dimanche 31 mai 2026
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    « Les employés de jeux sont conscients
    qu’il y a un énorme challenge à relever »

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    Les croupiers, les garçons de salle et les caissiers ont fait leur retour dans les casinos de la Principauté début juin. Comment s’est déroulé leur retour au travail ? Faut-il craindre des licenciements ou des départs à la retraite anticipée dans ce secteur ? Comment réagit la clientèle aux mesures sanitaires très strictes mises en place par la Société des Bains de Mer ? Les réponses de Mikaël Palmaro, secrétaire général du syndicat monégasque des cadres et employés de la SBM, et Alexis Schroeter, délégué du personnel collège casino jeux européens (1)

    Placement en CTTR des employés de jeux

    Le 14 mars à minuit, lorsqu’on vous a annoncé que le casino allait fermer en raison de la crise sanitaire, qu’avez-vous ressenti ?

    C’était un moment difficile et un gros choc, car le casino n’avait jamais fermé ses portes. Certains n’arrivaient pas à y croire… Sur les 50 dernières années, le casino n’avait fermé qu’une seule fois. C’était à l’occasion du mariage princier.

    Depuis ce 14 mars, tous les employés de jeux ont été placés en CTTR. Combien de salariés cela représente ?

    En ce qui concerne les jeux européens, cadres compris, on avoisine les 150 salariés. Plus largement, il y a environ 300 employés de jeux. Il faut également compter le personnel annexe, à savoir les garçons de salle, le personnel de nettoyage, ou encore les caissiers. Les effectifs sont alors doublés. Croupiers compris, on avoisine entre 500 et 600 personnes.

    Depuis la reprise dans les casinos, comment a été organisé le CTTR ?

    Les employés de jeux ont 6 jours de CTTR par mois. La société veille à ce que l’effectif tourne de manière équitable. Et le maintien du CTTR dans les prochains mois dépendra évidemment du niveau de la reprise.

    Vague de départ à la retraite dans les jeux.

    Craigniez-vous des licenciements dans votre secteur suite à cette crise ?

    Non, nous ne redoutons pas de licenciements, sauf s’il y a un effondrement total des jeux dans les prochains mois. Mais nous sommes plutôt optimistes sur la reprise.

    Cette crise n’entraînera donc, selon vous, aucun licenciement, dans le secteur des jeux ?

    faut savoir que dans ce secteur, depuis plusieurs années, il y a déjà un problème constant d’effectifs. C’est-à-dire qu’il y a beaucoup plus de départs à la retraite que d’embauches… Cela fait quelques années que l’on met au courant la direction de cet état de fait. L’effectif va donc diminuer non pas à cause d’éventuels licenciements mais avec les départs à la retraite.

    Concrètement, combien de départs à la retraite va-t-il y avoir ?

    Actuellement, nous sommes au début d’une grosse vague de départ dans les jeux européens. Environ 30 % de l’effectif, sur 4 ans. Toute une génération va ainsi partir.

    Cette crise du Covid-19 va-t-elle accélérer cette vague de départ ?

    Disons qu’il va y avoir sans doute des départs anticipés. Cela fait l’objet actuellement de discussions avec la direction. Cela va concerner des employés qui ont d’ores et déjà 35 à 40 ans de maison, et qui sont fatigués, car 30 ans de travail de nuit, cela laisse des traces. De plus, les conditions de travail actuellement ne sont pas très agréables. Au-delà du port du masque et de la visière, il y a eu des changements de planning et des modifications dans notre façon de travailler que les « anciens » supportent moins.

    Concrètement, quelles sont les conséquences de cette baisse constante d’effectifs sur votre quotidien au travail ?

    On ouvre moins de tables et on jongle au niveau des planning. En résumé, on travaille pour les absents, avec des journées plus longues. Au niveau des effectifs, la direction respecte le minimum conventionnel, mais force est de constater que ce n’est pas suffisant. Ce manque d’effectif est d’autant plus réel durant les mois d’été où l’activité est beaucoup plus dense. C’est pourquoi, on réclame une école dans le secteur des jeux européens dès septembre pour maintenir les effectifs à flot. Aujourd’hui, cela manque vraiment.

    Y avait-il une école des jeux dernièrement ?

    Une école est rentrée avant le confinement. L’apprentissage a été interrompu puis a repris dernièrement, durant quelques jours. Elle n’a pas été annulée, c’est déjà une bonne chose. C’est un métier qui s’apprend en pratiquant. L’école qui rentrera en septembre, représentera de l’effectif pour l’été prochain puisque la formation roulette européenne dure environ 4 mois et demi. Ensuite, il faut un temps de pratique de jeu pour être suffisamment opérationnel. Entre la formation et l’entrée en fonction, il faut compter environ un an d’intervalle.

