De très nombreux résidents monégasques, propriétaires de bateaux, attendent encore une place dans les ports monégasques toujours aussi saturés. Pour désengorger les listes d’attente, la Principauté a acheté le port de Cala del Forte à Vintimille. Après un démarrage en douceur en 2021 et 2022 lié à la crise sanitaire, à la guerre en Ukraine et à un problème de ressac, désormais résolu, la Société d’exploitation des ports de Monaco (SEPM) souhaite booster la commercialisation de ce port italo-monégasque. Comment ? Les explications d’Aleco Keusseoglou et d’Olivier Lavagna, respectivement président-délégué et directeur général de la SEPM.
De nombreux propriétaires de yachts à Monaco attendent-ils toujours une place en Principauté ? Les ports monégasques sont-ils toujours autant saturés ?
Aleco Keusseoglou : La saturation est toujours là. Elle a même tendance à s’accentuer car la demande est plus forte que jamais. Nous avons de plus en plus de high-net-worth individuals qui résident en Principauté, et beaucoup sont propriétaires de yachts. Certains en possèdent même plusieurs… Je précise toutefois que nous n’acceptons qu’un yacht par foyer.
Quelle est l’ampleur de cette saturation ?
Aleco Keusseoglou : Pour vous donner un chiffre parlant, nous avons au total une quarantaine de places pour accueillir des bateaux mesurant plus de 35 mètres, et cela uniquement sur le port Hercule, car le port de Fontvieille ne peut pas accueillir ces grandes unités. Sur ces 40 places, nous jonglons, par an, avec 160 bateaux appartenant à des résidents monégasques. Nous arrivons à les satisfaire, mais l’exercice qui nécessite des rotations en permanence est vraiment complexe.
Où amarrent ces grandes unités lorsqu’elles ne sont pas à Monaco ?
Aleco Keusseoglou : Où elles le peuvent… A Cannes, Antibes et Beaulieu-sur-Mer essentiellement. Certains résidents monégasques ont également amarré leur bateau dans notre troisième port Cala del Forte, situé à 7 miles nautiques (un peu moins de 12 km) de Monaco, à Vintimille. Rappelons que ce troisième port nous a permis de créer 40 emplacements supplémentaires pour ces unités mesurant plus de 35 mètres. Nous avons ainsi doublé notre capacité d’accueil pour ces catégories de yachts.
Dans ce contexte de saturation, pouvez-vous tout de même accueillir des bateaux venant de l’extérieur ?
Aleco Keusseoglou : Durant l’été effectivement, lorsque nos clients réguliers partent en croisières avec leurs bateaux et que des places se libèrent, nous pouvons accueillir des yachts de passage qui viennent de l’extérieur.
Combien de bateaux ont des contrats annuels dans les ports de Monaco ?
Olivier Lavagna : Au total, il y a 640 contrats annuels pour des bateaux mesurant moins de 20 mètres, dont 590 pour des bateaux de moins de 16 mètres. Pour les grandes unités en revanche, nous ne pouvons pas proposer de contrats annuels. Comme nous l’évoquions précédemment, c’est par un système de rotation sur les postes concernés que nous satisfaisons les demandes de cette clientèle essentielle dans le chiffre d’affaires de la société, lequel permet l’application d’une tarification avantageuse pour la petite plaisance.
Y a-t-il une liste d’attente uniquement sur les grandes unités ou également sur les plus petites unités ?
Olivier Lavagna : Nous gérons des listes d’attente uniquement pour les catégories de bateaux de longueurs inférieures à 20 mètres bénéficiant de contrats annuels. Ces listes d’attente peinent à se renouveler car les propriétaires de bateaux déjà dans un de nos ports gardent précieusement leur place…
Est-il important de conserver la petite plaisance en Principauté et pourquoi ?
Aleco Keusseoglou : C’est très important car la beauté d’un port et son attractivité, c’est la mixité. Petits bateaux, petits voiliers, grands voiliers, ou bateaux à moteur… Il faut que toutes ces unités puissent coexister pour qu’un port soit vivant.
Même si la petite plaisance grignote des places à des plus grands bateaux qui offriraient une plus grande rentabilité à la SEPM… ?
Aleco Keusseoglou : Absolument. Nous sommes une société détenue par l’État, et notre devoir est de faire cohabiter positivement petite et grande plaisance, résidents, nationaux et bateaux de passage.
