Quatre mères de famille ont créé en 2021 l’association Entreparents. Objectif : créer un réseau d’entraide pour les mères et les pères de famille de la Principauté et des communes voisines, et placer le sujet de la parentalité comme prioritaire dans le débat public, aussi bien dans la sphère économique que professionnelle. Pour donner plus de visibilité à leurs actions, un comité de soutien a également été créé. Johanna Damar Flores, présidente de l’association, et Mona Lagrange Guezguez, juriste senior au sein du cabinet CMS Avocats, spécialisée en droit de la famille, expliquent quelles sont les évolutions législatives qu’elles attendent pour mieux accompagner la parentalité en Principauté et les changements qu’elles souhaitent proposer, aussi, en entreprises.
En avril 2021, vous avez créé Entreparents. L’un des objectifs de cette association est de « rendre le chemin vers la parentalité plus serein et humain. » A Monaco, vous estimez que les parents ne sont pas suffisamment accompagnés ?
Johanna Damar Flores : Nous avons beaucoup de chance d’habiter à Monaco. La qualité de vie est exceptionnelle ! En revanche, avec plusieurs mères de famille nous nous sommes rendu compte que l’accompagnement humain et social des parents en Principauté n’est effectivement pas du tout appréhendé. En France, il existe par exemple des centres de protection maternelle et infantile, les PMI, qui épaulent les parents durant les premières années d’un enfant. A Monaco, il n’y a pas de lieu d’accueil de ce type. Aujourd’hui, si les parents sont en détresse ou s’ils ont des questions, ils ne savent pas où aller. Avec l’association Entreparents, nous avons donc voulu créer un réseau de solidarité, et d’entraide, le tout dans la bienveillance et le non-jugement. Lors de nos rencontres, les parents peuvent s’exprimer sur leurs difficultés, leur mode éducatif ou leurs pratiques. Notre objectif est effectivement de rendre le chemin vers la parentalité plus serein, et d’être aussi une interface entre la parole des parents et les institutions.
Pour fédérer les parents de la Principauté, vous avez créé une application mobile qui compte aujourd’hui 1 000 utilisateurs. Vous avez également élaboré un programme de rencontres mensuelles. Récemment, vous avez aussi créé un comité de soutien à la parentalité. Pourquoi ce comité ?
Johanna Damar Flores : Aujourd’hui, nous lançons ce comité pour passer à l’étape supérieure. Nous voulons être davantage dans l’action et la coopération avec les institutions du pays en misant sur une dynamique collective impliquant un dialogue constructif et bienveillant.
Mona Lagrange-Guezguez : Via ce comité, nous souhaitons donner davantage de visibilité au sujet de la parentalité, aussi bien dans la sphère économique que professionnelle. Nous souhaitons replacer ce sujet au cœur du débat public et sensibiliser les acteurs et les institutions de la Principauté. On voit de surcroît que le contexte est propice à ces évolutions. Récemment, des lois ont été votées à Monaco pour soutenir la parentalité (allongement du congé paternité, création du congé maternité pour les travailleuses indépendantes). C’est dans ce cadre-là que l’objectif du comité est de co-construire un projet global de soutien à la parentalité.
Comment allez-vous construire ce projet monégasque de co-parentalité ?
Johanna Damar Flores : Nous avons récemment lancé un sondage pour collecter un maximum d’avis et de contributions. Il s’adresse à tous : aux parents, aux futurs parents, aux institutions mais aussi à tous ceux qui sont concernés, de près ou de loin, par la parentalité et qui souhaitent nous aider. L’objectif est de les interroger sur les évolutions qu’ils attendent dans le domaine de la parentalité, aussi bien en entreprises, en société ou bien dans l’environnement urbain. Il est essentiel d’avoir ces retours et des témoignages concrets, du quotidien, pour bien comprendre les besoins en Principauté. Notre objectif est de présenter un premier programme global le 1er juin à l’occasion de la Journée mondiale des parents.
