Monaco Telecom et la Principauté se retrouvent face à une contrainte technologique inéluctable. D’ici fin 2024, l’opérateur monégasque devra mettre fin au réseau cuivre. Une transition que vont devoir opérer de très nombreux particuliers et entreprises. Pourquoi cette technologie est-elle désormais considérée comme obsolète et en fin de vie ? Et comment l’opérateur monégasque va-t-il procéder pour pousser les milliers d’abonnés encore connectés au réseau cuivre à passer à la fibre ? Les réponses de Martin Peronnet, directeur général de Monaco Telecom.
Monaco Telecom se prépare actuellement à une grande transformation : l’arrêt de tous les services portés par le réseau cuivre. Une échéance obligatoire a été fixée à fin 2024. Pouvez-vous tout d’abord nous expliquer ce qu’est le réseau cuivre ?
Le réseau cuivre a d’abord servi à permettre les communications téléphoniques. Au travers de la prise « T » pour les particuliers, ou à travers des centrales téléphoniques pour les entreprises. Il sert également à fournir de l’internet au travers de box que l’on appelle soit THD, soit VDSL, soit ADSL. Cette technologie est aussi utilisée au niveau étatique pour, par exemple, piloter les feux sur la voirie ou pour connecter les alarmes entre certaines boutiques de la Principauté et la Sûreté publique. Nous maintenons encore en vie ces vieilles lignes de téléphone, ces connexions internet à bas débit, et ces anciens centraux téléphoniques d’entreprises mais effectivement, d’ici fin 2024, nous allons devoir obligatoirement y mettre fin. Il faut bien comprendre qu’un projet d’extinction de cette ampleur n’est pas une démarche commerciale. C’est véritablement une évolution des infrastructures d’un État.
Combien de particuliers et d’entreprises sont encore abonnés sur le réseau cuivre à Monaco ?
Environ 900 particuliers ont une connexion internet à travers le réseau cuivre (sur un total de 16 500 foyers connectés). Il reste également 2300 entreprises (sur 4000 connexions). Il s’agit essentiellement de TPE et de PME. Bien que ces chiffres baissent de façon régulière, cela reste un nombre significatif. En ce qui concerne les lignes directes analogiques, environ 6000 résidents, entreprises, ou services administratifs utilisent cette offre de téléphonie. C’est là encore assez significatif. Enfin, 1550 entreprises ou services administratifs possèdent un central téléphonique sur le réseau cuivre.
Pourquoi faut-il absolument éteindre ce réseau cuivre et donc obliger les abonnés à changer d’offre technologique ?
Cette extinction du réseau cuivre n’est pas un délire ou une exception monégasque. Plusieurs pays ont déjà opéré la transition depuis longtemps, et les autres pays comme la France sont en train de la mener. Les raisons sont multiples. La première est que les produits qui constituent le réseau cuivre – à savoir les serveurs qui gèrent les connexions, ou encore les cartes qui orientent le trafic – ne sont plus du tout fabriqués. Il n’est plus possible de les acheter. Par exemple, l’équipement lié aux centrales téléphoniques pour les entreprises, n’existe plus sur le marché. Nous avons effectué une dernière commande il y a un an et demi mais c’est désormais terminé. De même pour les serveurs. Ils ont plus de 20 ans. Les marques n’existent même plus. Ce qui se joue, ce n’est donc pas l’idée d’une obsolescence programmée qui nous pousserait à toujours plus consommer. Nous sommes ici sur une génération d’équipements en fin de vie, qui n’existe plus. Les fabricants et la recherche se concentrent désormais sur la fibre.
Pourquoi alors avoir fixé une échéance à fin 2024 et pas 2025, 2026 ou au-delà ?
Pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il faut bien définir une échéance… Ensuite, la date de fin 2024 n’a pas été choisie au hasard. Les équipements cuivre, du moins une partie, sont installés dans un data center. Ce data center est localisé dans un bâtiment à Fontvieille qui sera prochainement détruit car il est situé sur l’emprise du nouveau centre commercial. Nous devons donc déménager. Or, ces vieux équipements ne sont pas déplaçables. Fin 2024 est donc une date butoir qui s’impose à nous comme elle s’impose aux autres occupants de ce bâtiment.
Pourquoi autant de TPE et de PME sont encore restées sur le réseau cuivre ?
