La crise sanitaire vue par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Dans un entretien accordé à L’Observateur de Monaco, le médecin explique quelles modifications sociologiques majeures cette épidémie a déjà provoqué et pourrait induire pour la société de demain. Interview.
Le monde a connu à travers les âges d’autres épidémies. Qu’est-ce que celle-ci a de différent ?
C’est la première fois dans l’histoire humaine qu’on confine plus de la moitié de la planète pour lutter contre une épidémie. Ce n’est jamais arrivé auparavant, même quand les épidémies étaient beaucoup plus mortelles. A l’image de l’encéphalite de 1918. Il y a eu de très nombreuses pestes — buboniques, noires, choléra, influenza — mais jamais on a confiné. On a fait des quarantaines, des confinements localisés mais jamais la moitié de la planète.
Qu’est-ce que signifie ce changement de procédé ?
Pour la première fois dans l’histoire humaine, on fait passer le sauvetage de quelque dizaine de milliers de vie avant des intérêts économiques. Alors que jusqu’à maintenant, les intérêts économiques étaient prioritaires. On disait que les gens mourraient de mort naturelle à cause du virus, alors qu’en fait il était déjà créé et transporté par des conditions économiques et techniques. On a complètement inversé les valeurs. On met dorénavant la protection de 100 000 à 200 000 vies humaines en avant, on bouleverse l’économie mondiale alors que jusqu’à maintenant, on faisait une quarantaine et on laissait mourir les gens.
Ce serait alors plutôt altruiste comme façon de penser…
Non, c’est simplement un changement de hiérarchie des valeurs morales. C’est la première fois que ça arrive dans l’histoire humaine.
Comment expliquez-vous cette nouvelle hiérarchisation ?
La mort a changé de signification. Avant, on acceptait la mort, elle faisait partie de la vie. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, un enfant sur deux mourrait durant sa première année. On disait que c’était la nature, que les enfants étaient fragiles et que donc ils mourraient. Les femmes mourraient beaucoup en couche d’infection puerpérale et on se résignait l’attribuant à la condition des femmes. On parlait sinon de sélection naturelle. La vie sélectionnera les plus forts et tant pis pour les autres. Depuis, on pense que c’est immoral de les laisser mourir.
Qu’est-ce qui fait qu’on change de valeurs morales ?
C’est le débat, l’évolution des idées dans le milieu culturel et artistique. On apprend soudain qu’il y a un changement de paradigme. Soudain, on voit les choses autrement. La mort des enfants et des femmes en couche n’est plus supportable. Et maintenant la mort des gens à cause d’un virus n’est plus supportable.
Cette crise démontre une peur de la mort. Quelles vertus présente-t-elle pourtant ?
La mort, c’est la vie. Il n’y a que le vivant qui meurt. L’avantage de la mort, c’est de l’associer au sexe. Si on était immortel, on serait vieux, usé et à la moindre variation du milieu, l’espèce entière s’éliminerait. Tandis que là, l’accouplement sexuel invente un organisme neuf qui va s’adapter au nouvel environnement. La mort permet la survie de l’espèce. C’est un raisonnement darwinien qui convaincra certains mais pas d’autres… Moi, ça me parait très logique.
Comment expliquez-vous cet appel à certaines personnalités — que Christophe André nomme les “calmologues” — pour apaiser les angoisses ?
Quand on est dans un état de stress, ce qui calme le plus les gens, ce n’est pas de leur dire qu’il n’y a rien et que ça va passer tout seul. Mais plutôt de leur donner la conduite à tenir et qu’il y a quelque chose à comprendre. Avec ces deux prescriptions, les gens se débrouillent. Le rituel a une très grande fonction tranquillisante. C’est d’ailleurs pour cela que les obsessionnels passent leur temps à faire des rituels comportementaux pour ne pas prendre des médicaments et calmer leur angoisse.
Pourquoi ?