Mona Lagrange-Guezguez : Dans les mois qui viennent, nous avons également pour objectif de faire une demande officielle au gouvernement d’utilité publique. Ce qui nous permettrait d’avoir accès à des aides et de valoriser le fait que le soutien à la parentalité est un sujet central. D’autant plus dans un pays où la famille est une valeur cardinale.
Avez-vous des chiffres sur la parentalité à Monaco ? Sur les familles recomposées, les mères au foyer, les fratries… ?
Mona Lagrange-Guezguez : Il existe des statistiques sur les naissances, et divers autres éléments démographiques. En revanche, sur la parentalité, il n’y a pas de données chiffrées. L’un des premiers indicateurs qui nous a d’ailleurs fait constater que la parentalité est insuffisamment prise en compte à Monaco, c’est précisément ce manque de chiffres. En effet, il n’y pas d’éléments sur le nombre de parents à Monaco : combien sont-ils, est-ce que cela évolue, est-ce que cela décline en ce sens que les familles quitteraient la Principauté car séduites par une autre qualité de vie à l’étranger ? Les données de l’IMSEE ne nous disent pas non plus si le parent est en activité ou pas, dans quel secteur etc. Sans représentation et sans visibilité statistique sur la parentalité à Monaco, il est donc moins aisé de comprendre leurs problématiques et d’y répondre. C’est pour cette raison que le Comité a également pour objectif d’endosser le rôle d’interface en quelque sorte.

Parmi les évolutions législatives qui vous semblent nécessaires à Monaco figure l’élargissement du statut de “chef de foyer” aux travailleuses indépendantes et aux salariées du secteur privé…
Mona Lagrange-Guezguez : Cela mériterait effectivement d’être dépoussiéré. Ce sujet a déjà fait l’objet d’une évolution dans le cadre de la fonction publique pour les femmes fonctionnaires et agents de l’État. Dans le secteur privé, il est nécessaire de revoir la convention de sécurité sociale franco-monégasque. On espère donc une évolution.
En quoi cette avancée est-elle essentielle selon vous pour les mères de famille ?
Mona Lagrange-Guezguez : Car c’est une double inégalité : d’abord entre les hommes et les femmes, puis entre la femme salariée dans le secteur privé et la femme fonctionnaire dans le secteur public. Il y a donc une différence de traitement au niveau du sexe et au niveau du travail.
Vous souhaitez également que des congés “enfant malade” soient instaurés dans le secteur privé à Monaco. Vous nous confirmez qu’à l’heure actuelle, rien n’existe dans la législation monégasque à ce propos ?
Mona Lagrange-Guezguez : Le secteur public connait un régime dérogatoire qui encadre ce type de congés. Toutefois, s’agissant du secteur privé, aucune disposition légale n’est effectivement prévue. Pourtant, il s’agit d’une problématique qui concerne tous les parents actifs. C’est pourquoi cette situation mériterait d’être prise en considération et d’être encadrée légalement. Cette absence de législation pouvait sans doute s’expliquer dans le passé quand la maman travaillait moins. Mais nos modes de vie ont tellement évolué. Aujourd’hui, bien souvent, les deux parents travaillent, et ils n’ont pas toujours de relai familial. Cela devient donc un vrai casse-tête d’organisation et une charge financière. Les parents sont contraints de prendre des congés payés, soit sur leur temps de repos personnel, ou des congés sans soldes. Cela pousse aussi souvent l’un des deux parents à réduire son temps de travail à la naissance d’un enfant, voire à l’arrêter totalement sur les premières années de vie de l’enfant, car on sait que cela va être un vrai problème. Ceci nourrit une forme de discrimination, mais aussi un manque à gagner en termes de productivité pour le pays.
Des entreprises monégasques ont-elles tout de même instauré ces congés enfants malade ?
Mona Lagrange-Guezguez : C’est effectivement une possibilité pour l’employeur, d’instituer un régime plus favorable prévoyant ce type de congés. Nous n’avons pas de données précises à ce propos mais des entreprises monégasques le proposent déjà.
