Alors qu’elles avaient été l’élément déclencheur de la crise de 2007-2008, les banques en 2020 ont tenu un rôle fondamentalement différent durant cette crise sanitaire : celui de prêteur. Plusieurs spécialistes de la finance monégasque interrogés par le Monaco economic boad (MEB) ont livré leur analyse sur les conséquences de cette crise à la fois sur le secteur bancaire mais aussi sur la solidité des entreprises monégasques.
Le diagnostic est sans appel. Selon les dernières prévisions de croissance de l’OCDE, la France est parmi les quatre pays européens les plus sévèrement touchés par la crise sanitaire. Le PIB français reculerait de 11,4 % cette année dans le meilleur des cas, et de 14,1 % en cas de seconde vague… A Monaco, difficile de mesurer encore avec exactitude l’impact économique et social. Combien de pertes d’emplois ? Combien de faillites ? Et dans quels secteurs ? Car jusqu’à présent — et pendant encore plusieurs mois dans les domaines d’activité les plus touchés — ce sont l’Etat et les banques qui sont — et seront — au secours des entreprises, petites, moyennes et grandes. A la fois via des prêts bancaires garantis par l’Etat, mais aussi grâce au CTTR et autres aides aux loyers… Alors, lorsqu’on demande à ceux qui ont été au cœur de la gestion de cette crise, un premier bilan global, le discours n’est pas encore alarmiste. « Avec la quantité d’aides mises à disposition par le gouvernement et reçues par les entreprises, durant la période pure Covid-19, l’état des lieux est plutôt positif pour le moment, surtout si l’on se compare à d’autres pays voisins. Car le CTTR a couvert une grande partie des charges de ces entreprises. Beaucoup d’entre elles ont aussi trouvé des solutions en termes de loyer. La charge à supporter est donc plutôt raisonnable, notamment pour les entreprises à taille humaine, et l’endettement limité », estime Stéphane Garino. Mais selon le président du conseil de l’ordre des experts comptables, c’est dans les prochains mois que tout se joue. Qui résistera une fois que ces aides seront moins présentes ? Cet expert estime en tout cas que les acteurs économiques devront serrer les dents durant encore 12 à 18 mois, échéance estimée pour un retour à la normale…
« Une approche plus chirurgicale, entreprise par entreprise »
Pas d’optimisme béat donc concernant la situation actuelle et surtout, future, des entreprises monégasques. Certaines, les plus fragiles, ne résisteront sans doute pas au tsunami qu’a été le Covid-19. « Nous avons accordé 98 % des crédits qui nous ont été demandés, mais il y aura toujours des entreprises qui, de toute façon, n’avaient pas les fondamentaux, et ne pourront pas être sauvées. On s’efforcera pour que ce soit la part la plus faible possible, bien évidemment. Mais une entreprise qui allait mal avant la crise, ne sera pas sauvée. C’est une évidence. Et on aura beau être imaginatif, humain, on aura beau être les plus présents possible, tout le monde ne pourra pas être sorti d’affaire, tempère Régis Etienne, directeur régional de la Banque populaire. En ce qui concerne le délai de 12 à 18 mois pour que l’ensemble des entreprises et des marchés reparte, cela me parait être un délai juste. A nous de faire en sorte que les entreprises puissent tenir le coup durant cette période. » Même prudence pour Rémi Raso, directeur du Crédit agricole Monaco : « Il ne faut pas être naïf. Cette crise est un catalyseur des situations. Le but est de limiter au maximum les faillites, mais il y en aura sans doute. Je veux tout de même garder un discours optimiste car le secteur entrepreneurial monégasque est robuste. Alors, bien sûr, il faut avoir des fondamentaux, des fonds propres. Et globalement il y en a à Monaco. On devrait donc le vivre sans trop de violence. » Comment justement faire en sorte de porter à bout de bras ces acteurs économiques à Monaco ? « Ce sera un jeu collectif, poursuit ce professionnel. Le secteur bancaire à lui seul ne permettra pas une reprise générale de l’activité économique. Il faut aussi que la confiance des consommateurs revienne. » Concernant plus spécifiquement les aides, ces spécialistes s’accordent sur un point : il va falloir avoir une approche sectorielle. « Des secteurs d’activités vont être durablement et structurellement touchés. Cela va leur prendre beaucoup de temps pour redresser la barre. Il faudra ensuite avoir une approche plus chirurgicale. Entreprise par entreprise. »
« On sera en dehors de tous les critères bancaires habituels »
Et c’est là que le discours de ces professionnels monégasques va prendre une tournure plutôt inattendue. « La crise du Covid-19 va remettre au cœur du jeu la relation humaine avec les banquiers », explique l’un d’eux. Derrière cette phrase qui résonne comme un slogan publicitaire, ces professionnels affirment qu’ils devront en réalité faire preuve de souplesse et revoir leur philosophie de travail. « Si les banquiers analysent les bilans comme ils le faisaient auparavant, il est clair que l’on sera complètement dans l’erreur, rajoute Rémi Raso. Forcément, les bilans l’an prochain ne seront pas bons. Forcément, il manquera du chiffre d’affaires. Une vraie discussion devra donc s’installer entre le banquier et son client. Il va falloir que les banquiers refassent confiance, et bien sûr, qu’ils prennent en compte le contexte. » L’un d’entre eux résume cet état d’esprit en une expression : « Il va falloir agir à l’ancienne », assurant « qu’il n’y a rien de péjoratif là dedans ». « Je m’explique. Aujourd’hui, on peut être tenté parfois d’avoir une approche mathématique et comptable des choses. Il va falloir vraiment sortir de ces schémas-là. Si l’on a une entreprise cliente depuis 20 ans et que depuis 19 ans, elle se développe et gère bien ses affaires, il faudra accepter que cette année, elle ait un bilan qui soit en dehors de toute les normes bancaires, indique Régis Etienne. C’est l’humain qui va primer, la connaissance de l’entreprise et la confiance. Est-ce que j’ai la capacité de croire que ce client va pouvoir rebondir ou pas ? Si on le croit sincèrement, on sauvera le plus d’entreprises possible. »
« A période exceptionnelle, approche exceptionnelle »
Le banquier devra donc à l’avenir, selon ces professionnels, trouver le juste milieu entre « une approche risque, et cette logique d’accepter qu’à période exceptionnelle, approche exceptionnelle. Il ne faut plus avoir une approche industrielle mais sur mesure. Et cela, on peut se le permettre à Monaco. Car on a une proximité qui le permet. C’est un atout et un avantage que n’ont pas d’autres territoires », rajoute Rémi Raso « Il va falloir que l’on oublier nos règles de dépouillement de bilan. Cela va peut-être faire hurler les comptables mais je suis sûr qu’ils nous suivront dans cette analyse-là », continue un des intervenants. « Bien sûr qu’il faut travailler main dans la main, répond Stéphane Garino, mais l’on a aussi vu des bilans qui avaient des structurations un peu déséquilibrées liées à toutes les spécificités fiscales que l’on connaît à Monaco. Donc, certes, il faudra être souple et innovant dans l’analyse des bilans, mais il faudra aussi rappeler aux entrepreneurs leurs responsabilités dans la capacité à financer leur propre entreprise et à regarder l’aspect économique avant l’aspect fiscal. »
