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    « Son obsession, c’est de continuer ce combat »

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    Article publié dans L’Obs’ n°132 (Mai 2014)

    JUDICIAIRE/Maurice Agnelet a été condamné le 11 avril par la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine à 20 ans de prison pour l’assassinat en 1977 de sa maîtresse, Agnès Le Roux. Il a décidé d’aller en cassation. Son avocat, Me François Saint-Pierre, raconte ce procès vécu de l’intérieur.

    Me François Saint-Pierre © Photo DR

    Il n’y a plus de mystère Agnès Le Roux ?
    Je ne serai pas aussi affirmatif. La cour d’assises de Rennes a prononcé un verdict qui exprime la vérité judiciaire : Maurice Agnelet est bien coupable de ce meurtre. Une certaine motivation figure sur l’arrêt de condamnation. Mais cet arrêt n’établit pas de manière historique et certaine les conditions de la fin d’Agnès Le Roux. Certainement pas. Du coup, il existe toujours un mystère. D’ailleurs, le commandant de police qui a mené l’enquête dans les années 2000 l’a bien dit : l’affaire Agnès Le Roux, c’est le mystère de la Côte d’Azur. Et ce mystère n’est toujours pas élucidé.

    Mais il y a eu les révélations faites par Guillaume, le fils aîné de Maurice Agnelet ?
    En fin de procès, Guillaume Agnelet a révélé ce qui a constitué pour lui un secret de famille qui l’a écrasé. Mais le récit qu’il fait du crime que lui aurait rapporté sa mère, Anne Litas, ne peut pas être considéré comme une preuve établissant formellement ce crime.

    Ces révélations vont ont surpris ?
    Elles m’ont totalement surpris, comme l’ensemble des participants à ce procès. Car le procès allait s’achever. On venait d’entendre la mère de Guillaume faire une intéressante déposition. A ce moment-là, l’acquittement de Maurice Agnelet était tout à fait envisageable. Puis, le lundi matin, Guillaume Agnelet est intervenu, d’abord par visioconférence. Ensuite, il est venu à Rennes le mercredi, pour expliquer que son père lui avait dit avoir assassiné Agnès Le Roux. Sa mère lui aurait confié les détails de ce meurtre.

    Vous connaissez bien Guillaume et Thomas, les deux fils de Maurice Agnelet ?
    Oui. Ils ont tous les deux soutenu leur père au procès de Nice, en décembre 2006. Mais aussi au procès d’Aix-en-Provence en octobre 2007 (voir encadré). Guillaume a raconté à l’audience qu’il m’avait donné un porte-bonheur pendant le procès de Nice. Comment pouvais-je imaginer qu’il avait en lui un tel secret qu’il me cachait ? Alors qu’il semblait si déterminé à défendre son père… Voilà pourquoi j’ai dit à la cour que je ne pouvais toujours pas croire à la réalité du récit de Guillaume.

    Guillaume Agnelet ment ?
    Son récit est vrai dans la mesure où il révèle sa colère contre son père qui l’avait investi de l’affaire Agnès Le Roux au point de l’étouffer. C’est donc une manière de rejeter ce fardeau. Mais je continue à fortement douter de ce récit.

    Et la mère de Guillaume et Thomas, Anne Litas, c’est quel genre de femme ?
    Je ne la connais pas. Parce qu’elle était séparée depuis longtemps de Maurice Agnelet. Et elle ne voulait plus du tout avoir la moindre relation avec lui. Du coup, j’ai rencontré Anne Litas une seule fois, chez le juge d’instruction, à l’occasion d’une confrontation.

    Mais la mère de Guillaume a indiqué que son fils était fragile ?
    Anne Litas et son autre fils, Thomas, ont contesté les dires de Guillaume.

    Vous n’étiez vraiment au courant de rien ?
    Peut-on imaginer un instant qu’un avocat puisse soutenir l’innocence de son client depuis 1988 et pendant trois procès d’un mois, tout en le sachant coupable ? Il faudrait pas mal de sang froid, voire même du cynisme. Et ce n’est pas mon cas.

