a été retrouvé sous les repeints. Sur son plafond, on peut voir une lumineuse iconographie représentant la Nekuia d’Ulysse. « Au XIXème siècle, cette peinture a été complètement recouverte par un peintre monégasque qui s’appelle Philibert Florence. En 1953, des restaurateurs ont été consultés pour restaurer cette fresque. Ils vont gratter la peinture mais ils n’ont pas trop compris la scène qui se présentait à eux. Ils pensaient que la scène représentait Alexandre Le Grand ou Jason », décrit Christian Gautier, chef de projet de conservation-restauration des fresques. Finalement, il s’agit d’une scène de l’Odyssée d’Ulysse.




De nombreux messages implicites dans la salle du Trône
Au cœur du royaume des morts, le héros mythologique sacrifie une brebis et un agneau et boit leur sang afin qu’un esprit lui indique la bonne route à suivre pour retrouver sa patrie à Ithaque. « Il est en habit de cuirasse. Quand il quitte l’île de Circée, celui-ci lui a recommandé de rencontrer un devin nommé Tirésias qui doit lui expliquer comment faire pour rentrer sur l’île d’Ithaque. La seule difficulté — et pas des moindres — c’est que Tirésias est mort. Pour échanger avec lui, il a creusé un trou avec le sang provenant de l’égorgement de béliers et de brebis. Ulysse discute donc avec des morts. Cette scène indique très clairement la volonté d’Ulysse de rentrer chez lui et de protéger son pays des attaquants. On a vraiment une orientation famille », développe Christian Gauthier y trouvant une raison d’être dans une salle si symbolique pour le pouvoir des Grimaldi. A ses yeux, les messages passés vont de la vanité à l’humilité, en passant par la force, la détermination, l’éducation ou la famille. « On manifeste du courage car pour aller affronter les morts, il faut le faire… Tout cela contribue à l’idée que voulait développer le prince », affirme le chef de projet.



Qui a réalisé ces fresques ?
L’autre question qui turlupine les porteurs de projet depuis son commencement ? Les initiateurs et réalisateurs de toutes ces fresques. Un document officiel retrouvé dans les archives du palais princier dirige vers Nicolosio Granello, grand pinceau de l’école génoise du XVIème siècle, et contemporain de Raphaël. « On a identifié Granello en ce qui concerne les grotesques. Mais en ce qui concerne les scènes, on ne le sent pas forcément capable de faire ça car c’est presque “Michangelesque”, c’est très complexe. Mais d’un autre côté sur la palette des peintres régionaux, nous n’avons pas de réelle identification. C’est pour cela que l’on cherche si Granello ne serait pas allé à Rome où il se serait perfectionné et serait revenu après ici », indique le chef de projet. Les recherches en ce sens se poursuivent. Une chose est sûre, sur la quarantaine de professionnels qui a participé ou participent encore au projet de restauration, un mot revient sur toutes les bouches : la fierté de redonner au palais son aspect initial. A l’image de Christian Gauthier, pas peu heureux « d’avoir mis le doigt dans l’engrenage d’un petit projet au démarrage de restauration devenu grand projet de conservation ». Un projet grandement encadré avec à sa tête le prince Albert II, l’administration des biens, un comité scientifique spécialement dédié, une conservatrice en chef, une spécialiste du laser, une responsable de la réintégration picturale et tous les restaurateurs qui se succèdent pour faire émerger ses beautés de la Renaissance. Pour le grand public, il est d’ores et déjà possible d’en voir les fruits en venant visiter et contempler le palais princier de Monaco réouvert à la visite depuis le 1er avril jusqu’au 15 octobre 2023.