CALA DEL FORTE
La commercialisation du port Cala del Forte a connu un démarrage en douceur. Comment l’expliquez-vous ?
Aleco Keusseoglou : Il ne faut pas oublier que lorsque le port était en construction, nous étions en plein Covid, et personne ne pouvait venir visiter Cale del Forte. Dès que la crise sanitaire s’est calmée, nous avons eu dans la foulée la guerre en Ukraine. Beaucoup de propriétaires d’Europe de l’Est n’ont donc pas pu donner suite à un éventuel achat de place. De plus, l’hiver 2021 après l’ouverture du port, on s’est aperçu d’un phénomène qui n’avait pas été identifié dans toutes les études réalisées en amont. A cause de la forme circulaire du port et de sa profondeur, en situation exceptionnelle de fort vent et de houle de secteur Sud – Sud Ouest, un ressac apparaissait, accompagné de mouvements de va-et-vient saccadés. C’était inconfortable pour les plaisanciers, mais pas du tout dangereux. Bien sûr, l’information a circulé, ce qui a fait de la mauvaise publicité pour le port.
Comment avez-vous réagi face à cette situation ?
Aleco Keusseoglou : Nous avons aussitôt engagé des études pour identifier une solution pour y remédier. Le dossier a été rondement mené, de telle sorte que dès octobre 2022, un chantier a démarré pour créer de toutes pièces un récif de protection côtière de 120 mètres de long et d’une profondeur comprise entre 7 et 8 mètres. Nous sommes arrivés à construire cette protection en forme de banane en un temps record. Cet ouvrage a été terminé, pour l’essentiel, avant l’été 2023. Nous en voyons déjà les effets bénéfiques car nous avons eu des épisodes de forte houle, pas plus tard que le 20 octobre dernier, et cet ouvrage a montré les améliorations apportées.
Ce port italo-monégasque dispose de 178 anneaux au total. Combien en avez-vous vendu à ce stade ?
Aleco Keusseoglou : Nous nous étions fixés comme objectif de vendre entre 90 et 100 places. Aujourd’hui, nous en avons vendu 54, dont des bateaux de 35, 40 et 50 mètres Nous venons également de vendre une place de 60 mètres.
Êtes-vous satisfaits de ce bilan ?
Aleco Keusseoglou : Je ne suis jamais satisfait (rires). Mais étant donné le contexte international que j’évoquais précédemment, et le problème de ressac, c’est pas mal.
Quels emplacements ont été majoritairement vendus ?
Aleco Keusseoglou : Je pensais que les grandes places allaient se vendre plus vite que les petites, mais c’est l’inverse qui s’est passé. Les petits emplacements jusqu’à 16 mètres ont presque tous été vendus. Ce qui, encore une fois, n’est pas trop mal.
D’où viennent les propriétaires de bateaux amarrés à Vintimille ?
Aleco Keusseoglou : Certains sont des résidents monégasques. D’autres viennent principalement d’Europe du Nord de France, d’Italie, de Suisse, de Belgique, d’Hollande, d’Angleterre.
Pourquoi amarrent-ils à Vintimille alors qu’ils résident si loin ?
Aleco Keusseoglou : Car ils veulent avoir leur bateau en Méditerranée. Ils sont ravis d’être à proximité de la Côte d’azur, de la Sardaigne et de la Corse.
Des résidents monégasques qui étaient sur liste d’attente à Monaco, ont-ils accepté d’aller à Vintimille ?
Aleco Keusseoglou : Oui, un certain nombre de résidents monégasques ont choisi le port de Cala del Forte pour y amarrer leurs bateaux.
L’une des raisons pour lesquelles l’État monégasque a acheté le port de Vintimille, c’est précisément pour désengorger les ports de Monaco. Or, le nombre de résidents monégasques sur liste d’attente ayant accepté d’aller à Vintimille semble encore faible, comment l’expliquez-vous ?
