Alors qu’elle n’est autorisée dans aucun pays européen, la reconnaissance faciale pourrait être instaurée à Monaco dans le courant de l’année 2021 ou 2022. Reste à passer une étape essentielle : voter un texte de loi qui encadre les modalités d’utilisation de cette technologie. À quoi doit-on s’attendre ? L’Obs’ fait le point.
C’est en 2019 que l’épineux sujet de la reconnaissance faciale commence à émerger au grand jour à Monaco dans le débat. C’était lors d’une séance publique au Conseil national. On apprend alors que la Principauté veut instaurer cette technologie sur son territoire… « C’est un projet qui nous tient à cœur et que l’on considère comme important », avait alors indiqué le conseiller-ministre de l’Intérieur Patrice Cellario. Aussitôt cette déclaration faite, les élus expriment rapidement leurs craintes face à cette technologie potentiellement liberticide, qui effraie autant qu’elle fascine. Va-t-on entrer dans une surveillance de masse ? Les libertés publiques seront-elles entachées ? La vie privée sera-t-elle menacée ? Va-t-on devenir une monarchie policière ? D’une même voix, les élus ont donc demandé à ce que cette technologie soit encadrée par une loi (et non par un arrêté ministériel comme cela avait été un temps envisagé) de manière à avoir un regard critique sur ce texte qu’ils pourront amender et retoquer s’ils le jugent trop liberticide.
Un projet de loi qui a pris du retard
« Il n’y aura pas de mise en œuvre sans passer par un projet de loi. C’est un point fondamental. Si éventuellement il faut passer par la reconnaissance faciale, le texte doit garantir la vie privée de chacun, avait alors alerté le président du Conseil national, Stéphane Valeri. Il faut trouver un juste équilibre entre un impératif de sécurité et le respect fondamental des libertés individuelles ». Ce garde-fou a été obtenu. C’est bel et bien par la loi que cette technologie sera encadrée si elle est votée. Les conseillers nationaux attendent donc de pied ferme ce texte qui était censé arriver sur le bureau des élus dans le courant du premier trimestre 2021 et qui, finalement, sera prêt « avant l’été » assure le gouvernement. Tout comme la CNIL (1) en France, la CCIN (2) aura également son mot à dire sur ce sujet très sensible. Cette commission assure à son tour qu’elle passera au peigne fin toutes les dispositions contenues dans ce texte.
« Si un fiché S rentre sur le territoire monégasque, vous pourrez suivre son parcours complet. Vous savez ce qu’il fait, vous pouvez savoir à tout instant s’il rencontre un autre fiché S ou d’autres personnes avec lesquelles il prépare potentiellement un acte malveillant »
Des tests déjà opérés à Monaco fin 2019
Si le dispositif législatif n’est pas encore finalisé et n’est pas encore passé à la moulinette des élus, la technologie, elle, est bel et bien opérationnelle. À la fin de l’année 2019, la Sûreté publique a en effet testé la reconnaissance faciale. Un appel d’offres a eu lieu avec quatre différents opérateurs. Objectif : mesurer la fiabilité et l’efficacité de cette technologie. « Nous avons participé à cet appel d’offres. Un test comparatif poussé a été effectué entre quatre produits différents qui développent cette technologie : il y avait un produit d’origine israélienne, un produit d’origine espagnole, un produit français et notre produit », indique Jean-Philippe Claret qui dirige la société Inforca à Monaco. Cette entreprise basée à Fontvieille et spécialisée dans la cybersécurité, commercialise et installe une technologie de reconnaissance faciale conçue en Israël (pionnier dans le domaine) et baptisée Any Vision. Créée en 2015, cette start-up israélienne fait partie des leaders mondiaux dans le domaine. Leurs produits sont présents dans plus d’une quarantaine de pays. Et le directeur de cette entreprise assure que logiciel est capable de reconnaître « n’importe qui, dans n’importe quelle situation, avec une efficacité estimée à plus de 99 %. »
Inforca et Thalès dans la short list
Concrètement, comment s’est alors déroulé ce test monégasque ? Un périmètre a d’abord été délimité. Il s’agissait de la zone piétonne dans la rue Caroline et les alentours, jusqu’au marché. Les volontaires de la Sûreté publique avaient donné une photo d’eux en amont. Photos qui ont été incorporées dans les systèmes de reconnaissance faciale de ces différents opérateurs. Les volontaires se sont ainsi baladés, habillés en civil, dans la zone de test, avec tantôt des lunettes de soleil, tantôt avec un casque (non intégral) en scooter, pour tenter de perturber ces systèmes. Selon nos informations, deux entreprises sur quatre ont fait leur preuve et font désormais partie de la “short list” : Inforca et Thalès. « Le choix de l’opérateur n’a pas encore été finalisé car il n’y a pas un texte de loi à Monaco qui permette de pouvoir installer ce type de technologie. Le choix ne pourra se faire définitivement qu’à la parution de cette loi », rajoute Jean-Philippe Claret.