    Mais le scénario défendu par Guillaume est crédible ?
    Le terme « crédible » ne me convient pas. Parce que c’est un mot flou, qui ne signifie rien. Guillaume a énoncé une profonde vérité humaine, en venant dire sereinement devant la cour « mon père m’a dit que » et « ma mère m’a raconté que. » En ce sens, Guillaume a voulu rompre avec son père, sa mère et son frère. Il a donc des motifs très profonds d’agir ainsi. Des motifs avant tout familiaux.

    C’est-à-dire ?
    Ce sont donc des propos rapportés qui sont interprétés. Dans un premier temps, Guillaume dit à l’audience que son père a tiré une balle dans la tête d’Agnès Le Roux. Avant de dire dans un deuxième temps : « Dans la tête, ça, je l’ai interprété. » Son propos est donc flou. Parce que c’est un propos rapporté. Donc nul ne peut savoir si ce que rapporte Guillaume correspond à la réalité vécue. Beaucoup d’années ont passé. Et il existe un très fort conflit entre les membres de cette famille. Impossible donc de considérer que le témoignage de Guillaume constitue une preuve criminelle.

    Pourquoi Guillaume a fait ces révélations alors ?
    Guillaume a expliqué qu’il suivait le fil du procès dans la presse. Notamment la déposition de sa mère, le 4 avril, retranscrite dans un article extrêmement fort de Pascale Robert-Diard dans Le Monde daté du 5 avril. Ce qui a déclenché en lui une réaction. Du coup, il a demandé à être reçu par le procureur général le dimanche 6 avril. Car il sentait que Maurice Agnelet pouvait être acquitté. Ce qui lui paraissait être une injustice.

    Guillaume Agnelet ment ?
    Il exprime une profonde vérité humaine. Mais il ne fait que rapporter les propos de son père et de sa mère avec lesquels il est en conflit. D’ailleurs, Guillaume reconnait interpréter certains faits. Donc personne ne peut dire que les propos de Guillaume établissent la réalité du meurtre d’Agnès Le Roux.

    Pourquoi ne pas avoir demandé de supplément d’information comme cela s’impose lorsqu’il y a des éléments nouveaux ?
    Pensez-vous vraiment que l’on va retrouver quoi que ce soit à Monte Cassino, 37 ans après ? Ensuite, le témoignage de Guillaume Agnelet intervient à l’avant-veille du verdict, après quatre semaines de procès. Il y a 9 jurés citoyens et 3 magistrats professionnels. Difficile de leur dire de tout arrêter. Ca aurait été une tentative bien maladroite d’esquiver le verdict.

    Pourquoi ce coup de colère (1) contre Agnelet pendant votre plaidoirie ?
    J’aurais rêvé d’un Maurice Agnelet qui, à 76 ans, vienne en philosophe âgé porter un regard lucide et critique sur son propre passé. Au deuxième jour du procès, on a vu le Maurice Agnelet de 1977 : combatif, virulent, intelligent… Maurice Agnelet a livré une bataille personnelle avec le démon qu’il a en lui. Que cache Maurice Agnelet par son comportement ? Par les différentes versions qu’il livre ? Pourquoi cette incapacité à raconter l’histoire telle qu’il l’a vécue ?

    Vous avez des réponses ?
    Soit il cache le crime qu’il a commis. C’est un peu Macbeth (1606), la tragédie écrite par William Shakespeare (1564-1616). Soit ce qui hante Maurice Agnelet, ce n’est pas le meurtre d’Agnès Le Roux, qu’il n’a pas tuée. Mais Agnelet est tombé dans cette diabolique affaire du palais de la Méditerranée à Nice. Dans sa chute, il a entrainé sa famille. Mais aussi la famille Le Roux et Jean-Dominique Fratoni, qui était à l’époque le propriétaire du casino voisin, le Ruhl. Sans oublier Agnès Le Roux, bien sûr. Même en considérant Maurice Agnelet innocent, il a accompagné Agnès Le Roux dans cette histoire tragique de vente de ses parts du palais de la Méditerranée à Fratoni, contre les intérêts de sa propre mère.

    Quel impact ont eu les révélations de Guillaume Agnelet sur ce procès ?
    Jusqu’à ce jour-là, tout était possible. Mais le verdict a été scellé. Ce témoignage a été décisif et déterminant.

