C’est un établissement qui alimente bien des fantasmes et des idées reçues. Robert Gelli, directeur des services judiciaires à Monaco et Jean-Yves Gambarini, directeur de la maison d’arrêt, dressent un état des lieux des atouts et des faiblesses de la prison de Monaco installée sur le Rocher depuis 1897.
Ils évoquent également les futurs travaux qui y seront menés.
«C’est un cliché contre lequel on essaie de se battre continuellement. » Ce cliché, effectivement tenace, est que la prison monégasque serait un établissement dans lequel les conditions de détention seraient plutôt agréables, avec salle de sport et jolie vue mer… Or, à en croire ceux qui y travaillent, la maison d’arrêt de la Principauté n’a rien d’un club de vacances. « C’est une prison qui respecte les règles du Conseil de l’Europe autant que faire se peut. Les détenus sont traités dignement. Ils ont un accès très large aux soins ainsi qu’à l’hygiène. Ils sont bien nourris. L’établissement est bien entretenu. Mais cela reste une prison très dure. Cela n’a rien d’une prison 5 étoiles », a assuré Jean-Yves Gambarini dans un reportage baptisé Prison, le modèle monégasque, diffusé récemment sur Monaco info (1). Quant à la tant commentée vue mer, il s’agirait plutôt « d’une échappée mer dans certaines cellules », nuance le directeur de l’établissement. « Les cellules sont propres mais il y a très peu de lumière. Les détenus vivent en lumière artificielle 22 heures / 24. C’est difficile psychologiquement. » Durant les promenades non plus, pas de vue sur mer pour les prisonniers. « C’est une toute petite cour de promenade qui a au moins le mérite d’exister car, auparavant, dans la configuration de 1897 jusqu’à la fin des années 80, il n’y en n’avait pas. Les détenus se promenaient à l’intérieur de la coursive. »

Historiquement, ce bâtiment n’a pas été construit pour être une prison. Les locaux ne sont pas du tout ouverts sur l’extérieur. Les cours de promenade sont toutes petites et très inadaptées. Les salles d’activité sont insuffisantes. Certains espaces sont un peu insalubres. Un quartier notamment est très exposé à l’humidité »
Conditions de travail « insatisfaisantes » pour le personnel
Ce diagnostic loin d’être idyllique, Robert Gelli, le dresse également. Selon le directeur des services judiciaires, la prison monégasque — qui compte une quarantaine de salariés — présente des atouts, mais aussi de nombreuses faiblesses. Du côté des atouts : « Elle est propre et bien tenue. Les conditions globales de détention sont correctes, en ce sens qu’il n’y a pas trop de détenus et l’encellulement est individuel », indique-t-il. Pour autant, ce bâtiment du 18ème siècle avec des murs de six mètres d’épaisseur, est, à bien des égards, « inadapté ». « Des conditions de détention posent problème. Ce qui avait d’ailleurs fait l’objet de remarques du comité prévention torture du Conseil de l’Europe, rappelle-t-il. Historiquement, ce bâtiment n’a pas été construit pour être une prison. Il y a donc des contraintes liées à l’architecture du bâtiment. Les locaux ne sont pas du tout ouverts sur l’extérieur. Les cours de promenade sont toutes petites et très inadaptées. Les salles d’activité sont insuffisantes. Certains espaces sont un peu insalubres. Un quartier notamment est très exposé à l’humidité. » Les conditions de travail pour les personnels pénitentiaires ne seraient pas non plus satisfaisantes. « Ils se retrouvent eux-aussi dans des espaces sous-terrain, sans ouverture. Il y a des postes de travail dans des sortes de cages en sous-sol. La salle de repos est également dans un espace avec des voûtes, comme dans une cave. »

« Les cellules sont propres mais il y a très peu de lumière. Les détenus vivent en lumière artificielle 22h/24h. C’est difficile psychologiquement »
Mineur, femmes, ou condamnés pour des faits criminels dans un même établissement
Cette prison qui est à la fois maison d’arrêt, centre de détention et centre pour mineurs, peut également être exposée à des problèmes de gestion. La cause ? Les détenus ont des statuts différents mais doivent cohabiter — certes dans des quartiers différents — mais dans un même établissement pénitentiaire. « Par exemple, il peut y avoir une femme détenue, un mineur, un ou deux détenus provisoires dans la même affaire qui ne peuvent pas communiquer entre eux, ou encore un condamné pour des faits criminels. Tous ces détenus en France sont dans des établissements différents. Ce n’est pas le cas à Monaco. Cela pose une vraie problématique de gestion. La direction est obligée de jongler avec cela et de s’adapter », explique Robert Gelli.

