Danse — Avec sa nouvelle création baptisée Coppél-I.A, le chorégraphe et directeur des Ballets de Monte-Carlo propose un bond artistique dans le futur… En s’emparant, à sa manière, de ce ballet classique créé en 1870, Jean-Christophe Maillot explore l’univers des automates pour s’interroger sur le développement de l’intelligence artificielle dans notre société —
Lorsque vous parlez du ballet Coppélia créé en 1870, vous êtes plutôt sévère. Vous dîtes que dramaturgiquement c’est une oeuvre assez pauvre. Vous qualifiez même ce ballet de « nunuche »… Pourquoi, alors, l’avoir choisi et remodelé ?
Il est vrai que dramaturgiquement, il ne se passe pas grand-chose : l’histoire met en scène deux personnages qui doivent se marier, et l’un tombe amoureux d’un automate… J’ai eu envie de donner à ce ballet une vie plus crédible et de le positionner dans quelque chose de très contemporain. Ce qui m’intéressait, c’est de s’interroger sur ce qu’est un automate aujourd’hui, et de proposer une réflexion sur cette fascination que l’homme a toujours eue de fabriquer une machine qui puisse être l’équivalent d’un humain. Les robots aujourd’hui ont largement pris cette position. Comme beaucoup, je me suis alors posé la question de savoir à quel moment peut-on imaginer que cette intelligence artificielle prenne le pas sur nous. Y compris dans la danse. Ce que l’on appelle le corps augmenté. Est-ce que l’on peut imaginer à moyen terme pouvoir remplacer des pièces déficientes du corps humain par des éléments beaucoup plus solides, voire permanents ? Et est-ce que cela va donner des possibilités physiques plus grandes ?
Coppélia, cette poupée mécanique créée par le docteur Coppélius, va-t-elle justement prendre vie dans votre ballet ?
Dans le ballet traditionnel, cette fameuse Coppélia, on ne la voit effectivement jamais bouger. Ce qui me semblait intéressant et fondamental, c’est de la mettre en vie. C’est d’ailleurs une vraie problématique chorégraphique que de faire danser une entité qui n’a, a priori, pas d’émotions ni de sensibilité. Pour le reste, je laisse au public découvrir comment évoluera cette nouvelle Coppél-IA…
A quoi ressemblera votre création sur scène ?
Visuellement, c’est très futuriste, avec un décor très mouvant. Sur scène, il y aura une espèce de porte du temps à travers laquelle on peut passer, d’un côté ou de l’autre. Le premier acte est totalement tourné vers le ciel, et le deuxième acte, complètement voûté vers la terre.
Vous dîtes que la musique de Léo Delibes « est insupportable » à vos yeux. Qu’est-ce qui vous dérange concrètement dans cette partition musicale ?
Léo Delibes n’est pas un mauvais compositeur. Loin de là. En réalité, ce n’est pas la musique qui m’était insupportable mais les images que le ballet me renvoyait J’ai eu cette même sensation pour le ballet Giselle que j’ai toujours trouvé tartignole. La musique de cette oeuvre m’a toujours paru indigeste parce que, justement, je la rattachais aux images du ballet. Pour Coppélia, c’est un peu la même chose. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre.
« Quand Pina Bausch, a fait Le Sacre du printemps, elle a touché tellement juste et loin que l’on s’écrase. Quant à Coppélia, il n’y avait que des versions nunuches. Je n’ai pas vu une seule proposition intéressante depuis que je suis dans ce métier. »
Pour Coppél-IA, vous vous êtes autorisé à retravailler la partition de Delibes…
Oui. Pour la partie musicale, je devais travailler avec Danny Elfman, le compositeur de Tim Burton. Au dernier moment, le projet n’a pas abouti car il est à Hollywood, et que je ne peux pas concurrencer les nouveaux Marvel à trois ou quatre millions de dollars… C’est donc mon frère, le compositeur Bertrand Maillot, qui a retravaillé la partition originelle de façon très contemporaine. Il a complètement réécrit, tordu et twisté la musique qui est désormais parfaitement adaptée à ce que le public verra sur scène. Elle a pris une dimension dramatique beaucoup plus forte.
Les puristes ne vont-ils pas crier au scandale ?
Si c’est le cas, à presque 60 ans, je dois dire que ça me régale un peu… (rires). J’ai toujours eu un profond respect pour la musique. Je n’ai jamais coupé un mouvement, ni retouché une partition, mais je vois débarquer ces jeunes chorégraphes qui, disons-le, sont assez incultes musicalement. Ils n’ont, du coup, aucun complexe, et se permettent des libertés que je ne me serais jamais autorisées. Ce sont eux qui ont raison. Durant trop longtemps, on a eu trop de respect pour la musique classique. Or, il ne faut pas avoir peur de s’approprier quelque chose au service d’un propos cohérent. Je me fiche de ce que peuvent penser les puristes. Ce qui m’intéresse, c’est que le spectacle soit cohérent, et que le public y adhère.
Vous aimez revisiter les grands ballets classiques : avez-vous d’autres projets en tête après Coppél-IA ?
L’intérêt de revisiter des grands ballets classiques réside dans le fait de trouver quelque chose de très nouveau à dire sur un sujet. Le ballet Giselle a été refait par pleins de chorégraphes. Depuis que Mats Ek l’a fait dans un asile psychiatrique, je ne vois pas bien ce que l’on pourrait dire de plus. Quand Pina Bausch, a fait Le Sacre du printemps, elle a touché tellement juste et loin que l’on s’écrase… Quant à Coppélia, il n’y avait que des versions nunuches. Je n’ai pas vu une seule proposition intéressante depuis que je suis dans ce métier. C’était un peu pareil pour LAC. Alors revisiter d’autres ballets classiques ? Pour créer Coppél-IA j’ai tout de même travaillé durant 5 ans. On va donc attendre un peu pour le prochain… Il y aurait éventuellement La Bayadère car il y a cette dimension exotique, indienne, assez intéressante.
Vous êtes assez critique sur les chorégraphes qui utilisent les nouvelles technologies dans leur ballet : pourquoi cette réticence ?
Il est vrai que les nouvelles technologies sont, à mon sens, un artifice peu intéressant, qui perturbe beaucoup la lecture chorégraphique. Cela prend énormément de place. L’œil, on le sait, est extrêmement attiré par les images, et lorsque celles-ci sont fortes et impressionnantes sur scène, cela donne souvent le droit aux chorégraphes d’être assez médiocres. En ce qui me concerne, c’est le corps et la dimension humaine que je défendrai jusqu’au bout.
Vous êtes actuellement en pleine répétition de Coppél-IA. Neuf représentations sont prévues en décembre et janvier au Grimaldi Forum (1). Combien faut-il de temps pour monter une chorégraphie avec vos danseurs ?
J’essaie de me mettre un objectif qui est de chorégraphier une minute par jour. Mais parfois c’est 15 ou 30 secondes…
(1) Au Grimaldi Forum. Neuf représentations de ce nouveau ballet sont prévues en décembre et en janvier. Les 27, 28, 30, 31 décembre à 20h. Le 29 décembre à 16h. Les 2, 3, 4, janvier 2020 à 20h. Le 5 janvier 2020 à 16h. Ballet en 2 actes. 1h50 entracte inclus. Renseignements : 99 99 30 00.