Car beaucoup d’entreprises – des restaurants par exemple – n’ont pas un besoin central d’Internet ni d’un fort débit. Leur connexion fonctionne bien, pour l’instant, avec cette technologie cuivre. Ils ne ressentent pas un besoin urgent de s’en défaire. A Monaco, nous avons aussi un très bon réseau câblé. La grande majorité de nos clients particuliers a donc migré sur cette technologie qui fonctionne bien, même si elle n’a pas la stabilité de la fibre. En revanche, elle est moins adaptée aux entreprises. En conséquence, peu d’entre elles ont migré sur cette technologie.
Pour quelle raison le réseau câble est moins adapté aux entreprises ?
Car la technologie est moins stable. Elle peut être soumise à des interférences qui peuvent entrainer un arrêt de la connexion. Cela oblige les équipes de Monaco Telecom à intervenir. Cette faille peut être acceptable pour un particulier, mais pour une entreprise qui doit assurer une continuité de services, c’est très handicapant.
A terme, le but est donc que 100 % des entreprises et des foyers passent à la fibre ?
Oui, c’est l’objectif que nous voulons atteindre. C’est la course contre la montre contre laquelle nous sommes engagés. Et il faut que l’on accélère.
Que se passera-t-il pour les entreprises et les particuliers qui ne feront pas la transition avant fin 2024 ?
Mon inquiétude est là. Dans tous les pays où il y a eu cette transition, des abonnés n’ont pas effectué les démarches avant l’échéance. Leur service a donc tout bonnement été coupé. Cela créé des drames car les gens n’ont plus eu d’internet et de téléphone. Cela oblige les opérateurs à devoir intervenir auprès de très nombreux abonnés en même temps. C’est très compliqué.
Comment allez-vous informer et convaincre les abonnés au réseau cuivre de passer à la fibre ?
Un plan de communication a déjà démarré. Chaque abonné concerné (particulier ou entreprise) a reçu un courrier pour expliquer la démarche. Les 900 particuliers qui doivent changer de technologie sont également contactés par téléphone. Un accompagnement leur est proposé. Nous sommes également en train de construire un plan de communication commun avec le gouvernement qui va se développer dès la fin de l’année 2022 et surtout début 2023 sur l’ensemble des canaux disponibles.
Le remplacement progressif du réseau cuivre par des technologies modernes sera-t-il sans surcoût pour les clients ?
La migration ne coûte rien au client. Il n’y a pas de frais d’installation ni de main d’œuvre.
Est-ce que mensuellement, pour les entreprises et les particuliers, passer à la fibre est moins cher qu’être abonné au réseau cuivre ?
Oui. En passant à la fibre, les particuliers et les entreprises font des économies chaque mois. A titre d’exemple, une offre internet (60 mégas) pour le grand public sur un support cuivre (sans télévision avec des communications téléphoniques facturées en plus) coûte quasiment 68 euros. Alors qu’avec la fibre, avec 1 giga, pas de facturation des communications téléphoniques, une apple TV, et le replay sur 7 jours, le tarif est de 59,99 euros soit 8 euros de moins. Le tarif pour les Monégasques et les enfants du pays est même de 39,99 euros .
L’extinction du réseau cuivre représente un budget substantiel pour Monaco Telecom ?
C’est surtout la mise en place et le déploiement du réseau fibre à Monaco qui ont coûté cher : un peu plus de 20 millions d’euros. Le gouvernement nous a aidé financièrement à hauteur d’un tiers.
Techniquement, qui mettra fin au réseau cuivre à Monaco ? Des sous-traitants ?
Pour les particuliers, c’est Monaco Telecom. La mise en place de la fibre se passe d’ailleurs très bien. Les remontées que l’on a à ce propos sont très positives. Nous nous occupons de tout. Nous avons un taux d’échec très faible par rapport à la France, de moins de 6%. Ceci représente les cas où les fourreaux à l’intérieur de l’appartement sont bouchés par exemple ou ceux où les prises sont obstruées par un meuble impossible à déplacer. Dans ces cas-là, nous pouvons proposer une installation de la fibre en apparent, de façon la plus discrète possible, ou l’occupant du logement doit faire les travaux préalables.
Et pour les entreprises ?
L’accompagnement pour les entreprises se fait souvent par le biais d’installateurs privés qui sont notamment spécialisés dans les centrales téléphoniques. Nous travaillons en collaboration avec eux.
A Monaco, il y a un empilement de technologies : des plus anciennes avec le réseau cuivre, la 2 G et la 3 G, aux plus modernes avec la fibre et la 5 G. N’est-ce pas problématique pour les équipes de Monaco Telecom de jongler entre ces deux extrêmes ?