Idéalement, dans le secteur privé, combien de jours de congés “enfants malades” souhaiteriez-vous mettre en place à Monaco ? Vous citiez récemment l’exemple espagnol…
Mona Lagrange-Guezguez : Ce que l’on propose c’est déjà de consacrer le principe même d’un « congé enfant malade ». Il est difficile de se positionner à ce stade sur un nombre de jours. Nous pensons qu’il est préférable d’instaurer un dialogue sur ce sujet sans avoir de positionnement figé. Effectivement, la loi espagnole est intéressante car elle a adopté le 28 mars 2023 l’octroi de 5 jours de congés payés aux parents pour s’occuper d’un enfant malade ou d’autres membres de la famille. En France, le code du travail prévoit que le salarié bénéficie d’un congé enfant malade non rémunéré de 3 jours par an. Le congé est porté à 5 jours si l’enfant est âgé de moins d’un an ou si le salarié assume la charge de trois enfants ou plus âgés de moins de seize ans. La Norvège — pays pris souvent en exemple — a de son côté instauré 10 jours de congés enfant malade par an. On se dit donc que ce type de dispositions a toute sa place dans le cadre de notre projet global de mesures de soutien à la parentalité que nous souhaitons proposer.
Vous avez également évoqué la situation des parents et des mères en particulier qui vivent une fausse couche. Que souhaiteriez-vous concrètement comme avancée législative sur ce point ?
Mona Lagrange-Guezguez : Effectivement, les fausses couches concernent une femme sur trois. Cela représente environ 15 % des grossesses. Le droit monégasque ne prévoit aucun dispositif sur ce sujet. C’est traité comme s’il s’agissait d’une maladie. C’est-à-dire qu’il y a les trois jours de carence où vous n’êtes pas payés, et ensuite, vous êtes rémunérés à hauteur de 50 % de votre salaire brut. Or, la perte d’un bébé est traumatisante. C’est un deuil. Et on le perçoit comme une maladie. Nous souhaiterions ainsi, qu’à l’instar d’autres pays européens, ce soit envisagé comme un congé à part entière pour les deux parents. La Belgique va sur ce terrain-là. La Nouvelle Zélande a aussi un congé dédié à cela. En France, la loi du 7 juillet 2023 prévoit une levée des 3 jours de carence en cas de fausse couche. Le dispositif est entrée en vigueur le 1er janvier 2024. Les femmes peuvent donc toucher des indemnités journalières de la sécurité sociale dès le premier jour de leur arrêt.
Vous avez évoqué aussi la parentalité en entreprises. Quelles sont les évolutions nécessaires selon vous sur ce point ?
Mona Lagrange-Guezguez : La parentalité en entreprises est effectivement un vrai sujet. Avoir un enfant est un bouleversement dans une vie. Le retour au travail, pour les mères en particulier, n’est pas facile. On imaginait ainsi, par exemple, mettre en place une sorte de charte pour mieux accompagner le futur parent avant son congé, mais également à son retour en entreprise. Cela peut aussi passer par des mesures concrètes. KPMG France par exemple a mis en place une semaine parentale de 4 jours sur 5, payés 100 %, pour les jeunes parents pendant 6 mois. Ce sont des signaux hyper positifs.
Quelles sont les autres pistes d’amélioration que vous proposez ?
Mona Lagrange-Guezguez : La création d’un congé parental est l’un des sujets que l’on souhaite aussi mettre en avant. L’idée serait de se rapprocher de ce que font les pays voisins : un congé rémunéré pouvant être pris par l’un des deux ou les deux parents. C’est un dispositif qui permettrait tout d’abord de lutter contre les inégalités homme/femme dans le cadre de la parentalité et du monde professionnel. Cela contribuerait aussi à associer davantage le père à la responsabilité parentale. Cela permettrait également de rationaliser les problématiques de recherche de structures de garde pour les nourrissons.
