Les salariés du secteur bancaire en Principauté seraient de plus en plus soumis à des pressions et à une grosse charge de travail… En cause ? Les contrôles, de plus en plus fréquents, qu’ils doivent opérer auprès de la clientèle en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. Une clientèle qui n’apprécie pas toujours cette intrusion… Pierre-Franck Crespi, secrétaire général du syndicat des employés, gradés et cadres de banque de Monaco (SEGCBM) affilié à l’USM, dénonce le manque de moyens humains et techniques pour répondre à ce défi de la conformité.
Le syndicat que vous représentez, est, à ce jour, le seul syndicat défendant les salariés du secteur bancaire en Principauté. Combien compte-t-il de membres au total ?
Le secteur bancaire à Monaco, comme en France d’ailleurs, est globalement assez peu syndiqué. C’est un milieu où le syndicalisme n’a pas une image idéale… Pourtant, les sujets à défendre sont de plus en plus nombreux. Dans notre syndicat à Monaco, nous avons ainsi un nombre de membres peu ou prou équivalent à la moyenne française. Sur un effectif global de 2 300 salariés en Principauté, environ 10 % sont syndiqués.
Les employés de banque, en particulier à Monaco, sont généralement considérés comme des salariés plutôt privilégiés, bénéficiant de hauts revenus, de primes, et de jours de congés supplémentaires par rapport aux autres salariés du privé. Que répondez-vous à cela ?
On ne peut pas nier que la convention collective des banques est une belle convention et qu’elle offre des avantages certains aux 2 300 salariés qui travaillent dans le secteur bancaire à Monaco. En revanche, je peux vous assurer que des difficultés, il y en a de plus en plus, et qu’avec notre syndicat, nous sommes amenés à aider beaucoup de salariés.
Expliquez-nous justement quelles sont les problématiques que rencontrent les employés de ce secteur en Principauté ?
L’image des banquiers et des employés de banque en général, a changé auprès du grand public après la crise des subprimes en 2008. Il y a eu un véritable basculement après cet évènement. Le métier a clairement perdu ses lettres de noblesse. Notre profession, dans sa pratique quotidienne, a également beaucoup changé. Depuis quelques années, la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, décidée par de nombreux États et par Monaco, fait peser sur les employés une pression et un stress considérables au quotidien. Exercer ce métier est de plus en plus difficile.
De quelle pression parlez-vous concrètement ?
Nous soumettons la clientèle à énormément de contrôles concernant leurs flux financiers, leurs dépenses et la provenance de leurs fonds. Nous devons les questionner également sur la manière dont ils ont constitué leur fortune. Heureusement, certains clients acceptent très bien ces règles en matière de conformité et comprennent que nous effectuons notre travail. En revanche, cette intrusion est parfois très mal vécue par certains clients. Notamment ceux avec lesquels nous collaborons depuis plusieurs décennies. Ils nous le signifient, et parfois de manière virulente. Nous avons donc le mauvais rôle… Nous sommes à présent devenus des inspecteurs de police et du fisc. Notre travail au quotidien est majoritairement dédié à ce travail de conformité.
Depuis quand sentez-vous cette pression en principauté sur les salariés ?
Je dirais qu’une pression supplémentaire s’est exercée sur le personnel des banques à Monaco depuis environ 5 ans. Cette pression va sans doute s’intensifier encore dans les prochaines années.
Cette exigence en matière de conformité impacte-t-elle tous les salariés du secteur bancaire ?
Quasiment tous. Bien entendu, il y a ceux qui travaillent directement dans ces domaines, à savoir les compliances officers, les services de conformité ou encore les middle office. Mais tous ces services sont en lien permanent avec les salariés de banque, qui eux-mêmes répercutent les contrôles sur les clients.
Diriez-vous que la pression en matière de conformité est plus forte à Monaco qu’ailleurs ?
La conformité est désormais présente partout. Ce n’est pas propre à Monaco. Mais en Principauté, les capitaux sont très importants et les résidents de toute nationalité. Cela engendre beaucoup de flux étrangers. Il est certain que la Principauté est donc une place financière très regardée et que la pression est sans doute plus forte qu’en France par exemple…
Les règles en matière de lutte contre le blanchiment évoluent-elles souvent ?
Oui. Et c’est là aussi une difficulté. Bien que nous bénéficions de formations sur tous ces sujets, il est assez difficile d’assimiler les évolutions législatives et réglementaires. Les règles changent souvent.
Le 23 janvier dernier, Moneyval a rendu public son rapport. Direz-vous qu’il y a un avant et un après rapport Moneyval sur le rythme des contrôles opérés dans les banques ?
