Giulio Alaimo est le nouvel ambassadeur d’Italie à Monaco. Ce natif de Rome, père de trois enfants, a commencé sa carrière diplomatique il y a 30 ans au Pakistan, puis en Argentine, mais aussi au Canada et en Suisse.
Dans cette interview, il revient sur la crise sanitaire et sociale en Italie, les grandes lignes de son parcours diplomatique, et dresse sa feuille de route pour Monaco.
COVID-19 EN ITALIE
La situation sanitaire se dégrade nettement dans de nombreux pays européens. A Monaco aussi, la situation a été récemment qualifiée de « grave » par le ministre d’Etat monégasque, Pierre Dartout. Que pouvez-vous nous dire concernant l’Italie ?
La situation se dégrade nettement également en Italie. Le nombre de cas a considérablement augmenté. Le pays est passé d’une moyenne de 1 500 nouveaux cas par jour il y a un mois, à environ 20 000 actuellement (1). Les hôpitaux commencent aussi à être à sous pression.
Le nord de l’Italie est-il plus touché que le sud ?
Au niveau sanitaire, la première vague s’est concentrée plutôt dans le nord. Notamment en Lombardie, dans le Piémont, en Émilie-Romagne et en Vénétie. La seconde vague est désormais partout en Italie. Actuellement, la région du sud la plus touchée est la Campanie. Les hôpitaux sont là aussi sous pression. Le problème est que les structures sanitaires les plus fragiles se trouvent dans le sud. Cette dégradation a obligé le gouvernement à mener un nouveau tour de vis pour limiter la propagation du virus. L’Italie a décidé de fermer les cinémas, les théâtres, les salles de gym et les piscines. Les bars et les restaurants doivent également cesser de servir après 18 heures.
En France, on redoute d’ici la fin de l’année une suppression de 800 000 emplois (estimation de l’Insee). La pauvreté gagne également du terrain. La crise sanitaire se double donc plus que jamais d’une crise sociale. Est-ce aussi le cas en Italie ?
La crise économique en Italie a déjà commencé pendant la première vague. Pendant l’été, il y a eu une petite amélioration, mais à présent, avec la fermeture le soir des restaurants et des bars, ainsi que les fermetures des cinémas et des théâtres, il faut effectivement craindre une dégradation de la situation sociale, notamment dans le sud du pays qui était déjà dans une situation économique fragile. A titre d’exemple, à Rome, 80 % des restaurants et des hôtels sont fermés ou presque vides en raison de la crise sanitaire. La situation économique et sociale est donc très délicate. Pour le moment, il y a des aides de l’État avec du chômage temporaire. Mais cette aide ne pourra pas, malheureusement, durer éternellement.
ASSASSINAT DE SAMUEL PATY
Comment l’Italie a-t-elle réagi à l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty le 16 octobre dernier en France ?
Cela a été perçu, bien évidemment, comme un épisode tragique y compris en Italie. Toutefois, actuellement, l’opinion publique italienne est essentiellement focalisée sur la crise sanitaire, les conséquences économiques et les débats politiques intérieurs.
La caricature religieuse se pratique-t-elle aussi en Italie comme en France ?
Non, il n’y a pas vraiment de caricature religieuse. La caricature s’axe plutôt sur la politique italienne, ou en tout cas, sur les affaires italo-italiennes.

« L’assassinat de Samuel Paty a été vécu comme un épisode tragique y compris en Italie. Toutefois, actuellement, l’opinion publique italienne est essentiellement focalisée sur la crise sanitaire, les conséquences économiques et les débats politiques intérieurs »
4 ANS AU PAKISTAN
Vous avez commencé votre carrière diplomatique il y a 30 ans (2). Le premier poste que vous avez occupé était au Pakistan de 1994 à 1998 : que pouvez-vous nous dire de cette expérience ?
J’ai effectivement été en poste au Pakistan durant 4 ans. Mon rôle à l’ambassade d’Italie d’Islamabad était surtout d’ordre commercial. Nous nous occupions également des visas. Ce fut un moment marquant de ma carrière. Pour deux raisons essentielles. Il s’agissait tout d’abord de ma première expérience officielle à l’étranger. Ensuite, le Pakistan est un pays avec des problématiques et des approches tout à fait différentes de celles des pays occidentaux.
Que retenez-vous de marquant ?
D’un point de vue personnel, je suis parti au Pakistan avec ma femme et ma fille qui, à l’époque, avait seulement 6 mois. Il fallait donc que je m’assure, au niveau sécuritaire, qu’il n’y aurait pas de problème. D’un point de vue professionnel, il s’agissait de promouvoir l’Italie dans une région du monde où ce pays n’était pas du tout, ou peu, présent. J’étais jeune diplomate. J’ai donc dû trouver un langage qui pouvait être compris et entendu par mes interlocuteurs. Dans le dialogue et les relations bilatérales, il y avait des règles précises, très différentes des nôtres.
La vie sur place était-elle difficile ?
Non, ce n’était pas difficile car Islamabad était une capitale nouvelle. C’est une ville moderne où il y avait une présence très forte des forces de l’ordre.
Ce fut tout de même un choc culturel ?
Oui, c’est évident. Quand je suis arrivé sur place, j’ai d’ailleurs le souvenir qu’il y avait un petit livre qui s’appelait Vivre au Pakistan : le choc culturel. C’est un pays avec des racines très anciennes. La première difficulté a été donc de comprendre un monde qui n’est pas le nôtre. En réalité, dans une carrière diplomatique, on vit des chocs culturels toutes les fois où l’on change de pays. Car il faut changer de langue, les personnes que l’on côtoie, les amis, mais aussi changer l’école de ses enfants, et comprendre les problématiques du pays. C’est un réel bouleversement.
