Comment l’industrie du yachting à Monaco a-t-elle vécu la crise sanitaire ? Selon les professionnels du milieu, c’est l’activité de charter qui a été le plus mise à mal.
Au total, dans ce secteur, une dizaine de plans sociaux et une quarantaine de salariés ont été touchés en Principauté.
La crise sanitaire a laissé de profondes traces dans l’économie monégasque… Si certains secteurs sont ressortis plutôt indemnes, d’autres ont été fortement pénalisés. Qu’en est-il de l’industrie du yachting à Monaco ? A en croire les autorités monégasques, pas vraiment de tempête dans ce secteur, mais quelques grosses secousses tout de même… « Le Covid a bien sûr impacté ce secteur, mais pas de façon violente et brutale, assure Frédéric Cauderlier, conseiller spécial auprès du ministre d’Etat. Même si, bien sûr, chaque emploi perdu est toujours un emploi de trop. » Concrètement, quel est alors le bilan social en principauté dans ce domaine d’activité ? « Si l’on prend ce secteur dans son acception la plus large, c’est-à-dire les entreprises qui tournent de près ou de loin autour du yachting et de la navigation de plaisance, environ 10 plans sociaux ont été déposés à Monaco et cela concerne un peu moins d’une quarantaine de salariés », indique toujours cette même source (chiffres au 12 novembre 2020). Avant de préciser que l’on parle d’un plan social à partir de deux pertes d’emplois. « Pour ces sociétés qui ont déposé un plan social, cela ne veut donc pas dire nécessairement, cessation d’activité », nous précise-t-on.
Fermeture des frontières : l’activité charter mise à mal
Concrètement, sur le terrain — et sur les eaux — comment les représentants monégasques de ce secteur ont-ils vécu cette crise sanitaire ? L’une des problématiques majeures que l’univers du yachting a dû affronter, ce sont les restrictions de déplacement et les fermetures de frontières qui s’appliquaient, et s’appliquent encore, aussi bien sur terre que sur mer. « Un yacht est un bien mobile. C’est donc un engin qui est voué à se déplacer, introduit l’architecte naval norvégien Espen Oieno, à la tête d’Espen Oeino International. Or, avec cette crise sanitaire et les restrictions de voyage, ces navires n’ont pas pu se déplacer cet été comme ils ont l’habitude de le faire (1). Une partie du yachting a donc souffert. Je pense en particulier aux charters et à la location de bateaux. Je pense aussi aux propriétaires qui n’ont pas pu rejoindre leurs bateaux pour visiter ensuite Monaco ou d’autres destinations. » L’activité charter dans le yachting a donc été très fortement freinée par le manque de visibilité dans la réouverture des frontières. « On a constaté effectivement une énorme baisse dans ce domaine d’activité. Des baisses qui se répercutent forcément sur l’industrie entière. Les destinations se fermaient puis s’ouvraient puis se refermaient à nouveau, confirme Raphael Sauleau dirigeant de Fraser Yachts Monaco. Cela a créé une situation instable. Beaucoup de charters réservés ont été repoussés à l’année prochaine, et une partie a été annulée. » Autre problème identifié : comme pour le secteur aérien, impossible de faire une quelconque projection. « Aujourd’hui, il est très compliqué d’avoir assez d’informations pour planifier ses vacances ou ses croisières. Il est encore très difficile de voyager », confirme Tanguy Ducros, directeur commercial de l’entreprise Monaco Marine. L’activité charter risque donc d’être encore en eaux troubles pour un long moment…

« Pour les équipages aussi, la situation est difficile. Car ils ont fait moins de charters, moins de pourboires et, en général, ils ne peuvent pas retourner voir leur famille. L’impact psychologique est important. »
Percée du numérique
Ce confinement forcé a aussi obligé les représentants du secteur, comme beaucoup d’autres, à miser sur le digital. Aussi bien au niveau des initiatives commerciales que des méthodes de travail. Une vraie percée du numérique a donc eu lieu dans le yachting, avec ses avantages et ses inconvénients. Pour la société d’Espen Oeino qui conçoit des yachts personnalisés pour des clients internationaux, le bilan de cette percée du numérique est plutôt mitigée : « Notre métier est un métier de création où l’échange humain est important. Dialoguer à travers des écrans n’est donc pas optimal. En termes de prospection, il est évident qu’il est également difficile de démarrer un nouveau projet avec une personne que l’on n’a jamais rencontré », indique ce dirigeant. D’autres représentants le confirment : l’acquisition d’un yacht, c’est avant tout une « histoire d’émotion », et de « ressenti physique ». « Acheter un bateau sans le visiter est donc très compliqué, poursuit Raphael Sauleau. Toute la problématique a donc été de déterminer comment amener les bateaux aux clients sans qu’ils ne se déplacent. »
Des achats de yachts par Zoom
Cette société a donc mis en place de nouveaux outils numériques pendant le confinement. Bilan de l’expérience ? « Beaucoup de ventes se font et se feront encore suite à des visites physiques, mais nous avons tout de même effectué 6 à 7 ventes de bateaux via Zoom ou les digital walkthrough. Il s’agit d’une caméra qui suit un broker ou un commandant, ce qui permet de visiter le yacht sur un écran. C’est nouveau dans notre modus operandi. Et cela va sans doute s’accentuer dans le futur avec les évolutions technologiques », poursuit Raphael Sauleau. Désormais, les clients feraient aussi un premier tri en voyant ainsi plusieurs bateaux en mode numérique, avant d’en visiter un à deux physiquement.