    Cette fermeture des casinos arrive au moment où les jeux recommençaient à prendre des couleurs… C’est une grosse frustration pour vous ?

    C’est vrai que c’est un coup dur, mais nous serrons les dents, et nous sommes persuadés que cela va repartir. Les employés sont également conscients qu’il y a un énorme challenge à relever. Nos pères respectifs ont été directeurs de casino. Ils ont eu, eux aussi, des challenges à relever, mais celui-ci, avouons-le, est de taille… On se retrousse les manches et on va essayer de faire au mieux, à notre niveau, pour que ça reparte aussi fort, si ce n’est plus fort encore.

    © Photo L’Obs’ – Sabrina Bonarrigo

    « Il va y avoir sans doute des départs anticipés. Cela fait l’objet actuellement de discussions avec la direction. Cela va concerner des employés qui ont d’ores et déjà 35 à 40 ans de maison, et qui sont fatigués, car 30 ans de travail de nuit, cela laisse des traces »

    Des consignes sanitaires trop strictes ?

    Que pensez-vous des mesures sanitaires qui ont été mises en place dans les casinos de la Principauté ?

    Elles sont drastiques et très contraignantes pour nous. Elles le sont aussi pour la clientèle. Jouer au milieu de deux plexiglas avec un masque, en face d’un croupier qui ressemble à RoboCop, équipé d’une visière et d’un masque, ce n’est pas très plaisant. Et puis, on dénature le jeu. On ne peut plus faire d’annonce. Or, c’est l’une des spécificités de la roulette européenne, et les clients aiment ça. Il faut toutefois le reconnaître, la SBM a été très efficace sur les mesures sanitaires.

    C’est-à-dire ?

    Si l’on se compare aux autres pays, Monaco a été le premier à rouvrir entièrement ses casinos. Nous avons ouvert avant Londres qui est un concurrent européen fort. La SBM a réussi à convaincre le gouvernement de cette ouverture en présentant un cahier des charges strict. Le groupe a également communiqué aux clients que le casino était safe et qu’ils pouvaient revenir l’esprit serein. Cela a rassuré la clientèle. Le côté sanitaire est donc devenu un argument marketing et fait désormais partie de la politique commerciale de la SBM.

    Quelles sont les principales mesures sanitaires qui ont été décidées dans le secteur des jeux ?

    Tout d’abord, un comptage est effectué à l’entrée du casino. Actuellement, 120 clients peuvent pénétrer les lieux alors que, théoriquement, on pourrait en accepter plus de 300. Mais la SBM a limité la jauge à 120. On est donc en dessous de la limite annoncée. Et le nombre d’entrée dans les salons de jeux a été limité pour ne pas qu’il y ait trop de monde.

    Pourquoi limiter autant les entrées ?

    Pour laisser une marge de manœuvre au cas où des gros clients viendraient spontanément avec des accompagnateurs.

    Sur les tables de jeux, le nombre de clients a également été limité ?

    Oui, il y a des restrictions : 4 personnes pour le punto alors qu’habituellement il n’y pas de limite. 3 pour le black jack et le poker, contre 6 en temps normal. Concernant la roulette française, il y a 4 personnes maximum, alors qu’habituellement, toutes les personnes qui s’approchent de la table peuvent participer. Enfin, il y a 3 clients maximum pour la roulette anglaise, contre 7 habituellement.

    Et concernant les machines à sous ?

    Une sur deux a été mise en fonction. Si elles sont allumées côte à côte, un plexiglas sépare les deux machines.

    Comment réagissent les clients à ces mesures sanitaires ?

    Il est vrai que les règles sanitaires sont strictes, voire très strictes. Les croupiers ont changé énormément leurs habitudes de jeux, ce qui peut décontenancer la clientèle. Certains nous disent d‘ailleurs qu’ils ne reviendront que lorsqu’il y aura un retour à la normale… Mais globalement, le plaisir du jeu est plus fort que ces contraintes sanitaires. Les clients sont contents de revenir au casino.

    Pour les croupiers, ces mesures sanitaires sont vraiment désagréables aussi ?