    Maurice Agnelet a été un peu spectateur de ce procès ?
    Non. Il a beaucoup participé. Il a pris la parole et abondamment répondu, sans pouvoir s’empêcher de polémiquer.

    Pourquoi Agnelet s’est excusé en fin de procès ?
    Il a été très perturbé par la déposition d’Anne Litas, vendredi 4 avril. Puis lundi 7 avril par l’intervention de son fils, Guillaume. Il y a aussi ce que j’ai pu lui dire dans ma plaidoirie, dans laquelle je lui ai reproché de ne pas avoir pu exprimer de façon chaleureuse et humaniste la relation qu’il avait eu avec les uns et les autres. Comment ne pas s’excuser auprès de Jean-Charles Le Roux pour l’avoir baladé après la disparition d’Agnès Le Roux ? Donc ses excuses sont spontanées. Ce n’est pas moi qui lui ai tenu la main. Il s’est exprimé comme il le souhaitait pour le tort qu’il a causé. Mais il a nié le meurtre d’Agnès Le Roux tout au long de ce procès.

    Mais les « stars » de ce procès ont plutôt été les témoins ?
    Des trois procès, c’est de loin le procès le plus abouti. On le doit principalement au président de la cour d’assise, Philippe Dary. Il a mené les débats de façon impartiale et contradictoire pour que tout soit dit. A Nice, le procès s’était tenu correctement, mais de façon très classique. Et à Aix-en-Provence c’était affligeant et indigne, avec un président subjectif et blasé.

    Vous défendez Maurice Agnelet depuis 1988 : vous avez encore appris lors de ce procès ?
    J’ai appris 1 001 détails de ce qui a pu se produire autrefois. Surtout que la mise en perspective proposée par le président de la cour était très intéressante et pédagogique.

    Pourquoi ?
    Après trois procès d’un mois et près de 15 ans d’instruction judiciaire, je me demande à quoi sert l’instruction judiciaire. Est-ce que le huis-clos du juge d’instruction est une bonne méthode ? Il vaut mieux des procès accusatoires et publics pendant lesquels on apprend beaucoup de choses, plutôt que des interrogatoires unilatéraux des juges d’instruction. Il y a là une grande leçon à retenir.

    Les principaux enseignements de ce procès ?
    On a appris davantage sur le déroulement des faits. Même si, j’insiste, la vérité historique n’est toujours pas établie. Il faut donc distinguer la vérité judiciaire de la vérité historique. Sur le plan du fonctionnement de la justice, on se heurte à la difficulté des procès fait très tardivement. La mémoire des gens n’est plus très fidèle. Pendant le procès, en regardant Maurice Agnelet, ses enfants et Jean-Charles Le Roux, j’ai vu des gens qui ont vécu pendant 40 ans de leur vie avec cette affaire. Est-ce un bien ? Pour la recherche de la vérité, oui. Pour la paix des âmes, pas forcément. Et tout ça est inconciliable.

    Comment Maurice Agnelet a réagi à l’énoncé de ce verdict ?
    Avec le sourire. Un sourire qui n’est ni un sarcasme, ni de l’auto-dérision. Il affronte un événement difficile pour lui humainement. Je l’ai revu le samedi 12 avril à la maison d’arrêt. Là, il a pris une décision personnelle : faire un pourvoi en cassation. C’est-à-dire continuer son combat judiciaire.

    Les conséquences ?
    S’il avait accepté le verdict, sans faire pour autant d’aveu de culpabilité, il aurait pu espérer une libération conditionnelle dans les mois qui viennent. Compte-tenu de son âge, à 76 ans, j’avais déjà entamé ce processus avant que la cour européenne des droits de l’homme (CEDH) ne rende sa décision.

    Pourquoi Agnelet a décidé de se pourvoir en cassation ?
    Son obsession de continuer ce combat. Comme le disait l’avocat de la partie civile, Maurice Agnelet citait Albert Camus (1913-1960) : « J’ai choisi d’être innocent (2). » Donc il continue à choisir d’être innocent. D’ailleurs, Agnelet est toujours présumé innocent. Et s’il meurt demain, il mourra présumé innocent.

