Jusqu’au 30 septembre, la 32e édition du Monaco Yacht Show devrait à nouveau rassembler environ 25 000 personnes – professionnels du secteur et clients fortunés – sur quatre jours. Enjeux, objectifs et perspectives avec Gaëlle Tallarida, directrice du MYS(1) depuis 2010.
La 32e édition du Monaco Yacht Show est en cours. Quel est le taux de fidélité des participants à ce salon ?
Hormis les deux dernières années qui ont été un peu particulières à cause du covid, nous étions sur un taux qui avoisine les 85% de renouvellement. Ils ne viennent évidemment jamais avec les mêmes bateaux car ceux-ci changent d’année en année. Il y a toujours un mouvement de 15% d’exposants qui varie d’une année sur l’autre.
D’où proviennent-ils ?
Il y a une forte concentration européenne, tout simplement parce que le marché de la construction de bateau est très européen. L’Europe est vraiment une zone forte pour ce marché, là où les Etats-Unis ne sont pas compétitifs car il y a de très grosses taxes sur l’importation des bateaux. Quelques chantiers existent mais cela reste à la marge par rapport à l’Europe. En revanche, pour ce qui est des clients, nous avons beaucoup d’Américains.
D’où proviennent géographiquement les constructeurs de yacht ? Pourquoi la France est à la traîne ?
Il y a l’Italie, la Hollande, l’Allemagne ou encore la Turquie. La France ne s’est pas positionnée pour le superyacht, des bateaux au-delà de 24 mètres. Il existe de belles marques dans la grande plaisance, notamment des groupes comme Beneteau. Il y a eu quelques chantiers qui ont produit par le passé des superyachts mais qui n’en produisent plus aujourd’hui.
Des constructeurs de yachts italiens, hollandais ou allemands seront présents au Yacht Show ?
Bien sûr ! Sur le salon, il y aura la grande majorité de tous les chantiers qui comptent sur le marché. En marque italienne, par exemple, il y aura le chantier CRN, Sanlorenzo, Benetti. Côté Hollande, vous avez le chantier Damen ou Feadship. Ce sont vraiment de gros acteurs du marché qui viennent tous les ans. Depuis 1999, on a fait vraiment grandir le salon et on a mis en place un pavillon pour rassembler les chantiers.
Existe-t-il des critères précis déterminant ce qui relève du yacht ou pas ?
Il y a des enregistrements de classe par rapport au transport de passagers. Pour un yacht, c’est maximum 12 invités, sans compter l’équipage. Quand on a un bateau de ces catégories-là, on a une limitation du nombre de personnes à bord parce qu’au-delà de 12 passagers, il y a des obligations de mise en place de consignes de sécurité à bord du bateau et d’équipement. Au-delà, ça devient beaucoup plus strict en termes d’équipement et de structuration du bateau. Un propriétaire n’a alors plus la liberté d’organiser l’intérieur de son bateau à sa guise.
Votre ambition reste toujours de faire du MYS un salon incontournable du yachting mondial. Comment y parvenir ?
La force du Monaco Yacht Show, c’est que c’est le seul salon au monde strictement dédié au secteur de la grande plaisance, donc aux superyachts. Et ce contrairement à d’autres salons professionnels internationaux très importants comme Fort Lauderdale ou Palm Beach en Floride. Il y a des superyachts mais il y a aussi toutes les autres catégories qui touchent la plaisance. A Monaco, nous nous concentrons sur les bateaux de 24 mètres et plus, avec la limite d’accueil du port Hercule, ainsi qu’aux secteurs affiliés aux superyachts. Au MYS, nous avons une exposition des annexes, ce que l’on appelle dans notre jargon professionnel les ”tender et toys”. Cela concerne tout ce que l’on met à bord d’un superyacht : hélicoptère, tender, sous-marin.
Quel est le profil des visiteurs ?
Le MYS est un salon mixte B2B (business-to-business) et B2C (business to consumer) qui attire un profil international. Ce qui en fait un salon très complexe à organiser. Historiquement, c’est une place de marché. Il faut vraiment imaginer que l’on crée sur les 4 jours du salon au port un marché de la grande plaisance. Nous allons réunir tous les acteurs de cette industrie qui au MYS se rencontrent entre eux pour pouvoir collaborer et se présenter les produits. Au-delà de ça, ces 15 dernières années, nous avons de plus en plus attiré le client final qui vient acheter son bateau, étudier son projet de construction de bateau en rencontrant des designers et les chantiers, ou pour commencer dans l’industrie et louer son premier bateau. Il nous faut pouvoir répondre aux attentes de ces deux cibles avec une priorité donnée au client final qui a besoin d’être accueilli de façon très exclusive et sur-mesure. Nous avons mis en place beaucoup de services pour que ces gens-là se sentent à l’aise dans un salon qui est quand même grand.