Qu’est-ce qui est le plus difficile dans la vie de diplomate ?
Avant de commencer ma carrière, j’ai évalué quels sont les avantages et les contraintes d’une carrière diplomatique. Un diplomate voyage à travers le monde, c’est donc une vie d’opportunités et enrichissante. Ce n’est pas une vie banale. Mais ce sont aussi des difficultés pour la famille. Le conjoint et les enfants doivent nous suivre. Tous les quatre ans, il faut changer de pays, d’univers, de langue, d’amitiés, d’école. On vient presque à se demander quel est son pays, car on vit dans un endroit, mais notre lieu de naissance est ailleurs, et les parents ou grands-parents vivent dans un autre pays. C’est effectivement une vie très particulière.
4 ANS EN ARGENTINE
De 1998 à 2002, vous avez été en poste en Argentine : que retenez-vous de ce pays ?
J’étais à la Plata, la capitale de la province de Buenos Aires où il y a une communauté italienne importante. Après la guerre, il y a eu une immigration massive des Italiens vers l’Amérique du sud, et l’Argentine a été la destination privilégiée des Italiens. Il se dit d’ailleurs que la moitié de la population argentine est italienne ou bien avec des origines italiennes. Soit 15 millions de personnes.
Après votre expérience au Pakistan et en Argentine, vous êtes revenu à Rome durant trois ans au ministère des affaires étrangères. Comment votre carrière diplomatique s’est-elle ensuite poursuivie ?
De 2005 à 2009, j’ai continué ma carrière diplomatique au Canada, à Ottawa. Ce fut, là encore, un choc culturel mais surtout thermique ! J’étais en charge de promouvoir la présence culturelle de l’Italie au Canada. Je coordonnais également l’ensemble des consulats italiens qui se trouvaient dans le pays, notamment à Vancouver, Toronto ou encore Montréal. De 2009 à 2013, j’ai ensuite été conseiller culturel à Paris, puis je suis revenu à Rome. J’ai essentiellement travaillé sur l’exposition universelle de Milan. J’étais notamment chargé d’organiser la venue des autorités étrangères sur place. C’était une très belle expérience. J’ai ensuite été consul général en Suisse, à Zurich, où vit une importante communauté italienne. Et depuis septembre 2020, me voilà à Monaco.

« Un diplomate voyage à travers le monde, c’est une vie d’opportunités et enrichissante. Ce n’est pas une vie banale. Mais ce sont aussi des difficultés pour la famille. Le conjoint et les enfants doivent nous suivre. Tous les quatre ans, il faut changer de pays, d’univers de langue, d’amitiés, d’école. On vient presque à se demander quel est son pays »
ARRIVÉE A MONACO
Connaissiez-vous Monaco avant d’occuper ce poste d’ambassadeur ?
Uniquement en tant que touriste. Je suis conscient d’arriver dans un moment très particulier pour la Principauté. Il n’y a quasiment pas de touristes, pas de tourisme d’affaires non plus, et une dimension culturelle réduite. En revanche, j’ai pu déjà mesurer pleinement le sentiment d’amitié très fort qui unit les Monégasques et les Italiens. Les racines italiennes à Monaco sont très vives. Et la communauté italienne est très présente. Environ 8 000 Italiens vivent à Monaco et 5 000 viennent y travailler chaque jour.
Justement, concernant les salariés italiens, il semblerait qu’un accord sur le télétravail soit en passe d’être finalisé entre les autorités italiennes et monégasques. Vous confirmez ?
Nous sommes effectivement en train de finaliser l’amendement à l’accord bilatéral pour réglementer le télétravail sur un plan juridique. Nous sommes presque au bout de l’accord.
Du télétravail pour les salariés italiens en début d’année 2021, est-ce plausible ?
Je ne peux pas vous donner de date précise à ce stade, mais j’espère que ce sera le cas.
Quelles sont vos ambitions pour Monaco ?
J’ai déjà pu constater les relations très étroites qui existent entre Monaco et l’Italie au niveau commercial et entrepreneurial. Il y a environ 1 500 entreprises italiennes ou administrées par des Italiens à Monaco. Ce que je voudrais apporter, c’est une dimension plus institutionnelle à ces collaborations qui existent déjà. Je souhaiterais également trouver de nouveaux secteurs d’activité, autre que ceux traditionnels déjà mis en place, et créer des liens plus forts avec les territoires proches comme la Ligurie. Je souhaiterais véritablement renforcer la collaboration frontalière qui peut être un vrai succès, à l’image du nouveau port de Vintimille.
L’avez-vous vu ?
Oui. Je l’ai vu. C’est une réussite. Ce sera un nouveau souffle pour Vintimille qui a récemment été meurtri par la tempête Alex. D’ailleurs, dans cette tragédie nationale pour la Ligurie et le Piémont, j’ai, là encore, pu mesurer pleinement les liens de solidarité qui unissent l’Italie et Monaco. La Principauté a fait une donation d’1 million d’euros à la partie italienne qui a été touchée. C’est un très beau geste.
(1) Cette interview a été réalisée le lundi 26 octobre 2020.
(2) Né à Rome, Giulio Alaimo a fait des études de sciences politiques à l’université de Rome, et a suivi durant un an des cours de relations internationales. Il a ensuite passer des concours pour mener une carrière diplomatique. Avec son épouse, née près de Venise, ils ont trois enfants. Le premier est né à Rome et les deux autres à Buenos Aires en Argentine.