    Vous avez conseillé quoi à votre client ?
    Je lui ai ouvert les deux voies possibles. Ensuite, il a choisi. Si j’avais estimé que l’une de ces voies était impossible ou injuste, je le lui aurait dit. Ca n’est pas le cas. De l’âge de 40 ans à aujourd’hui, Maurice Agnelet aura vécu avec cette histoire. Sa vie aura donc été un enfer. Aujourd’hui, cette procédure, c’est sa vie.

    Quelle sera votre stratégie en cas de quatrième procès ?
    Je suis un pragmatique. Même si j’ai des visions prospectives, on n’y est pas encore. Chaque chose en son temps. La cour de cassation devrait statuer dans un délai de 8 à 10 mois. Si elle annule le verdict de la cour d’assises d’Ille-et-Villaine, un quatrième procès aura lieu. Si le pourvoi est rejeté, la condamnation sera définitive. Dans ce cas, Maurice Agnelet pourrait alors saisir la CEDH. C’est une perspective en tout cas.

    Depuis 1988, quelles leçons vous tirez de ce dossier ?
    En tant qu’avocat, je constate que certaines affaires peuvent durer des décennies. Ce qui n’est évidemment pas fréquent. Pour les différents protagonistes, cette histoire aura duré tellement longtemps qu’au procès, les fils de Jean-Charles Le Roux étaient là… Du coup, lorsqu’on réfléchit à la question de la prescription et de la réouverture des affaires criminelles, il faut penser à cela. Parce qu’il s’agit d’une donnée humaine et psychologique très importante.
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

    (1) Le 10 avril, Me François Saint-Pierre a fermement questionné son client, Maurice Agnelet : « Pourquoi êtes-vous incapable de parler aux gens ? Pourquoi n’avez-vous pas adressé vos excuses à Jean-Charles Le Roux [le frère d’Agnès, N.D.L.R.] que vous avez baladé ? Et quand Guillaume est venu, pourquoi n’avez-vous pas été capable de lui dire que vous l’aimiez ? »
    (2) Les Justes, Albert Camus (Folio), 1949, 160 pages, 5 euros.

    De 1977 à 2014, 37 ans de mystère

    Chronologie/

    Toussaint 1977 : Disparition d’Agnès Le Roux, dans la nuit du 27 au 28 octobre 1977. Ni son corps, ni sa voiture ne sont retrouvés.
    Mars 1978 : Ouverture d’une information judiciaire pour « séquestration arbitraire. »
    Janvier 1980 : La famille Le Roux porte plainte et se porte partie civile pour « homicide volontaire. »
    Août 1983 : Installé au Canada, Maurice Agnelet est inculpé pour « homicide volontaire. » Les enquêteurs s’intéressent aux 3 millions de francs versés à Agnès Le Roux par les concurrents du palais de la Méditerranée contre son aide pour la prise de contrôle de ce casino. Un deal qui profite aussi à Maurice Agnelet. Placé en détention préventive, il est libéré en octobre 1983.
    Avril 1986 : L’ordonnance de non-lieu rendue en septembre 1985 est confirmée par la cour d’appel.
    Février 1995 : Renée Le Roux obtient la réouverture de l’information judiciaire pour « recel de cadavre. »
    Juin 1999 : La seconde épouse de Maurice Agnelet, Françoise Lausseure, avoue lui avoir fourni un faux alibi pour la nuit du 27 au 28 octobre 1977.
    Décembre 2000 : Réouverture du dossier Le Roux. Maurice Agnelet vit alors au Panama. Il est à nouveau mis en examen pour « homicide volontaire. »
    Octobre 2005 : Maurice Agnelet est renvoyé devant la cour d’assises des Alpes-Maritimes.
    Décembre 2006 : Maurice Agnelet est acquitté. Le parquet fait appel.
    Octobre 2007 : En appel, à Aix-en-Provence, Maurice Agnelet est condamné à 20 ans de prison pour l’assassinat d’Agnès Le Roux. Il se pourvoit en cassation.
    Octobre 2008 : Le pourvoi de Maurice Agnelet est rejeté par la cour de cassation. Sa condamnation devient donc définitive.
    Janvier 2013 : La cour européenne des droits de l’homme (CEDH) condamne la France dans ce dossier pour atteinte au principe du procès équitable. Le procès d’Aix-en-Provence est annulé. Le parquet général près la cour de cassation estime qu’un nouveau procès doit avoir lieu.
    Avril 2014 : Troisième procès à Rennes, devant les assises d’Ille-et-Vilaine. Le fils d’Agnelet, Guillaume, 45 ans, accuse son père de l’assassinat d’Agnès Le Roux. Selon lui, Agnès Le Roux aurait été tué avec une arme à feu à Monte Cassino, entre Rome et Naples. A 76 ans, Maurice Agnelet est condamné à 20 ans de prison. Il a décidé de former un pourvoi en cassation.

