POLITIQUE/En qualifiant « d’inacceptable » la « pénurie actuelle » de logements domaniaux, le conseil national a de nouveau fait pression sur le gouvernement. De son côté, l’exécutif a défendu un bilan « honorable » et annoncé que 100 millions d’euros ont été inscrits au budget primitif 2019 pour la politique du logement.
Le débat à Monaco est récurrent. Et la guerre des chiffres permanente… Y a-t-il, oui ou non, une pénurie de logements domaniaux pour les nationaux ? Selon l’actuelle majorité au conseil national, cela ne fait aucun doute : la pénurie « est réelle ». Une situation dont la majorité dit avoir « hérité » à son arrivée au conseil national, et qu’elle a qualifiée d’« inacceptable ». Sans surprise, lors de l’examen du budget rectificatif 2018, les élus n’ont pas hésité à lâcher les coups sur tous les “loupés” dans ce domaine.
« Un manque d’anticipation »
C’est Balthazar Seydoux, le président de la commission des finances, qui a distribué les mauvais points. Cet élu Primo ! a fait l’inventaire des « occasions manquées » ces dernières années par le gouvernement et les précédentes mandatures : « Voici quelques illustrations de cette absence de volonté politique qui n’a que trop duré, et dont la mise en perspective est malheureusement édifiante : sur l’opération de l’entrée de ville au Jardin exotique ? Aucun logement domanial ! Sur l’urbanisation en mer avec création d’un quartier entier ? Aucun logement pour nos compatriotes, les excluant de fait d’une extension de leur propre pays ! Sur le Parcours Vita, une cathédrale de plantes grasses, qui étrangement, ne pourraient pas prospérer en territoire voisin ? Vous l’avez compris, aucun logement sur tous ces terrains pour nos compatriotes ! », a ainsi énuméré le conseiller, avant d’évoquer le futur centre commercial de Fontvieille sur lequel la majorité attend, coûte que coûte, la construction d’un immeuble domanial : « Le conseil national ne saurait accepter que ce projet soit une nouvelle occasion manquée, comme le gouvernement en avait l’intention. »
400 familles en demande en janvier 2019
Pour l’assemblée, la situation « d’actuelle et réelle » pénurie est donc bel et bien liée à « un manque d’anticipation, de vision et de volonté politique ». Pour appuyer ce réquisitoire en règle contre le gouvernement, l’actuelle majorité a aussi dégainé quelques chiffres. « Près de 400 familles ont formulé une demande recevable pour la prochaine commission d’attribution en janvier 2019. Or, seuls près de 90 appartements seront disponibles à la location », a rappelé Franck Lobono, président de la commission logement. Selon Primo !, il faut de surcroît estimer que, chaque année, environ « 100 nouvelles demandes » s’ajouteront. Soit « un total de 800 logements nouveaux à construire sur la période couvrant l’actuelle mandature. » Or, les perspectives de construction, pour l’heure, seraient loin d’être suffisantes : « Les chiffres parlent d’eux-mêmes : seulement deux opérations intermédiaires sont prévues à court terme. Soit 25 logements neufs en 2019, et 39 logements neufs en 2020. Il faudra attendre 2021 — si ce n’est 2022 — pour voir enfin une livraison de 150 logements avec l’opération Testimonio II, a rappelé Balthazar Seydoux. Pour faire face à ce retard, c’est bel et bien un plan national d’urgence que nous devons lancer au plus vite, avec des décisions, des calendriers précis et des phasages crédibles ».
632 appartements à horizon 2021
Après ce bilan sans concession dressé par la majorité, le gouvernement a tenu à se défendre en séance publique. Selon le ministre d’État, Serge Telle, le gouvernement est « loin d’être resté inactif ces dernières années ». En 2018, l’exécutif rappelle avoir livré les immeubles l’Engelin et U Pavayùn (soit 159 logements), et avoir lancé les opérations Soleil du midi (25 appartements), Villa Carmelha (25 appartements), Villa Pauline, Testimonio II et la surélévation des Jardins d’Apolline, pour un total de 262 logements supplémentaires, avec les trois dations des Giroflées. « Au final, entre 2018 et 2021, ce sont 632 appartements qui pourront être proposés aux Monégasques, en comptant ceux de restitution », a rappelé le ministre d’État. Pour le gouvernement, 632 appartements à horizon 2021, est ainsi « un bilan honorable ». Mais pour le conseil national, il n’est pas acceptable d’additionner des logements neufs avec ceux de restitution (dans le but d’augmenter les chiffres), les logements de récupération ayant déjà été comptabilisés dans le parc domanial lors de leur livraison… Pour le président Valeri, « ces appartements de restitution sont récupérés le plus souvent d’une famille qui en obtient un nouveau. C’est donc un jeu à somme nulle. Ils doivent s’ajouter aux 100 appartements neufs à construire chaque année, et non pas y être mélangés. »
Une expropriation pour Testimonio III
Malgré ce désaccord sur les chiffres, le gouvernement reconnaît tout de même qu’il ne faut pas rester les bras croisés : « Je vous rejoins sur le fait qu’il faut faire plus, et décider dès à présent des nouvelles opérations. Car le besoin est indéniable au-delà des trois prochaines années », a affirmé Serge Telle. Avant de dresser des perspectives sur le long terme, le ministre d’Etat a d’abord rappelé que deux commissions d’attribution de logements auront lieu l’année prochaine. L’une en janvier 2019 — où seront donc attribués 90 appartements — l’autre, en fin d’année 2019 : « En incluant l’opération Soleil du midi et les logements issus de la surélévation des blocs B et D des Jardins d’Apolline, ce seront ainsi encore 90 logements de plus que nous pourrons proposer à des Monégasques », a annoncé le ministre d’Etat. Quid de 2021, et au-delà ? Les yeux sont braqués sur Testimonio III. Sur cette opération, le gouvernement a annoncé que des études ont été sollicitées pour évaluer la possibilité d’y adjoindre l’immeuble privé attenant. Objectif : augmenter le nombre de logements constructibles. « Nous discutons avec les propriétaires et je vous confirme que nous travaillons bien sur un projet de loi d’expropriation pour cause d’utilité publique », a encore précisé Serge Telle.