Johanna Damar Flores : On parle beaucoup de la charge mentale des mères mais rien n’est fait dans la société, et au plus haut niveau, pour impliquer davantage le papa. Cela me semble essentiel de valoriser aussi le rôle des pères.
Vous évoquiez aussi des pistes d’amélioration dans l’environnement urbain. Trouvez-vous par exemple que les parcs et les jardins d’enfants soient suffisants ?
Johanna Damar Flores : Les aires de jeux et les parcs sont en effet un élément essentiel de l’environnement urbain. En plus de fournir un espace sûr et amusant pour les enfants, les aires de jeux peuvent également avoir des bienfaits pour les adultes et pour la communauté dans son ensemble. En Principauté, chaque quartier a son petit parc ou son jardin, adapté selon sa taille aux tout petits comme aux plus grands. Des pistes d’amélioration sont bien sûr toujours discutables, avec en priorité la sécurité. Nous pouvons aussi aller un peu plus loin en pensant aux parents et accompagnants avec par exemple le développement d’espaces bars-café adjacents aux aires de jeux pour que les adultes puissent créer du lien tout en surveillant leurs enfants. Au parc princesse Antoinette, il y a un snack à côté du jardin. C’est très agréable. D’autres pistes s’orienteront par exemple vers les restaurateurs de la Principauté afin de réfléchir ensemble sur comment aménager leurs établissements de manière plus accueillante et pratique pour les familles. Ou bien la possibilité de créer des places familles dans les parkings, etc. Tout cela dans l’idée de rendre l’environnement urbain plus adapté aux besoins des familles où il fait bon d’être parent et enfant !
Vous souhaiteriez, comme vous l’évoquiez plus haut, qu’une PMI monégasque soit créée ?
Johanna Damar Flores : Oui, absolument. L’un de nos objectifs est de créer un lieu de rencontre rassurant et sécurisant, une plateforme unique, offrant aux parents et futurs parents une source constante de connaissances, d’inspiration et d’énergie, et facilitant l’épanouissement de leurs nouveaux rôles et l’entraide avec l’accès à un réseau local de spécialistes de la santé et du bien-être.
Il a été constaté que la Principauté manque cruellement de pédiatres en ville. Vous confirmez ?
Johanna Damar Flores : Absolument, puisqu’il n’y a qu’un seul pédiatre en ville… De nombreuses mamans sont en détresse à 15 jours du terme de leur accouchement car elles n’ont toujours pas de pédiatre. Cela fait partie des points que l’on va intégrer dans notre sondage.
Que font les femmes qui n’ont pas de rendez-vous en Principauté ? Elles se rendent en France ?
Johanna Damar Flores : Oui, et elles consultent de plus en plus des généralistes. Mais tous n’acceptent pas de prendre en charge des enfants. A Monaco, le docteur Lam par exemple reçoit de plus en plus les bébés et les enfants. L’absence de pédiatre en ville a aussi comme conséquence d’engorger les urgences pédiatriques au CHPG. Ce que nous conseillons aux parents dans le parcours step-by-step de notre application mobile gratuite, c’est de chercher un pédiatre très en amont de l’accouchement et de prendre des rendez-vous dès la fin du deuxième trimestre de grossesse. Il faut beaucoup anticiper et être bien informé. Les groupes de discussions de l’application, disponibles 24h/24 et 7 j/7 sont aussi des sources illimitées d’informations.
Vous défendez les droits des parents mais quid de l’IVG ? Est-ce un sujet que vous allez également aborder ?
Johanna Damar Flores : Nous sommes davantage accès sur la parentalité, mais nous avons, de fait, aussi, une sensibilité de femme sur ce sujet. Les questions autour de l’IVG pourront donc être évoquées sans tabou, tout comme les familles monoparentales, ou les couples homosexuels ayant des enfants. Le réseau entreparents étant une communauté inclusive.