« Notre métier est un métier de création où l’échange humain est important. Dialoguer à travers des écrans n’est donc pas optimal. »
Le moral bas des équipages
Autre constat plus méconnu : le personnel travaillant sur ces yachts s’est retrouvé dans une situation très singulière… « Au niveau du moral des équipages, c’est dur, rajoute Tanguy Ducros. Car ils ont fait moins de charters, moins de pourboires et de surcroît, généralement, ils ne peuvent pas retourner voir leur famille. L’impact psychologique est important. »
Les ventes restent dynamiques
Bonne nouvelle toutefois dans ce secteur. Si la location de bateaux est effectivement fortement à la traîne, les professionnels monégasques constatent toutefois que les ventes de yachts restent tout de même dynamiques malgré la crise sanitaire. Notamment durant les mois qui ont suivi le premier confinement. « Il y a eu un vrai engouement durant les mois de mai, juin et juillet. Le besoin de s’évader reste grand. Et il est sans doute plus grand qu’avant », constate un représentant du secteur. La Covid-19 aurait même entraîné un changement dans le comportement des consommateurs en matière de vente. Les clients qui affrètent généralement des yachts seraient aujourd’hui plus intéressés par leur achat. Concernant le profil des acheteurs, la grande locomotive reste encore, et avant tout, les Etats-Unis, puis les Russes, les Européens ou encore les Moyen-Orientaux. « Les clients sont toutefois plus compliqués à conquérir. Il faut aller les chercher plus loin que dans le passé. Il faut surtout essayer de projeter cette clientèle dans l’après-Covid », rajoute Tanguy Ducros
Gare à la concurrence
Pour les professionnels du secteur, il est également important que Monaco améliore certains aspects pour rester compétitif et contrer la concurrence : « Il est important de valoriser cette industrie du yacht en développant davantage la réglementation, et notamment un pavillon monégasque qui n’a pas été mis à jour depuis très longtemps, indique notamment Bernard d’Alessandri, secrétaire général du Yacht Club de Monaco. Pour les résidents monégasques ou encore pour les family offices, il serait opportun que l’on se penche davantage sur ce sujet. C’est une question actuelle. » Autre changement à opérer selon lui : simplifier les formalités, de manière à faciliter les escales pour les capitaines. « Il faut faire également attention car des destinations sont en train de se développer notamment au Moyen-Orient. Elles nous prennent en exemple et nous ont parfois copié… »
(1) Extrait du webinar organisé par le Monaco economic board
Annulation du Monaco Yacht show : quelles conséquences économiques et médiatiques ?
C’est l’un des évènements annuels — avec le Grand prix — les plus influents organisé en Principauté. En raison de la crise sanitaire, la direction du Monaco Yacht Show n’a pas eu d’autre choix que d’annuler la dernière édition prévue en septembre dernier. Un coup dur non seulement pour les organisateurs mais aussi pour les très nombreux prestataires qui travaillent sur cet évènement qui drainerait pas moins de 38 000 personnes sur 4 jours. « C’est un évènement où convergent les professionnels de la grande plaisance du monde entier ainsi qu’une clientèle fortunée qui se déplace à Monaco chaque année. Ces clients viennent découvrir les nouveautés du secteur et la quarantaine de bateaux lancés en avant-première mondiale. Ce sont aussi des rendez-vous business intensifs », explique Gaëlle Tallarida, directrice générale de l’évènement. Au niveau local, les répercussions de cette annulation ont été directes. Notamment pour les hôtels, les restaurants, les boutiques de luxe et les prestataires sur Monaco et la Côte d’Azur qui ont été privés d’une clientèle très abondante et plutôt très dépensière. Au niveau international, il est plus difficile de mesurer l’impact de l’annulation de ces yachts show à Monaco ou ailleurs. De nombreuses entreprises y présentent de nouveaux yachts. Ce sont donc potentiellement de nombreux contrats qui n’ont pas pu être conclus. L’annulation est aussi un coup dur en termes de répercussions médiatiques. « Pendant le Monaco Yacht show, de nombreux journalistes internationaux viennent couvrir l’événement. Cela fait rayonner Monaco. En moyenne, 4 000 articles sont produits. Il y a également énormément de reportages vidéos, aux Etats-Unis, en Chine ou encore dans les pays arabes. Cette année, rien de tout cela n’a malheureusement pu se produire », a regretté Gaëlle Tallarida.