Une technologie installée sur une centaine de caméras
Précision importante : si un consensus est trouvé au niveau législatif, ce ne sont pas de nouvelles caméras qui seront installées en Principauté. En réalité, la technologie sera incorporée et connectée au système de vidéosurveillance déjà existant sur le territoire monégasque. Voilà pourquoi, selon les professionnels, ce système ne représentera pas un coût énorme : « L’offre pour un pays comme Monaco est inférieure au million d’euros, estime Jean-Philippe Claret. Cela représente moins de 10 % du budget caméras. Ce ne sont pas des montants colossaux. » Si Monaco décide de déployer ce type de technologie, stratégiquement il faudra également choisir les bons emplacements. « L’intérêt de ce système n’est pas de se mettre derrière toutes les caméras de Monaco », indique Jean-Philippe Claret. Exemple : une caméra positionnée très haut, au-dessus d’un carrefour, qui surveille si tous les véhicules circulent correctement, cela n’a aucun intérêt d’y incorporer de la reconnaissance faciale. Selon ce professionnel de la cybersécurité, installer cette technologie « sur une centaine de caméras » en Principauté serait donc amplement suffisant, d’autant que le système est dynamique.
Cette technologie permettrait de faciliter le travail des enquêteurs. « Après les attentats de novembre 2015 à Paris, des dizaines d’enquêteurs ont visionné des centaines d’heures de vidéos pour repérer les auteurs des attaques. La reconnaissance faciale pourrait permettre d’économiser ce temps et cette main-d’œuvre »
Un objectif sécuritaire
Reste à voir s’il est véritablement utile et pertinent d’utiliser une technologie si intrusive à Monaco, territoire déjà ultra-sécurisé et où le taux de délinquance est, d’année en année, toujours plus bas. Un basculement sur ces questions a clairement eu lieu avec la multiplication des attentats terroristes ces dernières années. L’obsession sécuritaire a gagné du terrain. Les partisans de cette technologique considèrent que le risque terroriste est désormais mondial, et que la police doit pouvoir bénéficier des moyens modernes les plus efficaces pour tenter au maximum d’éviter ces drames. « La réputation internationale de Monaco est basée à 90 % sur la sécurité qui y règne. Or, imaginons qu’un incident grave se produise à Monaco alors qu’on aurait pu le détecter et l’éviter avec la reconnaissance faciale. Cela serait dévastateur », met en avant un observateur. Pour le gouvernement, cette technologie est avant tout un outil « de prévention ». « De la même manière que l’on a des dispositifs permettant de détecter les voitures volées par un système de détection des plaques, il est important de pouvoir détecter d’éventuelles personnes qui sont recherchées grâce à un tel système, assume Patrice Cellario, conseiller-ministre de l’Intérieur. Ce n’est pas un système de surveillance mais un système de détection des personnes recherchées. »
Quelle base de données ?