    Rebondissement/
    Pendant ce temps, en Italie…

    Mi-1977, Agnès Le Roux touche 3 millions de francs de Jean-Dominique Fratoni. Le patron du casino Ruhl à Nice obtient ainsi le vote contre sa mère d’Agnès Le Roux lors du conseil d’administration du 30 juin. Résultat, le palais de la Méditerranée devient la propriété de Fratoni, un concurrent que l’on dit proche de réseaux mafieux. Ces 3 millions sont placés en Suisse. Pour ne pas avoir à partager, Maurice Agnelet aurait assassiné sa maîtresse d’une balle dans la tête, selon son fils, Guillaume. Le meurtre aurait eu lieu à Monte Cassino, dans la région du Latium, à une centaine de kilomètres au nord de Naples. Le couple serait parti faire du camping sauvage. Selon l’AFP, le chef des carabiniers de Cassino a ouvert une enquête préliminaire « dont les résultats seront communiqués au parquet local. » Alors que le procureur de Cassino, Mario Mercone, a réclamé l’ouverture d’une autre enquête auprès de la police judiciaire. Avant d’indiquer qu’une enquête plus poussée pourrait être menée si la justice française le demandait. 37 ans après, l’affaire Agnès Le Roux n’est toujours pas terminée._R.B.

    « C’est vraiment fini »

    JUDICIAIRE/Jean-Charles Le Roux, le frère d’Agnès, explique à L’OBS’ en quoi ce troisième procès à Rennes a été salvateur. Et pourquoi sa famille estime que le dossier Agnès Le Roux est définitivement refermé.

    PARDON ?/ «[La] demande de pardon [de Maurice Agnelet] était totalement bidon. C’était un coup pour amadouer les jurés. » Jean-Charles Le Roux. © Photo Monaco Hebdo.
    Comment vous avez vécu ce troisième procès ?
    Difficilement. C’était une perspective à laquelle on ne s’était pas préparé. On l’a appris lorsque la cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la France et a demandé la tenue d’un troisième procès. Notre première intention était de ne pas y assister.

    Ce qui vous a finalement convaincu d’être présent ?
    L’engagement de notre avocat, Me Hervé Temime. Mais aussi et surtout notre conviction qui est profonde et totale. Mais on n’est pas dans l’acharnement. Nous sommes simplement dans un désir de justice. Voilà pourquoi j’y suis allé avec mes deux sœurs : Catherine, ma sœur aînée et Patricia. Car ma mère, qui vit toujours à Monaco, n’est plus capable de supporter un tel procès.

    Les moments qui vous ont le plus marqués ?
    La vision de Maurice Agnelet qui arrive le premier jour comme un vieillard cacochyme. Il a du mal à marcher et parle d’une voix affaiblie. Mais dès le lendemain, il est en pleine forme. Arrogant, ironique et sarcastique, on retrouve le Maurice Agnelet que l’on a connu. Mais je m’en doutais.

    D’autres moments forts ?
    Je trouve que l’image d’Agnès est bien ressortie de ce troisième procès : sa personnalité, ce qu’elle était véritablement et ce qu’elle a vécu. Ce procès est celui où l’on a eu l’image d’Agnès la plus claire et la mieux définie.

    Et le témoignage de Guillaume Agnelet qui accuse son père ?
    C’était évidemment le moment le plus fort. Mais très sincèrement, même si cela allait dans notre sens, on ne s’est pas réjoui de ce témoignage. Parce que c’était absolument tragique. En même temps, ce témoignage n’était pas essentiel.

    Pourquoi ?
    Parce que les débats étaient suffisamment clairs pour obtenir la condamnation de Maurice Agnelet. Les trois premières semaines ont été assez accablantes pour lui. Du coup, je ne pense pas que la déclaration de Guillaume Agnelet ait véritablement fait basculer ce procès.