Olivier Lavagna : Encore une fois, ce ressac a été un coup dur pour la commercialisation du port. Étant donné que la barrière protectrice est désormais aménagée, nous allons pouvoir faire de plus en plus de démarchages et de promotion pour les bateaux qu’on ne peut pas accepter à Monaco. Il faut continuer de communiquer et mettre en valeur auprès des professionnels et des armateurs sur le niveau de qualité des équipements, des services (stationnements, commerces, restaurants, salle de sport, espaces verts…), de la sécurité et de la montée en gamme de tout ce quartier de Vintimille. Il faut continuer de leur montrer qu’en faisant le choix de ce port, c’est d’un réel accès prioritaire aux ports de Monaco qu’ils bénéficient (priorité de demande pour des séjours au port Hercule ou de Fontvieille, navette rapide Monaco One, accès en période de grands prix et de Monaco Yacht Show…), et cela toute l’année.
La navette Monaco One justement qui assure des liaisons entre Monaco et Vintimille en seulement 15 minutes est-elle souvent utilisée par les propriétaires de yachts ?
Olivier Lavagna : Au-delà de son activité liée au taux de remplissage du port de Cala del Forte, la navette rapide Monaco One est bien utilisée en période de Monaco Yacht Show ou de Grand prix. Il était essentiel de disposer de ce service dès la livraison du port.
Que dire des prix à Cala del Forte ? Sont-ils significativement moins chers qu’à Monaco ?
Olivier Lavagna : L’exercice de comparer les tarifs n’est pas totalement immédiat car les tranches de longueurs des catégories de tarification diffèrent. Les prix sont ainsi jusqu’à 15 – 20 % moins chers qu’à Monaco. Cette année, exceptionnellement, suite au Covid, la guerre en Ukraine et l’effet négatif lié au ressac, nous avons proposé une tarification pour les contrats hivernaux encore plus avantageuse pour relancer une dynamique. Et cela a marché puisque nous comptons cette année 20 contrats contre seulement 4 l’hiver dernier.
Quelle est la durée des contrats que vous proposez à Cala del Forte pour les propriétaires de bateaux ?
Olivier Lavagna : Ce sont des contrats de 40 ans. Avoir la garantie de pouvoir positionner son bateau pendant cette durée, c’est extrêmement rare. D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles Monaco a souhaité acheter ce port italien, c’est parce que la société qui le détenait à l’époque avait obtenu une concession de 80 ans. Ce qui est encore plus rare.
Entre l’achat de la concession, les travaux conséquents effectués pour aménager ce port à l’abandon, et la barrière protectrice pour contrer le ressac, quel est le budget total investi dans Cala del Forte à ce jour ?
Aleco Keusseoglou : Nous avons acheté la société pour 30 millions d’euros. Ensuite, nous avons effectué environ 60 millions d’euros de travaux. Quant à la barrière protectrice, elle a coûté 3,5 millions d’euros.
Avez-vous dû céder des emplacements de port à l’Italie ?
Aleco Keusseoglou : Légalement, nous devons effectivement mettre 24 places à la disposition de la commune de Vintimille pour des petits bateaux et 1 pour les garde-côtes. Celles-ci sont utilisées par différentes associations, l’école de voile, ou encore des pêcheurs.
Avez-vous rencontré des difficultés par rapport à la présence de migrants à proximité ?
Aleco Keusseoglou : Sur le port, non, nous n’avons eu aucun souci. Nous avons mis en place un système de sécurité. Celui-ci était prévu dès l’origine car nous voulions avoir le même niveau de sécurité que l’on a en Principauté. Il n’était pas nécessairement destiné à cette problématique migratoire que vous évoquez.
Olivier Lavagna : Sur le port, nous avons mis en place un poste de sécurité permanent, opérationnel tous les jours, 24 heures/24, avec un réseau de 70 caméras. La police italienne assure également régulièrement des rondes de surveillance durant la journée et la nuit.
Le rôle de la SEPM : « Nous fixons les tarifs, la politique commerciale et les règles portuaires »
La SEPM est une société anonyme monégasque (SAM) détenue à 100 % par l’État. Son rôle est d’exploiter et manager les ports de Monaco. « Nous fixons les tarifs, la politique commerciale et les règles portuaires. Nous y mettons également en œuvre une importante politique environnementale », indique Aleco Keusseoglou. « Passer d’un service étatique à une SAM a permis d’avoir une plus grande réactivité. Nous avons un conseil d’administration et bénéficions d’une autonomie de gestion au quotidien. Le circuit décisionnel est rapide », poursuit Olivier Lavagna. La première concession de la SEPM a duré 10 ans (2006-2016) et a été renouvelée par le gouvernement pour 15 ans (2016-2031).