La question fondamentale sur laquelle les élus et le gouvernement devront donc se mettre d’accord est la suivante : sur quelle base de données va reposer l’utilisation de la reconnaissance faciale ? Tout l’enjeu du texte législatif sera de déterminer les catégories d’individus qui y figureront. « Si l’on est dans une dictature, on y met tout le monde et personne n’a rien le droit de dire. Si on est dans un état démocratique comme dans toutes les régions d’Europe, on décide que l’on y met les personnes recherchées par Interpol, les personnes disparues, ou encore les fichés S. C’est ce que la loi monégasque devra à son tour définir », explique Jean-Philippe Claret. Autre question qui devra se poser : combien de temps pourra-t-on conserver les images dans cette base de données ?
Identifier les fichés S
Pour mettre en avant les effets potentiellement bénéfiques — d’un point de vue sécuritaire — de la reconnaissance faciale, Jean-Philippe Claret évoque plusieurs exemples. « Si un fiché S rentre sur le territoire monégasque, vous pourrez suivre son parcours complet. Vous savez ce qu’il fait, vous pouvez savoir à tout instant s’il rencontre un autre fiché S ou d’autres personnes avec lesquelles il prépare potentiellement un acte malveillant. Vous pouvez également suivre ces autres individus en les rentrant instantanément dans le système », indique-t-il. Autre exemple concret : la police monégasque fait d’ores et déjà circuler auprès des boutiques de luxe les photos des personnes soupçonnées de cambriolage. Si ces individus mal intentionnés viennent sur le territoire monégasque, ils pourraient être repérés rapidement grâce à la reconnaissance faciale.
Intercepter rapidement les malfaiteurs
Cette technologie peut également servir à intercepter plus rapidement les individus qui commettent un crime ou un délit. Exemple : à Strasbourg, le 11 décembre 2018, une attaque au marché de Noël par un homme armé faisait cinq morts, 11 blessés et traumatisait toute la ville. L’auteur des faits a été abattu par les forces de police non loin de son domicile, après une chasse à l’homme de 48 heures. « La reconnaissance faciale n’aurait pas permis d’éviter ce drame car l’individu n’était pas fiché S. En revanche, dans les minutes qui ont suivi, deux ou trois images auraient pu être prises de cette personne. Avec un système de reconnaissance faciale, il aurait été arrêté dans les heures qui suivent. Il n’y aurait pas eu deux jours de panique », rajoute Jean-Philippe Claret.
Un enfant perdu
Pour vanter les mérites de la reconnaissance faciale, les adeptes de cette technologie avancent d’autres arguments. Ce système permettrait par exemple de retrouver beaucoup plus rapidement une personne âgée égarée ou un enfant disparu. Une fois sa photo incorporée, le système rembobine à la vitesse de l’éclair (par rapport à l’œil humain) les images et reconstitue leur parcours. « Vous savez que telle caméra a vu l’enfant à 10h25, l’autre à 10h30, une autre encore à 10h45 », indique Jean-Philippe Claret.

« Des innocents pourraient être interpellés si le système de reconnaissance n’est pas fiable. Si les terroristes le savent, ils pourront se grimer. Il pourrait y avoir une erreur sur la personne, mais aussi une multiplication du nombre de suspects. Donc plus de travail pour les enquêteurs »
Faciliter le travail des enquêteurs
Cette technologie permettrait aussi de faciliter le travail des enquêteurs. En France, comme dans le reste de l’Europe d’ailleurs, la reconnaissance faciale en temps réel sur la voie publique n’est pas autorisée. En revanche, dans le cadre d’une enquête de police, cette technique peut être utilisée. « Ce fut le cas pour les attentat de Nice en 2016. Les policiers ont passé trois jours à regarder les images. Ils ont fini par appeler une société israélienne et recourir à cette méthode », assure Jean-Philippe Claret. Car aujourd’hui, avec les caméras de surveillance dans les stades, les rues et les transports, le nombre d’images explose. « Lors d’une enquête, cela représente un travail considérable. Après les attentats de novembre 2015 à Paris, des dizaines d’enquêteurs ont visionné des centaines d’heures de vidéos pour repérer les auteurs des attaques. La reconnaissance faciale pourrait permettre d’économiser ce temps et cette main-d’œuvre », indique dans une interview au Parisien Jean-Marc Bailleul, secrétaire général du syndicat des cadres de la sécurité intérieure.