    Mais c’est quand même un témoignage surprise !
    On a découvert ce témoignage le lundi matin, lors de la quatrième semaine de procès. C’est vrai qu’on ne s’y attendait pas du tout. Mais je ne suis pas surpris que ce soit encore un proche de Maurice Agnelet qui finisse par le lâcher.

    Pourquoi ?
    Parce que cela s’est déjà produit en 1999 avec sa seconde épouse, Françoise Lausseure (voir notre chronologie dans ce dossier). Au fond, Maurice Agnelet essaie sans cesse d’avoir de l’emprise sur les autres. Mais à un moment, les gens se rebellent et l’abandonnent de manière très déterminée.

    Guillaume Agnelet était dans quel état d’esprit ?
    Très calme. Très déterminé aussi. On a senti qu’il se libérait du secret qu’il étreignait depuis de nombreuses années. A plusieurs reprises Guillaume Agnelet a précisé qu’il ne voulait faire la guerre à personne, et notamment pas à sa famille. Du coup, je ne vois pas qui pourrait mettre en doute la sincérité de son témoignage.

    Il y avait aussi beaucoup d’émotion ?
    On a été ému lorsqu’il a ajouté quelques mots à notre intention. Il nous a dit espérer que son témoignage faciliterait notre deuil. C’était vraiment inattendu. Surtout qu’en 2007, après le procès d’Aix-en-Provence, il avait été assez virulent à notre encontre. Notamment sur des blogs, sur internet.

    La plaidoirie et la colère de Me François Saint-Pierre contre Maurice Agnelet vous a surpris ?
    Oui. Parce que Me François Saint-Pierre était aussi surpris que nous. Il faut dire que c’est une partie de sa défense qui s’est effondrée dans le même temps. Du coup, il s’est retrouvé en grosse difficulté. D’ailleurs, il a même tendu une perche à Maurice Agnelet pour lui donner la possibilité d’avouer. Mais je n’ai pas cru une seule seconde qu’Agnelet le ferait.

    Vous acceptez le pardon demandé par Maurice Agnelet ?
    Sa demande de pardon était totalement bidon. C’était un coup pour amadouer les jurés. Et même pas nous, car notre famille n’a évidemment rien à dire sur le verdict final rendu par le tribunal. Je ne crois pas à la sincérité des propos d’Agnelet. Mais je note qu’il a oublié de dire qu’il était innocent et qu’il n’avait pas tué Agnès. Ce qui est hallucinant, dans la mesure où, depuis le premier procès en 2006, c’est son leitmotiv.

    Il a demandé pardon, mais il n’a pas dit de quoi ?
    Pardonné de quoi ? Soit il nous demande pardon d’avoir tué Agnès et auquel cas il nous dit la vérité. Soit tout ça était stratégique et diplomatique. Et ils ont tenté un coup pour redresser une situation désespérée.

    Pourquoi Maurice Agnelet est coupable selon vous ?
    Il suffit de lire les 6 pages de motivations contenues dans le verdict du tribunal. Tous les faits qui ont permis aux jurés de se faire leur intime conviction sont rappelés. Notre conviction est aussi basée sur ces faits-là.

    Mais on n’a jamais retrouvé ni le corps, ni la voiture d’Agnès ?
    C’est une difficulté juridique. Mais notre conviction n’a jamais bougé depuis que l’on a eu connaissance du dossier complet. C’est-à-dire après le non-lieu prononcé en 1986. Les faits et les procès successifs ont ensuite confirmé nos positions.

    Qu’attendez-vous des recherches lancées en Italie, à Monte Cassino ?
    Rien. Parce que dans les années 2000 des recherches ont déjà été menées via des commissions rogatoires internationales, avec notamment une prise d’ADN de ma mère pour tenter de valider des recherches sur des cadavres retrouvés sans noms. C’est une initiative personnelle d’un magistrat italien qui a décidé de rebondir sur cette affaire. Car, à ma connaissance, la France n’a rien demandé à l’Italie. En plus, Monte Cassino est un lieu de grande bataille. Donc, sans vouloir faire dans le sordide, il doit y avoir des ossements un peu partout.