Quand on est traumatisé, il n’y a pas de meilleur tranquillisant que de chercher à comprendre ce qui nous arrive, parce qu’on reprend possession de notre monde intime. Comprendre quelque chose, c’est métamorphoser la manière dont on le ressent. Si on ne comprend pas, on est paniqué. Si on comprend, on sait d’où vient le mal, on a une conduite à tenir, on peut l’affronter. Ça marchera ou ça ne marchera pas mais c’est un mécanisme tranquillisant qui existe depuis que l’homme est sur Terre. Depuis 200 000 ans, depuis que Sapiens est sur Terre, on fait comme ça.
Ne sommes-nous pas dans des sociétés surprotégées et immatures ?
Les États-Unis, le Japon et la Chine, qui sont des pays très riches, sont dans le même temps des pays qui produisent un très grand nombre d’anxieux. Le suicide dans ces pays est faramineux. Ce sont pourtant des pays protégés mais aux États-Unis et au Japon, ce qui angoisse les enfants qui restent anxieux toute leur vie, c’est le sprint, la compétition incessante, qui ne respecte pas le rythme biologique. Toutes ces alternances ne sont pas respectées par ces cultures du sprint où il faut aller toujours plus vite, plus fort et plus haut. Énormément de gens deviennent anxieux et décompensent à cause de ça. On voit que l’espérance de vie diminue, que le nombre de suicide augmente et que celui des troubles psychopathiques aussi et de façon vertigineuse. Même raisonnement au Japon et en Chine. Par exemple, jamais le suicide des femmes n’a été aussi élevé qu’aujourd’hui en Chine. C’est le seul pays du monde où il dépasse celui des garçons.

« J’étais étonné par cette décision qui arrête l’économie mondiale. Pendant la guerre, l’économie continuait. Il y avait du marché noir, les paysans arrivaient très bien à se nourrir. Les gens des villes partaient en vélo puisqu’il n’y avait plus de voiture — 20, 30, 80 km par jour — pour rapporter deux œufs ou pour une salade. L’économie n’était pas arrêtée »
Et dans nos sociétés européennes ?
Chez nous, comme dans les pays d’Europe du Nord, le suicide a diminué ces dernières années. Les troubles psychopathiques diminuent dans les quartiers bien éduqués. Parce que les parents sont riches, parce que les appartements sont grands et silencieux, parce que les couples sont stables, parce que les jeunes ont les conditions idéales pour faire de bonnes études. Dans notre nouvelle culture, on ne fait plus du social avec son courage mais avec son diplôme. Les jeunes apprennent de bons métiers, gagnent beaucoup d’argent, achètent de beaux logements. Et quand il y a le traumatisme du virus, quand ils sont confinés, ils se reposent. Et avec le déconfinement, ils reprendront un bon processus de développement.
Ce qui ne sera pas le cas chez les plus pauvres ?
Dans les quartiers pauvres, il y a beaucoup d’instabilité affective, l’espérance de vie est beaucoup moins longue, les conditions d’études sont difficiles. Ils ont accès à de petits diplômes, des petits métiers, petits salaires, petits logements. Pour eux, la même situation sera un traumatisme. Et il va y avoir beaucoup de casse dans cette partie de la population.
Avec l’instauration des gestes barrières et de la distanciation sociale, va-t-on vers une société du sans-contact ?
Le contact, le bisou, l’accolade, la bise n’existent que dans les pays latins. Il y a beaucoup d’autres pays où cela n’existe pas. Au Japon, les mères n’embrassent presque jamais leur enfant. Malgré tout, les rituels de politesse sont très importants. Mais on ne se touche pas.
Ça ne pourrait perturber que nos pays latins ?
Non, je ne le pense pas. Quand j’étais adolescent, on serrait la main des filles et on n’embrassait jamais un garçon. Nous avions des distances beaucoup plus grandes qu’aujourd’hui et on n’était pas perturbés par ça.
Ce confinement peut-il laisser des traces durables sur le cerveau ?