Ida : un démarrage « dans les meilleurs délais »
Concernant l’opération Granda Ida et ses 140 logements domaniaux, les lignes ont enfin bougé… (voir encadré) Après des années de blocage, un accord a été trouvé avec les propriétaires de la villa Les Platanes. Un démarrage des travaux peut donc concrètement être envisagé. Toujours dans la perspective de construire des logements domaniaux, un autre projet est envisagé. Cette fois-ci dans le quartier de Saint-Roman. Il s’agit d’un remembrement foncier de la parcelle de la Villa Les Lierres avec celle de la Villa Nathalie attenante. L’Etat, qui possède déjà plusieurs lots au sein de la Villa Nathalie, a contacté les propriétaires des autres lots pour parvenir à une acquisition totale de cet immeuble. Malgré ces annonces, le conseil national a souhaité marquer son mécontentement par rapport à la politique du logement menée par le gouvernement jusque-là. La majorité a donc voté contre le chapitre “Recettes” au titre du domaine immobilier. Et attend de pied ferme le respect des engagements du gouvernement lors de l’examen du budget primitif 2019.
_Sabrina Bonarrigo.
Opération Grand Ida/
La situation enfin débloquée
Après trois ans de négociations, le gouvernement et les propriétaires de la Villa Les Platanes ont enfin trouvé un accord. Jusqu’à présent, ces derniers refusaient de vendre leur propriété, ce qui empêchait le démarrage de l’opération Grand Ida dans le quartier Plati. « Un accord a été trouvé avec les propriétaires de cette villa. Personne ne souhaitait en arrivait à l’extrémité qui avait été envisagée, à savoir le vote d’une loi d’expropriation. Nous sommes donc en train de finaliser l’acquisition », a annoncé le 31 octobre en conférence de presse, le conseiller-ministre à l’économie et aux finances Jean Castellini. Selon ce membre du gouvernement, les négociations se sont accélérées ces six derniers mois. « Le gouvernement et les propriétaires ont fait leur bout de chemin sur des bases chiffrées rationnelles, défendables et réalistes », a-t-il rajouté. L’acquisition par l’Etat de cette villa ne veut pas dire pour autant que les travaux vont rapidement démarrer. En effet, le dépôt du permis de construire ne sera pas effectué « avant au moins un an » estime Jean Castellini. Rappelons que sur cette opération, 140 logements domaniaux seront construits (avec un gain net de 100 logements, des habitants de ce quartier devant être relogés). Le conseiller-ministre a tout de même prévenu : si des propriétaires privés venaient à bloquer — de nouveau — la construction d’une opération structurante pour la principauté (notamment pour construire des logements), le gouvernement n’hésiterait pas à proposer de nouveau au conseil national de voter une loi d’expropriation. _S.B.
BUDGET PRIMITIF 2019/
100 millions d’euros inscrits pour la politique du logement
Preuve que le logement est « aussi » une priorité gouvernementale, Jean Castellini a annoncé lors d’une conférence de presse qu’une somme de 100 millions d’euros a été inscrite au budget primitif 2019 dans ce domaine. « C’est un chiffre très significatif », a estimé le conseiller-ministre à l’économie et aux finances. Selon l’exécutif, ce budget sera décliné en deux postes principaux : la construction d’opérations intermédiaires pour une somme de 40 millions d’euros, et l’acquisition d’appartements ou d’immeubles pour une enveloppe de 60 millions d’euros. « Une somme forfaitaire de 40 millions d’euros a donc été inscrite pour lancer, sans délai, de nouvelles opérations intermédiaires et pour engager des contrats de construction dès 2019. L’urgence est concrétisée par cette inscription budgétaire », a souligné ce membre du gouvernement, tout en annonçant que la première construction débutera durant l’année 2019 avec l’opération Picapeira dans le quartier La Rousse (14 logements). De manière plus large, Jean Castellini a aussi rappelé que la politique d’acquisition d’appartements ou d’immeubles sur les cinq dernières années se chiffre au total à 315 millions d’euros. « Dès le budget primitif 2019, nous pouvons inscrire 60 millions d’euros, et ce, grâce à la bonne santé de l’économie monégasque. » _S.B.