Cela dépend sans doute des banques, mais globalement, je dirais plutôt non. Sincèrement, comme je l’ai indiqué précédemment, le rythme des contrôles s’était déjà intensifié, auparavant, depuis 5 ans. Il est certain toutefois que les salariés sont d’autant plus attentifs depuis ce rapport car son résultat en fin d’année est capital. Il est impératif que la Principauté puisse rester sur une liste blanche.
Diriez-vous que le travail en matière de conformité est désormais plus pénible que la pression commerciale qui s’exerce sur les salariés de banque ?
La pression commerciale existe toujours hélas. La banque est une entreprise commerciale. L’exigence des résultats est donc là. Mais depuis quelques années, la conformité est venue s’ajouter à cette pression des résultats. De plus en plus de salariés témoignent du fait d’être submergés par la somme de travail. Je le répète, nous sommes devenus des détectives. Et il faut souvent faire preuve de pédagogie et de psychologie auprès des clients.
Comprenez-vous toutefois la nécessité d’intensifier les contrôles en matière de blanchiment ?
Que des contrôles soient opérés, étant donné les enjeux très importants que ce soit pour les États ou les établissements bancaires, est absolument normal. Il en faut, et l’on ne doit pas être complice de quoi que ce soit. Mais aujourd’hui, ce que l’on dénonce, c’est le manque de moyens humains et techniques pour faire à cette tâche. Et ce manque de moyens, il pèse aussi bien sur les salariés qui travaillent directement dans la conformité que ceux qui doivent appliquer la conformité. On s’aperçoit qu’il faut faire toujours plus avec moins d’effectifs. Le risque d’erreur pèse également. A la moindre erreur, oubli ou négligence, un établissement bancaire peut vous mettre à la porte. Les salariés doivent donc être extrêmement vigilants.
Cette pression au travail que vous décrivez, se traduit-elle par une hausse des arrêts de travail ?
On constate effectivement une hausse de salariés en dépression et en burn-out dans le secteur bancaire à Monaco. Je le constate également par rapport aux commissions de reclassement organisées par l’inspection du travail pour les personnes déclarées inaptes, partiellement ou totalement. Le nombre de commissions a été multiplié par cinq ou six en deux ou trois ans.
Vous parliez d’un manque de moyens. Comment faire pour améliorer cette situation et cette pression que vous dénoncez sur les employés de banque ?
Embaucher du personnel. Tout simplement. Et malheureusement on ne prend pas tout à fait cette orientation-là. On sent bien que la tendance est plutôt à la réduction d’effectif. Plus globalement, le futur dans la banque et l’assurance, n’est pas vraiment dans l’humain mais plutôt dans l’intelligence artificielle…
Combien y a-t-il eu de suppression de banques ces dernières années à Monaco ?
Le nombre de banques à Monaco a tendance a baissé et baissera sans doute encore avec les fusions/acquisitions qui s’opèrent. On peut citer la disparition d’HSBC, de la banque Lloyd ou encore du Crédit Suisse. Tout ceci a entraîné des plans sociaux. Heureusement, de nombreux salariés ont été recrutés par d’autres banques monégasques. Avec la récente fusion entre le Crédit du Nord, la SMC et la Société générale, on peut également s’attendre à une casse sociale car il y a forcément des doublons de poste.
Il y a tout de même eu des créations de banque à Monaco ces dernières années ?
Il y a eu effectivement Pictet et Goldman Sachs mais cela reste de petites structures. Aujourd’hui, il y a d’ailleurs beaucoup plus de sociétés de gestion que de banques en principauté.
Avez-vous une autre remarque à faire concernant le secteur bancaire à Monaco ?
Je constate que Monaco perd malheureusement un peu de sa souveraineté. Nous avons des spécificités propres à la Principauté, et aujourd’hui, certains établissements bancaires essaient de les balayer en appliquant ce qui se fait à Paris, en Suisse, ou à Londres. Il y a cette impression que les dirigeants de ces établissements bancaires arrivent en étant omnipotents et en pensant que la seule vérité qui vaille est celle du siège social et pas celle du petit endroit qu’est Monaco. Or, dans mon esprit, on ne peut pas traiter un client de la Principauté de la même manière qu’un client d’un autre pays dans le monde. Malheureusement, lorsque l’on interpelle l’AMAF sur ces questions-là, il n’y a pas de réaction.
(1) Pierre-Franck Crespi est également membre du comité financier des caisses sociales de Monaco, et membre du tribunal du travail.