Sur de jeunes organismes, oui. Si l’isolement a été intense, il va y avoir de grandes altérations cérébrales. Mais si l’isolement n’a été ni intense, ni total, n’a pas duré trop longtemps et si l’organisme était déjà constitué, ou si pendant l’isolement le bébé était entouré par un foyer sécurisant, il n’y aura aucune altération cérébrale.
Il y a une vraie différence entre l’enfant et l’adulte ?
Ce serait plutôt des différences entre l’enfant préverbal, de la grossesse à la troisième année, et les autres. Le premier, s’il a une mère morte ou malade et sans substitut affectif, sera alors très altéré. Mais si la mère n’est pas agressée et est sécurisée, du simple fait qu’elle soit bien, cela va sécuriser son enfant. Et dans le même contexte de confinement, l’enfant n’aura aucun impact parce qu’il sera entièrement protégé par la sécurité de sa mère. En vieillissant, les déterminants ne sont plus les mêmes. Il faut expliquer à l’enfant qu’il y a un virus et qu’il faut s’en protéger par l’isolement, les gestes barrières etc. Si on ne lui explique pas, l’enfant sera anxieux. Et si on ne parle que de ça, ça va développer l’angoisse mais pas l’altération cérébrale.
Vous avez connu la Seconde guerre mondiale, période sombre de notre histoire collective. Les réactions qu’ont engendré cette pandémie vous ont-elles surpris ?
Je ne m’attendais pas à une réaction mondiale. J’étais étonné par cette décision qui arrête l’économie mondiale. Pendant la guerre, l’économie continuait. Il y avait du marché noir, les paysans arrivaient très bien à se nourrir. Les gens des villes partaient en vélo puisqu’il n’y avait plus de voiture — 20, 30, 80 km par jour — pour rapporter deux œufs ou pour une salade. L’économie n’était pas arrêtée.
Quels héritages positifs aimeriez-vous voir découler de cette crise pour la société de demain ?
Le rêve, ce serait qu’on prenne conscience que ce malheur médical, psychologique et économique oblige à réaménager une nouvelle manière de vivre ensemble. Il y a l’exemple des villes résilientes où les personnes âgées, au lieu de vivre en Ehpad, vivraient dans les cœurs de village avec leur propre appartement. Mais il y a aussi l’exemple de l’école des pays d’Europe du Nord qui ralentissent éducativement et intentionnellement le développement des enfants en faisant des crèches et des jardins d’enfant jusqu’à l’âge de 7 ans. Ils ne donnent de note qu’à partir de l’âge de 11/12 ans et à 15 ans font partie des meilleurs aux évaluations scolaires. Les Japonais et les Américains font le contraire. Ils obtiennent de bons résultats aussi mais à un prix humain exorbitant parce que le suicide, l’espérance de vie, les maladies de civilisation et les troubles psychiques n’ont jamais été aussi élevés.
Votre espoir ?
Il faut retrouver des mécanismes d’équilibration que notre culture du sprint a cassé. Si on redémarre au sprint, comme certains le proposent, dans deux ans il y aura un nouveau virus. Il y a déjà eu de très nombreuses épidémies de peste qui ont toujours été provoquées par des intérêts économiques. Toutes les épidémies de peste correspondent au désir de gagner de l’argent et de transporter les produits industriels. Si on redémarre sur les mêmes bases, nous créons les conditions d’une nouvelle épidémie. Si les économistes trouvent d’autres manières de faire de l’industrie, du commerce, de l’agriculture, de l’éducation et la vie quotidienne, et dans ce cas on peut espérer limiter, peut-être même contrôler ou empêcher, la création de nouveaux virus et leur diffusion.
Nous sommes donc un peu à la croisée des chemins où tout est encore possible ?
Cela dépendra des débats de l’après-virus. Il faudra des philosophes et des anthropologues. Ils seront les plus aptes à inventer des solutions. Et les économistes et la culture suivront.
