Le burn out, cette forme de fatigue grave provoquée par un stress chronique ingérable, est aujourd’hui un sujet important de recherche en santé. S’il a d’abord été étudié dans l’environnement professionnel, une autre forme a ensuite été identifiée et concerne tout particulièrement les parents. Elle toucherait 5 à 8 % d’entre eux dans les pays occidentaux et serait en constante augmentation. Le point avec Corinne Roehrig, médecin de santé publique, thérapeute familiale, auteure et conférencière (1).
Comment définir le burn-out parental et comment reconnaître lorsque l’on en souffre ?
Il s’agit d’un tableau sérieux de détresse physique et psychique. Tout parent ressent la fatigue associée à la prise en charge d’un enfant. On parle de burn-out parental lorsque l’on se sent effectivement épuisés, mais aussi déprimés et complètement débordés émotionnellement, au point de devenir distant, voire complètement indifférent face aux problématiques familiales. Le burn-out parental est un déséquilibre entre les stresseurs parentaux et les ressources qui permettent de gérer ce stress chronique. Il est précédé de plusieurs phases.
Quelles sont-elles ?
Ça commence par le perfectionnisme parental, aussi appelé hyperparentalité. Ceux qui souffrent de cette pathologie ne sont pas des personnes qui regrettent d’avoir eu un enfant, au contraire, elles ont envie de lui destiner énormément d’attention, en sont heureuses, et ont à cœur de bien faire. Le problème, c’est que cela peut amener à la deuxième phase : le surinvestissement. Ce sont ces parents qui veulent à tout prix que leur enfant fasse deux sports, jouent d’un instrument de musique, soient bons à l’école, et mangent équilibré et bio. Pour atteindre ces objectifs, ils vont se mettre une énorme pression et se sacrifier. C’est la troisième phase : ils vont progressivement rogner sur leur temps de sommeil, de loisir, leur vie de couple, etc. pour jouer les organisateurs, les taxis, les cuisiniers, les inspecteurs… Ils se fatiguent et fatiguent leurs enfants. Puis vient la quatrième phase : la frustration. A un moment, épuisés, ils se posent et se rendent compte qu’ils n’obtiennent pas le « retour sur investissement » attendu : l’enfant a des difficultés scolaires, il n’est pas champion de ping pong, et surtout il ne montre pas la reconnaissance espérée. Privé de son énergie et avec le sentiment de ne pas être un bon parent, l’angoisse se cumule à la fatigue et on atteint la dernière phase : la distanciation émotionnelle. Le sentiment d’overdose ressenti pousse le corps à se protéger et la personne finit par se désinvestir.
Quelles sont les conséquences du burn-out parental ?
C’est une pathologie très sérieuse qui peut provoquer des troubles du sommeil et du comportement, des addictions (alcool, sucres…), voire des envies suicidaires…
Les enfants en subissent les conséquences eux aussi : inquiétude de voir leur parent dans cet état, affaiblissement du lien affectif avec ce dernier, et dans les pires scénarios, ils peuvent subir des comportements de négligence, voire de violence verbale ou physique.
Quels profils de parents sont les plus touchés ?
Personne n’est épargné, cela peut toucher n’importe quel parent. On constate tout de même que les femmes sont plus concernées, tout simplement parce qu’elles sont plus souvent, encore, responsables de l’éducation des enfants. Les parents isolés, du fait de la charge plus importante qui pèse sur eux sont également davantage à risque. Et puis il y a des caractéristiques personnelles qui sont des terrains plus favorables au développement d’un burn out : les personnes à la fois anxieuses et perfectionnistes sont les plus touchées.
Le phénomène serait en progression. Comment peut-on expliquer cela ?
Très logiquement, par la pression effroyable qui est aujourd’hui mise sur les parents. Le business qui s’est créé autour du sujet de la parentalité a fait naître des pseudos coach parentaux et des « parents parfaits » étalant leur bonheur sur les réseaux sociaux et dans des livres, laissant croire que la parentalité n’est que « Youpi tralala boumboum ». Ils donnent une image idéalisée du rôle de parent et transmettent de multiples injonctions qui culpabilisent les autres. En Afrique par exemple, le burn-out parental n’est pas comptabilisé mais ce n’est même pas un sujet. Cela n’existe probablement pas parce qu’ils n’ont pas tous ces conseils ou recommandations et donc cette pression. Par ailleurs, les femmes, qui, nous l’avons évoqué, sont plus souvent touchées, cumulent un travail souvent à temps plein.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes ou futurs parents pour éviter le burn-out parental ?
Il devrait y avoir une préparation à la parentalité. Le gouvernement prévoit sept cours gratuits de préparation à l’accouchement, soit un moment qui, dans le pire des cas, va durer 24 heures, mais rien pour se préparer au rôle de parent que l’on acquiert et qui, pour le coup, dure toute la vie. Il y a beaucoup de directives sur des éléments factuels précis (manger 5 fruits et légumes par jour, bannir les écrans avant trois ans…) et pas assez de réflexion générale sur le rôle des parents. Je crois qu’il est important de discuter en amont, dans le couple, des parents que l’on aimerait être, des qualités que l’on a envie de voir se développer chez l’enfant (l’autonomie, la curiosité, la sociabilité ?), de la manière dont on va se partager les tâches… Le tout en évitant de se fixer des objectifs inatteignables et pas indispensables, en évitant de se mettre la pression et d’idéaliser la parentalité. Lorsqu’un parent s’intéresse à une pratique parentale, à une nouvelle idée d’activité ou autre, il devrait se demander si le ratio charge mentale / bénéfice pour l’enfant penche en faveur de son adoption ou non. Si non, il ne doit pas se culpabiliser de passer son chemin. Si oui, il peut s’en saisir tout en se laissant la possibilité de l’amender ou de l’abandonner si cela se révèle trop prenant ou pas si bénéfique.

Comment en sortir lorsqu’il est installé ?
Quand il est avéré et installé, on en sort avec un appui psychologique, on se fait accompagner par un psychiatre qui puisse prescrire aussi un traitement. Parce qu’il y a vraiment une dépression, c’est une pathologie lourde, il ne faut pas rigoler avec ça.
(1) Corinne Roehrig est médecin de santé publique, thérapeute familiale et pilote nationale du « Programme de Soutien aux Familles et à la Parentalité » (PSFP) en France. Naturalisée monégasque en 2022, elle a tenu un cabinet de thérapie familiale boulevard des Moulins entre 2010 et 2014. Aujourd’hui auteure et conférencière, elle intervient notamment pour l’Association des Parents d’Élèves de Monaco (APEM).