Cadre de vie : Travaux et déménagement de personnel au sein de la maison d’arrêt
C’est l’une des particularités de la prison monégasque. Le directeur et son adjoint vivent au sein de l’établissement pénitentiaire dans des appartements de fonction. Pour des raisons de sécurité et pour offrir un cadre de vie plus agréable à ces familles, il a été décidé de les faire vivre ailleurs, non loin de là. Les déménagements sont actuellement en cours. « Nous avions toujours considéré qu’il était important que les directeurs puissent intervenir tout de suite en cas d’incident. Toutefois, dans la mesure où il très facile d’intervenir rapidement, surtout dans un territoire comme Monaco, ce n’est plus absolument indispensable », a estimé Robert Gelli. Le directeur des services judiciaires a donc proposé (choix ensuite validé par le Prince) d’utiliser ces deux appartements libérés (soit 300 m2) pour créer de nouveaux espaces de détention. Une partie sera ainsi dédiée à la création de cellules pour la semi-liberté. Une nouvelle coursive de détention sera également créée ainsi qu’une nouvelle cours de promenade et des salles d’activité. « Ces travaux permettront également d’offrir des conditions de travail beaucoup plus dignes au personnel, avec des salles de repos plus agréables et plus conviviales », conclut Robert Gelli.

La prison de Monaco en question
Les détenus travaillent-ils à la maison d’arrêt de Monaco ?
Donner la possibilité à des détenus de travailler en prison peut constituer un véritable levier de réinsertion sociale. Pour beaucoup, c’est l’unique moyen d’avoir une source de revenus « et donc de pouvoir sortir d’un état de dépendance totale vis-à-vis de l’administration pénitentiaire ou de détenus plus fortunés », considère le haut commissariat à la protection des droits, des libertés et à la médiation, qui a consacré une partie de son rapport d’activité à la maison d’arrêt monégasque. Pour ces détenus, le travail carcéral offre aussi la possibilité de se déplacer, de s’occuper et ainsi de voir le temps passer plus vite, « en ayant une utilité sociale au sein de la prison et auprès des co-détenus. » Problème, le nombre d’emplois à pourvoir au sein de la prison monégasque est très limité. Toujours selon le haut commissariat, il n’y aurait qu’un « 1 à 2 postes par coursive, soit 6 postes au total », affectés à la distribution quotidienne des repas et à la buanderie. Quelques postes supplémentaires peuvent également être ouverts en fonction des besoins, dans la limite de la dotation budgétaire disponible. Cet accès au travail est donc très limité. Ce que reconnaît le directeur des services judiciaires, Robert Gelli. « Il y a uniquement ce que l’on appelle le service général. Ce sont des tâches du quotidien, comme transporter les plateaux repas, laver le linge ou des petites travaux à effectuer comme des coups de peinture à tel endroit pour rafraîchir une cellule », indique-t-il. Problème : contrairement à d’autres pays où les prisonniers peuvent accomplir des tâches de manutention peu qualifiées ou des petits travaux d’assemblage pour des entreprises extérieures, en Principauté cette option de travailler pour le compte d’un tiers n’est pas possible. Pour deux raisons : « Nous n’avons pas les espaces suffisants au sein de la maison d’arrêt pour monter des ateliers. Il faut également trouver des entreprises ayant la capacité de faire faire une activité en prison. C’est complexe », précise Robert Gelli. Autre question qui se pose : selon quels critères les détenus ont droit ou non d’accéder à un travail ? Selon le Haut commissariat, aucun critère officiel n’a été mis en place par la direction pour prioriser l’accès des prisonniers à ces postes internes (ce que regrette d’ailleurs cette entité). La maison d’arrêt a plutôt mis en place des critères informels. « La direction privilégie, au-delà de la bonne conduite, les détenus indigents ou en longue détention et ceux ayant une bonne connaissance de la langue française, ce dernier critère pouvant néanmoins conduire à écarter de façon discriminatoire les détenus étrangers », souligne le Haut commissariat dans son rapport.