Quels types d’exposant seront présents au salon ?
Vous trouverez tout ce qui peut constituer un bateau. Ça ira du constructeur de yacht, donc le chantier naval, au designer qui le dessine. Tous les produits qui peuvent être à bord d’un bateau : la décoration, le mobilier, les tissus d’intérieur, la tapisserie ou les tapis faits sur-mesure, le marbre, les accessoires de salle de bain. Ensuite, on rentre dans tout ce qui est technologique qui fait que le bateau va fonctionner. C’est très vaste car un bateau est un produit de très haute technologie.
A cause de l’inflation, les prix des yachts ont-ils augmenté ?
Très probablement parce que les yachts n’échappent à la règle de marché de tout produit de consommation. Aujourd’hui, tout a augmenté du fait de la crise énergétique et du conflit entre la Russie et l’Ukraine. Pour construire un bateau, un constructeur va faire appel à des fournisseurs. Ceux-ci étant directement impactés avec l’inflation, il y a forcément des augmentations.
Dans quelle proportion ?
Je ne peux pas vous le dire sachant que ce sont des contrats compliqués. Pour les plus petits, en dessous de 25 mètres, on se trouve plus sur des coques de série avec un aménagement intérieur sur-mesure. Mais pour des bateaux de 40 mètres au minimum, on parle de 3 à 4 ans de construction avant livraison. Des contrats ont été signés probablement avec des clauses de révision des coûts.
Y aura-t-il des exclusivités sur le salon ?
Comme les chantiers utilisent le MYS comme plateforme pour lancer leur bateau en première mondiale dans leur très grande majorité, ce sont ces exclusivités qui font l’intérêt du salon. Vous ne retrouverez nulle part ailleurs cette concentration de nouveautés et d’exclusivités dans le domaine du superyacht.
Qui sont vos principaux concurrents ?
Le concurrent d’un salon comme le Yacht Show est multiple. Mais une chose est sûre, il n’y a pas d’équivalent. Il n’y a pas un autre salon qui peut se targuer d’être concurrent direct du MYS. Ce qui fait la concurrence d’un salon de nos jours, ce sont toutes les nouvelles manières de vendre un bateau qui existent aujourd’hui avec une clientèle jeune qui arrive et qui est beaucoup plus sensible au digital. Il est arrivé ponctuellement durant le covid qu’un bateau soit vendu sans même qu’il ait été vu. Il y a de plus en plus de belles images virtuelles, on peut réaliser des visites virtuelles. Nous ne sommes pas sur un piédestal à se regarder dans un miroir et à se dire qu’on est géniaux. Si on était comme ça, on ne serait déjà plus là. C’est une perpétuelle remise en question pour que le MYS reste une plateforme super intéressante pour les visiteurs. Mais on doit satisfaire deux cibles : les exposants et les visiteurs.
Qu’avez-vous mis en place en ce sens ?
Nous avons mis en lumière le secteur de l’industrie du yachting en thématisant et en regroupant de façon beaucoup plus nette les activités sur le salon. Avec une tente dédiée à la décoration, aux équipements techniques ou un quai consacré aux ”tenders and toys”. Cela passe aussi par la recherche de nouveaux visiteurs, par l’amélioration de la qualité d’accueil.
Cela fait plus de 20 ans que vous travaillez dans ce domaine-là. Y -a-t-il encore des choses qui vous surprennent ?
Ce qui est très intéressant dans ce secteur, c’est qu’il est extrêmement innovant. Peu de secteur peuvent se targuer de toutes les nouveautés qui peuvent sortir dans le yachting. Chaque année au Yacht Show, de nouveaux produits, design et de nouvelles technologies sont lancés. Cette industrie a un véritable enjeu économique. Ils n’ont pas carte blanche de la part de leur client. Tout est régi par des budgets décidés et fixés par les propriétaires. Mais ils ont de sacrés budgets et cela permet aux chantiers d’avoir des idées. C’est tout l’intérêt pour nous organisateur qui ne vend pas de bateau et ne prend pas de commission mais à qui on demande d’être toujours plus exclusif, innovant et haut-de-gamme avec un budget qui depuis 5 ans a été complètement gelé. Parce qu’il y a eu le covid et que nous avons fait de très gros efforts commerciaux pour satisfaire cette industrie. Pour autant, on travaille pour cette industrie et c’est super intéressant.