    Maurice Agnelet a décidé d’aller en cassation : ça vous a surpris ?
    Pas du tout. Parce que c’est un procédurier pathologique. Il ne vit que pour ça maintenant. N’oublions pas que c’est un ancien avocat. Il a toujours tout fait pour échapper à la justice. Avec un certain talent d’ailleurs, puisqu’il a fallu attendre 37 ans pour que sa condamnation soit quasi-définitive. Maurice Agnelet est un acharné qui s’est toujours appuyé sur le même principe : il n’y a pas de corps, donc on ne peut pas dire qu’il a assassiné Agnès. Il n’y a donc aucune raison qu’il s’arrête aujourd’hui.

    Il y avait une autre issue possible ?
    Son avocat, Me François Saint-Pierre, a demandé à Agnelet d’accepter sa condamnation pour se concentrer ensuite sur sa remise en liberté. Une remise en liberté à laquelle nous avons dit que nous ne serions pas opposés. Je le confirme encore aujourd’hui.

    Pourquoi ?
    Parce qu’on s’en moque. Qu’Agnelet soit en taule ou pas, ce n’est pas notre problème. La seule vraie question, c’était qu’il soit considéré coupable. On n’a pas souhaité de peine de prison assortie à cette décision qui de toute façon ne nous revient pas, mais qui revient aux jurés. C’est donc le problème d’Agnelet. Maintenant, nous, on se désintéresse de tout.

    En cas de quatrième procès, comment réagira votre famille ?
    Comme à Rennes les magistrats ont livré un travail exceptionnel, je ne crois pas qu’il y aura un quatrième procès. Mais si un quatrième procès devait avoir lieu, ni mes sœurs, ni moi n’y assisteront. Car pour nous, le problème est réglé. C’est fini. Ca va. Maintenant, c’est un problème entre Agnelet et la justice.

    Mais si son pourvois est rejeté, Agnelet pourrait aller devant la CEDH ?
    Qu’il y aille. De toute façon, ça ne nous concernera pas, puisqu’il s’agira alors de Maurice Agnelet qui attaque la France. Après, il faut que les recours s’arrêtent. Il y a eu un procès tout à fait équitable, dans lequel tout le monde a pu s’exprimer. C’est fini.

    Mais en Suisse la procédure court toujours pour attribuer les 3 millions d’euros déposés chez UBS à Vevey ?
    On a fait nommer par le tribunal de Nice, un administrateur chargé de s’occuper de la succession d’Agnès. Xavier Huertas suit donc ce dossier pour nous. Car on n’a plus ni l’énergie, ni l’envie. Cet administrateur est chargé de faire en sorte que l’argent qui est sur le compte d’Agnelet soit attribué à Agnès.

    Mais Maurice Agnelet réclame aussi cet argent !
    C’est exact. Il n’a jamais renoncé. Au procès de Rennes, M Hervé Temime lui a d’ailleurs demandé s’il réclamait cet argent. Mais il n’a pas répondu clairement. De plus, l’exécuteur testamentaire de Jean-Dominique Fratoni, mort en 1994, réclame aussi ces 3 millions au profit de deux associations : la Croix-Rouge et la Recherche contre le cancer. Or, cet argent est constitutif d’un crime : celui d’Agnès.

    Si cet argent revenait finalement à la succession d’Agnès, qui le toucherait au final ?
    Si cet argent revient à Agnès, ce qui est logique puisque c’est son argent, c’est sa succession qui le touchera. C’est-à-dire nous, puisque nous sommes ses héritiers.

    Cette affaire dure depuis 37 ans : cela a encore un sens pour vous ?
    C’est effrayant. Lorsqu’Agnès a disparu, j’avais 20 ans. Aujourd’hui, j’en ai 56. Depuis bientôt 37 ans, ma famille a cette affaire en tête. Ce dossier représente plus de la moitié de notre vie. C’est donc une grande libération que de se dire que c’est désormais terminé.

    Comment vivre au quotidien avec cette affaire, pendant si longtemps ?
    Mais au fil du temps, on fini par oublier que l’on vit avec ce dossier. Je n’ai pas totalement conscience de cela. C’est lorsqu’on me rappelle que tout a commencé il y a 37 ans que je me rends compte… Mais on apprend à vivre avec ça. Ca fait partie de nous. Grâce à ce procès qu’on ne voulait pas, on s’en est enfin détaché. Ce procès a été libérateur.