    Travailler en smoking, nœud papillon, masque, visière, et tout ceci, en bougeant dans tous les sens, je peux vous dire qu’à la fin de la journée, on perd deux kilos ! C’est à la limite du praticable. La visière, en particulier. On s’aperçoit vite que ce n’est pas gérable. On a d’ailleurs rapidement demandé à pouvoir alléger ces mesures. Parfois, les croupiers doivent également jouer un peu aux gendarmes en demandant à la clientèle de bien respecter les consignes sanitaires…

    Vous devez également vous nettoyer régulièrement les mains…

    Absolument, ainsi que les postes de travail, les outils, les râteaux, la boule… On désinfecte les cylindres, et on jette les cartes directement. Elles ne sont plus réutilisables. Les clients ne peuvent pas non plus les toucher. Les garçons de salle ont également énormément de travail.

    Et les jetons ?

    Ils sont nettoyés et désinfectés tous les jours par les caissiers. La crise sanitaire a eu, sur ce point, du bon : la SBM a enfin investi dans une machine pour nettoyer les jetons. Cela faisait des années qu’on la demandait.

    Toutes ces restrictions entraînent une baisse, de fait, de la clientèle dans les casinos et donc un gros manque à gagner…

    Oui, c’est évident. D’autant que les machines à sous représentent environ 50 % du chiffre d’affaires global des jeux à Monaco. Deux des plus gros week-ends de l’année, c’est-à-dire Pâques et le Grand prix, ont également été annulés. Tout ceci représente donc de grosses pertes. En revanche, peut-être que nous ferons d’excellentes fêtes de fin d’année. Et pourquoi pas, un bel été…

    Quand ces restrictions sanitaires vont-elles être levées selon vous ?

    Nous n’avons pas d’échéance précise pour le moment (2), mais nous espérons le plus rapidement possible. On pourrait imaginer d’ailleurs l’arrêt de ces mesures symboliquement, un soir à minuit, en clamant « on fait tomber les masques » ! Cela pourrait être un moment sympathique.

    « Le groupe a communiqué aux clients que le casino était safe et qu’ils pouvaient revenir l’esprit serein. Cela a rassuré la clientèle. Le côté sanitaire est donc devenu un argument marketing et fait désormais partie de la politique commerciale de la SBM »

    Quelle clientèle ?

    Comment s’est déroulé le premier week-end de réouverture ? Les clients étaient-ils au rendez-vous ?

    Ils étaient là. Ils sont venus. Il s’agissait d’une clientèle européenne. Il n’y avait évidemment pas nos clients du Golfe ou nos clients russes, puisque l’espace international était encore fermé. En revanche, on a eu ce que l’on espérait, c’est-à-dire de la qualité de jeu, et des gros joueurs.

    Quand la SBM explique qu’elle espère attirer une clientèle locale, sachant que les Monégasques sont interdits de Casino, qui cela concerne concrètement ?

    J’imagine que dans l’esprit de la direction, cela concerne une clientèle située dans un rayon de 100 kilomètres autour de la Principauté.

    La clientèle hors espace Schengen qui ne pourra pas revenir tout de suite à Monaco représente une grosse perte pour les jeux ?

    La clientèle russe, asiatique ou encore moyen-orientale n’est pas forcément nombreuse mais a une grosse puissance de jeu. Ce sont de très gros joueurs.

    Relations avec Pascal Camia

    Que pensez-vous du directeur des jeux Pascal Camia ? On entend dire que la stratégie de relance qu’il a mise en place est plutôt bonne…

    Nous avions avant lui un directeur étranger complètement laxiste, avec lequel on perdait pied. On allait clairement dans le mur. Pascal Camia, de son côté, a amené ses idées et une vision. Il a mis un coup de pied dans la fourmilière en abattant certaines règles ancestrales. Force est de constater que cela fonctionne. Les résultats sont là. Sur l’humain et sur le social, en revanche, c’est plus discutable.

    C’est-à-dire ?

    Disons que c’est une autre façon de manager. Ce sont des méthodes d’encadrement qui sont très différentes de celles que nous avions toujours connues. C’est moins familial, plus hiérarchisé. On ne va pas voir le directeur comme on allait le voir à l’époque… Les nominations à l’ancienneté ont également disparu. Et désormais, lorsqu’il y a des nominations, les mécontents ne sont pas reçus dans le bureau du directeur. Les rapports humains ont donc un peu régressé mais pas dans le sens péjoratif du terme. C’est simplement différent. On a mis deux ou trois ans pour s’y faire. D’autres employés en revanche ne se sont jamais habitués à cette méthode de management. Pascal Camia est en tout cas un homme à la recherche du résultat. Coûte que coûte, ça doit tourner.

    (1) Syndicat affilié à l’Union des syndicats de Monaco (USM)

    (2) Cette interview a été réalisée à la mi-juin.

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