Quelles sont vos motivations ?
On se challenge en permanence pour monter le curseur de la qualité parce que nous sommes le chef d’orchestre d’un marché. J’ai démarré mon premier Yacht Show en tant que stagiaire en 1998, et je suis toujours très humble quand je vois le salon se monter parce que nous passons notre année à l’organiser et ensuite quand on livre le salon, on se rend compte que ça en vaut la chandelle. Voir en vrai les yachts que nous avions sur nos fichiers Excel, c’est magique. Quand le salon ouvre, il ne nous appartient plus. Nous nous rendons compte à quel point ce salon est important pour cette industrie et ses clients.
Peut-on rendre rentable un yacht ?
C’est vraiment une entreprise qui doit fonctionner avec beaucoup de personnels ainsi que des suivis d’entretien. Ce sont des bateaux qui coûtent extrêmement chers et c’est rarement rentable. Mais ceux qui se construisent un bateau ne sont pas là pour gagner de l’argent. Dire que c’est à fonds perdus, je ne sais pas car il y a des moyens pour ceux qui le mettent en charter de couvrir une bonne partie des frais.
La location a-t-elle le vent en poupe ?
C’est assez stable. Beaucoup de propriétaires mettent leur bateau au charter. Certains, mais c’est très rare, décident de ne pas les mettre du tout à la location. Pour moi, c’est un marché qui est en plein boom, autant que la construction.
Quelles évolutions anticipez-vous ? Quel poids économique occupe le secteur du yachting dans la région ?
L’an dernier, il y avait de vraies interrogations des acteurs du secteur suite au covid et au conflit en Ukraine. Et finalement, ils ont vu arriver des clients d’autres origines géographiques qu’ils n’avaient pas avant. Ce sont essentiellement des personnes originaires d’Amérique du Sud qui ont naturellement remplacé les Russes. Plusieurs acteurs du marché se sont étonnés de voir cette régulation naturelle, ne générant ainsi pas de forte baisse d’activités. Cependant, cette crise a rendu le cadre extrêmement strict, voir complètement dingue, avec des procédures administratives très lourdes.
Quelles sont les nouvelles tendances ?
En termes de tendance, on trouve cette envie de découvrir des espaces éloignés qui sont moins fréquentés, tout en gardant un certain confort mais en faisant attention à l’environnement. C’est très ponctuel et les clients sont toujours dans cette perspective de ne pas venir déranger et déstabiliser non plus des zones géographiques extrêmement fragiles.
Comment ça se passera cette année ?
Ce salon et cette industrie s’inscrivent dans un schéma économique mondial. Nous allons voir comment se passe cette année. Les dernières conversations que j’ai pu avoir avec différents brokers sont optimistes. Ils m’expliquaient que le marché était assez actif, voir tardif.
Quels sont les enjeux du secteur ?
Le grand challenge de cette industrie, comme beaucoup mais encore plus pour eux, ça va être de transformer leurs bateaux au fil des années pour en faire des bateaux avec des technologies très orientées sur la protection de l’environnement avec de nouvelles motorisations. C’est vraiment l’enjeu du yachting pour demain. C’est un secteur extrêmement exclusif et tout petit à l’échelle mondiale mais malheureusement beaucoup visé parce que visible. Mais si l’on fait des comparatifs avec d’autres activités industrielles, ce n’est rien en termes de rejet de déchet carbone. Pour autant, on ne peut pas se satisfaire de ça et se dire que comme on est tout petit, on ne fait rien. Si le secteur du yachting veut survivre, il doit prendre ce virage et être conscient de l’enjeu pour cette industrie.
De leur côté, les clients sont-ils aussi sensibles à ces questions environnementales ?
Complètement, car cela va avec une catégorie de clients qui se rajeunit. Les nouveaux clients du yachting grandissent avec ces perspectives de protection de la planète. Oui ils se sentent concernés mais il faut être réaliste. Affirmer aujourd’hui que 100% des clients ont cette perspective en tête serait mentir. Le MYS doit pouvoir valoriser tout ce travail d’une industrie qui fait des recherches et développement qui profiteront à beaucoup d’autres secteurs. Les personnes qui veulent investir dans les yachts ont une capacité financière colossale qui va permettre de faire travailler les chantiers sur des nouvelles technologies.