    Pourquoi ?
    Parce que l’image d’Agnès a été respectée. L’image de ma mère aussi. Malgré son absence, elle a finalement été très présente pendant ce troisième procès. Même si, nerveusement, ça a été épuisant.

    Il y avait des craintes ?
    37 ans après les faits, on pouvait craindre qu’il ne se passe rien dans ce procès. Que la plupart des témoins n’aient aucun souvenir ou qu’ils ne viennent pas. Et que même Maurice Agnelet ne soit plus en mesure de répondre des accusations portées contre lui. Or, ça a été l’inverse. Sur les trois procès, c’est le plus lumineux et le plus vivant. C’est une sacrée surprise.

    Votre famille n’a jamais lâché ?
    C’est surtout ma mère qui a fait le plus gros du boulot. Nous, on avait ça en tête bien sûr. Mais c’est elle qui travaillait. Jusqu’en 2006, elle a passé 30 ans de sa vie à ne faire que ça. Ensuite, on a pris le relais. Parce qu’avant la fin des années 1990, nous, on n’y croyait pas forcément.

    Comment construire votre vie avec le poids de cette affaire qui pèse sur votre famille depuis près de 40 ans ?
    On a des familles et on a donc construit nos vies avec une partie du cerveau pris par cette affaire. Mais cela ne nous a jamais empêché d’avancer. En tout cas, le premier procès n’aurait jamais eu lieu si notre mère n’avait pas fait preuve de cet acharnement incroyable mais aussi basé sur sa conviction.

    Vous travaillez dans quoi ?
    Ma sœur aînée Catherine est agricultrice en région parisienne. Ma sœur Patricia a fait toute sa carrière dans le théâtre. Elle a notamment dirigé des maisons de la culture. Aujourd’hui, elle est à la retraite et vit à Monaco. De mon côté, après avoir été pendant assez longtemps producteur audiovisuel, je suis auteur et scénariste. J’ai écris pas mal de bouquins. Mais aujourd’hui, je suis surtout scénariste.

    Qu’attendez-vous de la justice aujourd’hui ?
    Pour moi, cette affaire est terminée. On a toujours cru dans la justice. Elle a mis le temps, mais aujourd’hui, c’est vraiment fini.
    _Propos recueillis par Raphaël Brun

    Jean-Charles Le Roux
    « Absolument dégueulasse »

    « En 1977, lorsqu’Agnès a disparu, j’ai été en contact avec Maurice Agnelet qui a eu une attitude ignoble. Il a passé son temps à me dire qu’Agnès allait bien, qu’elle s’était mise au vert et qu’elle allait revenir. Ca a duré des mois et des mois. Il ne m’a jamais téléphoné mais je l’appelais souvent pour avoir des nouvelles d’Agnès. Notre dernière discussion remonte à mars 1978. A l’époque, je suis convoqué par la police à Paris où je vis. On me demande quels sont les rapports entre ma mère et ma sœur, vu le conflit qui les a opposé. Sur Maurice Agnelet, j’explique qu’il se montre rassurant. Mais si on a tardé à donner l’alerte, c’est de ma faute, puisque je rassurais ma famille. Une fois au commissariat, je propose de téléphoner à Maurice Agnelet pour qu’il confirme ses dires. La police n’a pas le droit d’enregistrer cet appel, mais ils sont effarés des réponses qui me sont faites. Quand je demande à Agnelet avec quel argent vit Agnès, il fait des allusions absolument dégueulasses, du genre : « Tu sais, c’est une jolie fille. Elle connait plein de vieux qui l’entretiennent. » A ce moment-là, j’ignore que tout l’argent d’Agnès a été transféré sur le compte d’Agnelet. Mais lui, il sait. Agnelet enregistre cette conversation. Fin 1978, lors d’une perquisition, on retrouve trace de cet enregistrement qui a donc été versé au dossier. On l’a réécoutée lors des trois procès. C’est effrayant et incroyable à la fois. Sans oublier les enregistrements de la voix de ma sœur…
    C’est épouvantable. » _R. B.

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