Combien coûte un détenu à Monaco ?
Le coût moyen d’une année de prison en France pour une personne détenue est estimé à 32 000 euros. Qu’en est-il alors à Monaco ? C’est la question posée par le journaliste Yann Antony Noghès à Jean-Yves Gambarini dans un récent reportage diffusé sur Monaco info. « En principauté, ce coût est bien supérieur à 32 000 euros par an », assure le directeur de la prison monégasque. Un détenu à Monaco coûte en effet environ 300 euros par jour, contre 100 euros en France et 213 euros en Finlande par exemple. Pourquoi est-ce plus cher à Monaco ? Selon le directeur de la maison d’arrêt monégasque, les frais fixes en Principauté sont « assez importants ». « Il y a également les coûts variables à assumer que sont la nourriture, les vêtements, ou encore les frais médicaux qui peuvent être rapidement astronomiques, indique-t-il. Car la politique monégasque est de traiter les détenus aussi bien qu’ils pourraient être traités à l’extérieur de la prison. Nous allons au-delà de la simple urgence. Des détenus ont par exemple eu des prothèses dentaires car ils étaient incarcérés longtemps. Des prisonniers ont également eu des opérations chirurgicales car ils étaient en attente de jugement ou d’extradition. ».

Les détenus sont-ils rémunérés ?
Tout travail mérite salaire. Y compris pour les détenus qui accomplissent des tâches au sein de la maison d’arrêt. Alors, à combien s’élève la rémunération journalière des détenus pour le travail accompli ? Selon Robert Gelli, elle a été revalorisée en 2021. Elle s’élève désormais à 10 euros par jour. « Il faut toutefois préciser que la durée du travail journalier tourne autour de 3 heures, précise le directeur des services judiciaires. La France se situe aux alentours de 2 euros de l’heure brut, soit environ 1, 62 euro net (2). »

17 saisines de détenus incarcérés
En 2016, le Haut Commissariat à la Protection des Droits, des Libertés et à la Médiation, a mené une campagne d’information et diffusé des dépliants détaillant ses missions. Ces prospectus ont également été distribués au sein de la maison d’arrêt, notamment dans la bibliothèque de l’établissement pénitentiaire, de façon à ce que les détenus aient connaissance de l’existence de cette institution et de la manière d’y avoir recours le cas échéant. « Cette information a été utile puisque 17 saisines sont finalement parvenues au Haut Commissariat entre 2017 et 2019, indique le rapport. Ces saisines ont ceci de particulier qu’elles sont rarement limitées à une seule difficulté mais comportent le plus souvent de multiples doléances. Questionnant fréquemment le respect des droits fondamentaux des détenus, elles sont donc complexes et longues à traiter ». Difficultés supplémentaires : la position d’enfermement des plaignants rend les échanges plus laborieux et « le recours à des traducteurs ou interprètes est souvent requis » en raison du nombre d’étrangers et de leurs nationalités très diverses. Au terme des différentes instructions qu’il a eu à mener, le Haut Commissariat a formulé une série de recommandations sur divers aspects des conditions de détention, liées notamment aux fouilles à corps, au travail en prison, à la problématique de l’accès aux soins, à la prise en compte des difficultés particulières rencontrées par les détenus étrangers, aux possibilités d’appels téléphoniques ou encore aux rondes de nuit.
(1) Diffusé le 31 janvier dernier sur Monaco info et présenté par le journaliste Yann-Antony Noghès.
(2) Pour les détenus à Monaco, il n’y a pas de rémunération brute. La rémunération s’élève uniquement à 10 euros par jour.