Et le Yacht Show dans tout ça ?
Nous avons un hub depuis l’année dernière qui regroupe toutes les activités des sociétés qui présentent des nouvelles technologies qui permettent de construire des bateaux de manière plus écoresponsable. Ceux-ci sont sélectionnés par l’organisme Water Revolution Foundation doté d’un cahier des charges très précis. Nous présentons aussi des tables rondes avec différents intervenants qui vont pouvoir parler des tendances du marché, de son évolution, des nouvelles technologies liées à cette évolution.
Comment décarboner cette industrie ? Est-ce vraiment réaliste ?
Pas à court terme. C’est déjà bien amorcé pour des unités de petites tailles comme les tender. C’est beaucoup plus complexe à l’échelle d’un yacht de 40 mètres. On présente déjà des unités de 24 mètres avec des énergies alternatives. Pour la motorisation, c’est compliqué de mettre un bateau de 40 mètres en total électrique. Ce n’est pas encore le cas, mais ça va venir.
Votre objectif est aussi de toucher un public plus jeune. Comment y parvenir ?
Ce que l’on a beaucoup travaillé, c’est l’optimisation du salon et la mise en lumière des attraits de l’expérience yachting. Cela passe par un complément de la palette des activités que l’on peut faire lorsque l’on est à bord d’un bateau dans la zone Adventure Area qui se trouvera sur le quai Antoine 1er. On y trouvera tout ce qui existe en termes d’annexes. On y met également en avant des destinations hors normes. Ce que je nomme public jeune, c’est aux alentours des 30/40 ans. Ce que l’on voit aujourd’hui, ce sont des personnes qui amassent une fortune colossale en peu de temps grâce au digital. C’était peut-être moins vrai avant. Ce ne sont pas seulement des fortunes transmises de manière familiale. On voit arriver ces fortunes qui se créent en première génération. Il y a 25 ans de cela, il n’y avait pas un seul propriétaire de bateau âgé de 30 ans. Quand on a une fortune colossale, et qu’on a déjà pu investir dans différents domaines que ce soit en matière financière ou dans l’immobilier, le bateau reste vraiment le produit de luxe ultime qui offre aussi la liberté d’agir avec un côté exclusif. On décide de se construire un produit à son image qui va nous plaire, et ensuite on décide d’aller où on a envie d’aller. Et puis, c’est aussi de pouvoir partager. Un propriétaire de bateau ne voyage jamais seul. C’est vraiment ce côté expérience très exclusive qui attire le public plus jeune.
Organisation : pourquoi le MYS a toujours lieu fin septembre ?
C’est une tradition bien instaurée en principauté. Le Grand prix de Formule 1 en mai et le Monaco Yacht Show en septembre. Mais pourquoi donc ce créneau a été choisi par les organisateurs ? « Tout simplement parce que l’été, les bateaux sont en utilisation, soit de façon directe par leur propriétaire, soit en charter donc en location. L’hiver, la saison se joue surtout dans les Caraïbes et l’été en Europe et en Méditerranée. Une saison qui s’est d’ailleurs rallongée en dépassant largement début septembre depuis que le covid est passé par là. Avant, on était sur une semaine à 15 jours maximum de location en moyenne. Et maintenant, la durée de charter se rallonge. » A en croire Gaëlle Tallarida, la fin du mois de septembre reste le moment idéal pour ce salon international. « Nous n’aurions pas pu faire un salon plus tôt sur l’été. Et pas non plus au printemps, tout simplement parce que toutes les nouveautés de bateau neuf sont lancées par les chantiers à ce moment-là. Le temps que la mise à l’eau, que les tests en mer soient effectués et qu’ils soient ensuite livrés aux clients, nous manquerions beaucoup de nouveautés si on avait programmé le salon au printemps. » A cela, il faut ajouter un point absolument pas négligeable : celui que les quais ne seraient pas disponibles à cause du montage du Grand prix de F1.
(1) Le salon du Monaco Yacht Show est détenu depuis 2005 en majorité par le groupe anglais Informa, l’un des leaders mondiaux dans l’organisation d’événement. Ce groupe est également le détenteur de tous les salons du yachting de Floride.