Il est effectivement difficile de demander à un opérateur d’être hyper performant sur les nouvelles technologies tout en entretenant des antiquités technologiques. Cet été, nous avons à peine fermé le service télex par fax. Les collaborateurs font donc effectivement un grand écart insupportable entre des technologies qui ont des années, voire des dizaines d’années, et les technologies de demain sur lesquelles ils doivent être formés. Ce n’est pas bon car on n’utilise pas bien les ressources humaines. Il faut que les collaborateurs puissent se concentrer sur les technologies d’aujourd’hui.
Vous disiez que ce mouvement d’extinction du cuivre est général, dans tous les pays en Europe et au-delà. Quels pays ont déjà opéré la transition ou sont en train de l’opérer ?
Andorre est le premier pays à avoir opéré la transition. Jersey l’a fait en 2020. Norvège et Singapour sont en train de la finaliser.
Les prix affichés par Monaco Telecom ont longtemps cristallisé les mécontentements à Monaco, car jugés plus élevés que la moyenne européenne, à qualité équivalente. Que répondez-vous à ces critiques récurrentes ?
La part de marché de Monaco Telecom a eu tendance à croître significativement sur le marché mobile sur lequel nous sommes en concurrence avec tous les opérateurs français. C’est le signe que les offres proposées sont perçues comme plus compétitives aujourd’hui, même par rapport aux alternatives présentant une qualité de service équivalente. Sur la fibre, la situation s’est également fortement améliorée, notamment pour les Monégasques et enfants du pays qui bénéficient de tarifs fortement revus à la baisse.
Fin novembre 2022, l’opérateur monégasque a subi une panne géante. Un incident que vous avez qualifié comme « l’un des les plus graves de l’histoire de Monaco Telecom. » Pouvez-vous nous expliquer quelles ont été les causes de cette panne ?
Nous avons connu un grave incident électrique dans un de nos datacenters principaux, pendant une opération de maintenance programmée de notre installation. Elle nécessitait d’isoler le site du réseau SMEG pendant 2 heures avec une reprise de l’alimentation électrique par le groupe électrogène. Au bout d’1 heure 10, celui-ci s’est arrêté, sans pouvoir être redémarré. Nous avons entrepris les opérations de rétablissement de la SMEG en urgence, mais les durées d’autonomie des batteries n’ont pas permis d’éviter la déconnexion temporaire de beaucoup de services. Une partie du réseau mobile, des liaisons internet d’entreprise, une partie des box câble et les téléphones fixes de première génération ont été impactés. Tout est remonté au bout de ¾ d’heure, sauf l’ancien commutateur téléphonique dont certaines cartes avaient été endommagées par la coupure électrique et pour lequel le temps d’interruption de service total a été de 6 heures. Ceci a affecté certains centraux téléphoniques, ainsi que certains numéros d’urgence, qui ont pu être transférés en cours d’incident sur des solutions temporaires.
Avez-vous pris des mesures pour que ce scénario ne se reproduise plus ?
Ce type d’événement est très difficile à vivre pour nos clients, et également pour l’ensemble des collaborateurs de l’entreprise, qui ont vécu un moment particulièrement traumatisant. Il est donc une source de réflexion intense pour améliorer la sécurisation des systèmes, des processus de maintenance et des processus de gestion de crise. Le plan qui en découle est en plusieurs étapes. D’abord, sécuriser à nouveau toute la chaine qui a été en défaut. La carte électronique à l’origine de la panne a été expertisée. Des groupes temporaires ont été déployés pour pallier l’arrêt temporaire du groupe principal. Le commutateur endommagé a été entièrement réparé. Aujourd’hui, toute la chaîne technique est à nouveau en état nominal Ensuite, expertiser l’ensemble de l’infrastructure électrique et les procédures de maintenance. Un audit est en cours avec un cabinet indépendant qui débouchera sur une série de mesures qui seront présentées en conseil d’administration fin janvier. Le déroulé de la crise est également analysé dans le détail pour trouver les sources d’optimisations possibles. Les architectures des applications ont été également décortiquées pour augmenter la résilience des systèmes. Enfin, accélérer la migration des centraux téléphoniques d’entreprises et du gouvernement vers de nouvelles solutions disponibles, plus sécurisées. Ceci fait partie du plan d’extinction du cuivre. Cette crise nous renforce dans la conviction qu’il doit être exécuté à marche forcée. Une crise de cette ampleur doit être l’opportunité pour l’entreprise de repousser ses limites de résilience, d’améliorer ses systèmes au-delà de ce qui avait été imaginé. Il faut tirer profit de tous les enseignements, déceler tous les facteurs de progrès.

