Gabrielle Chanel entretenait un lien intime avec Monaco et la Côte d’Azur. La Riviera des années 1910-1920, la lumière, la mer, l’effervescence artistique qui s’y jouait, l’ont inspiré dans la création d’une nouvelle esthétique du chic décontracté.
Lorsqu’on évoque Chanel et Monaco, on pense à Karl Lagerfeld, directeur artistique de la marque jusqu’à sa mort et qui a longtemps séjourné à La Vigie. On pense aux récents défilés de la marque au Monte-Carlo Beach ou encore à Charlotte Casiraghi foulant le podium Chanel à cheval… Mais le lien de la célèbre maison de mode avec la Côte d’Azur remonte bien plus loin, à l’amour que son iconique créatrice vouait à la Principauté et plus largement à la région.
Une boutique au Fairmont en 1913
Fait peu connu mais fort révélateur : c’est à Monaco que Gabrielle Chanel a ouvert sa deuxième boutique de mode en 1914, juste après celle de Deauville. Un commerce de manteaux, fourrures, blouses, jupons, dentelles, lingerie, ombrelles, sacs et éventails, qui était situé au sein de l’hôtel Hermitage. Des registres d’autorisations d’exercer délivrés en 1913 ont été retrouvés dans les archives nationales et des petites annonces de recrutement d’habilleuses avaient été publiées dans la presse locale de l’époque. À ce moment-là, Monte-Carlo est une capitale artistique et sportive, animée par la présence de l’Opéra, des Ballets russes, des cercles mondains et d’un public international fortuné. Le soleil, la décontraction, la fête, le sport, les corps en mouvement, inspirent profondément Gabrielle Chanel et participent à l’émergence d’une nouvelle femme, que la créatrice incarne autant qu’elle habille. Chanel imagine d’ailleurs avant tout des vêtements pour elle-même, ne trouvant pas son bonheur dans le vestiaire contraint des femmes de 1900.
Une silhouette libérée
Celle que l’on surnomme Coco crée une silhouette radicalement nouvelle : exit les corsets, les textiles rigides, les chapeaux froufrouteux, les robes qui cachent les pieds ; bonjour les coupes droites, les tailles basses, les matières souples et légères, les couleurs claires, les rayures, les pantalons et les chapeaux simples enfoncés sur la tête à la manière masculine. Elle propose aux femmes de s’habiller pour la plage, pour jouer au tennis ou pour monter à cheval. Un dépouillement des codes de l’époque et une décontraction du style qui n’empêche pas le raffinement extrême dans la structure, les coutures et les détails.
Ébullition artistique
En 1919, son grand amour, Boy Capel disparaît dans un accident de voiture. Dans les années 1920, le lien entre Chanel et la Côte d’Azur s’intensifie. Elle y trouve une échappatoire, et une scène vibrante où se mêlent mondanité, création artistique et vie intellectuelle. Introduite par son amie Misia Sert (1), dans les cercles slaves, Gabrielle Chanel fréquente les grandes figures des Ballets russes, notamment Diaghilev. La modiste côtoie également Pablo Picasso, Pierre Reverdy, Luchino Visconti ou encore Salvador Dalí, dans une ambiance d’effervescence artistique unique. 1921 marque la naissance des parfums Chanel avec la création, à Grasse, du célèbre n°5, dont le flacon devient une icône des Années folles. En 1923, elle ouvre une boutique de vêtements à Cannes. En 1924, à la demande de Jean Cocteau, l’un de ses plus fidèles amis, Chanel signe les costumes du ballet Le Train Bleu, mis en scène par Bronislava Nijinska et présenté à Paris et à Monaco. Cette création résolument moderne a été très inspirée de la Riviera et de ses plaisirs estivaux : vêtements de sport, des maillots de bain stylisés et tuniques fluides, traduisant le mode de vie ensoleillé et libre de la Côte.
Chanel démocratise le hâle
C’est aussi dans cette décennie et sur ce territoire que Chanel bouleverse à nouveau les codes de son époque en popularisant le bronzage. De retour d’une croisière en Méditerranée, elle débarque à Cannes le teint bronzé —accidentellement ou non, le mystère demeure—, et l’assume fièrement. À une époque où la pâleur était encore associée à l’aristocratie et le hâle au travail manuel, cette image renverse les conventions et le bronzage devient peu à peu un attribut de modernité.
Plus qu’un lieu de villégiature, la Côte d’Azur aura été un véritable laboratoire créatif pour Gabrielle Chanel et l’empreinte méditerranéenne est encore présente dans l’univers de la marque au double C.
(1) Misia Sert est une pianiste russo-polonaise, muse de nombreux artistes de l’époque et mécène.