Les moyens humains, plus forts, que la technologie ?
Toutefois, cette technologie est aussi grandement décriée et redoutée. Au-delà des menaces pour les libertés individuelles, les opposants estiment qu’il s’agit de moyens disproportionnés pour des résultats plutôt faibles. Notamment en matière de prévention du terrorisme : « 98 % des attentats qui ont été empêchés, l’ont été par des renseignements humains. L’enquête menée à Nice par rapport à d’éventuelles complicités sur l’attentat, qu’est-ce qui a nourri le travail des enquêteurs ? Ce sont tous les éléments classiques de police judiciaire : l’enquête de voisinage, l’étude de la téléphonie ou de l’ordinateur. Ce ne sont pas les caméras qui n’ont fait que filmer l’horreur », indique Laurent Mucchielli directeur de recherche au CNRS dans le documentaire Tous surveillés, 7 milliards de suspects de Sylvain Louvet, lauréat du prix Albert Londres de l’audiovisuel en 2020.
Risques d’erreur
D’autres mettent en avant le risque d’erreur, et pointent du doigt des technologies qui ne sont pas encore parfaitement au point. « Des innocents pourraient être interpellés si le système de reconnaissance n’est pas fiable. Si les terroristes le savent, ils pourront se grimer. Il pourrait y avoir une erreur sur la personne, mais aussi une multiplication du nombre de suspects. Donc plus de travail pour les enquêteurs », avance à son tour Maryse Artiguelong, co-responsable du groupe de travail “Libertés et technologies de l’information et de la communication” à la Ligue des droits de l’homme, également dans le Parisien. D’autres encore redoutent que des groupes de hackers parviennent à pénétrer ces systèmes.
Un marché de la peur et une obsession sécuritaire
Les détracteurs de cette technologie dénoncent également le fait que les sociétés qui développent la reconnaissance faciale mettent en avant dans leurs argumentaires les menaces qui pèseraient sur les villes : attaque terroriste, avion détourné, risque nucléaire et autres catastrophes naturelles. Elles alimentent ainsi une peur collective « Pour que la safe city voit le jour, la peur doit rester dans les esprits », souligne le journaliste Sylvain Louvet. Une sorte de « marché de la peur » a donc émergé, avec un « modèle de société paranoïaque » où « l’ennemi est caché parmi nous. » « Cela implique comme réponse qu’il faudrait pouvoir surveiller tout le monde », rajoute Laurent Mucchielli. « Dans les 10 ans à venir, la grande majorité des villes dans le monde disposera de la reconnaissance faciale. Je prends le pari », nous lance un membre de la Sûreté publique. Pour savoir si Monaco franchira ou non le pas, il ne faudra pas attendre 10 ans. Quelques mois suffiront.
Reconnaissance faciale : Détection d’un visage, d’émotions, et de comportements violents
Comment fonctionne concrètement la reconnaissance faciale ? Cette technique permet d’identifier une personne, de façon automatisée, à partir des caractéristiques de son visage. Ainsi, une fois la photo incorporée dans le système, le logiciel transforme cela en un algorithme dynamique et en 3D. Ce sont les points fondamentaux du visage (qui à partir de la vingtaine d’années ne changent plus) qui servent de repères, comme, par exemple, l’écart entre deux yeux. « En vieillissant on prend des rides, on perd des cheveux, mais cet écart entre les deux yeux ne change pas, tout comme les autres points fondamentaux d’un visage », explique Jean-Philippe Claret. À noter que la reconnaissance faciale peut également détecter les comportements violents et même les émotions. « En Israël, par exemple si vous commencez à bouger très vite ou à vous battre, une alerte est envoyée, rajoute ce professionnel. Aujourd’hui, il est même possible de détecter une peur de groupe. Par exemple, si dans un métro tout le monde s’affole car il y a une bombe ou quelqu’un d’armé, un signal est envoyé. Il y a aussi la détection d’émotions, avec des systèmes de prise de température à distance. Car si vous avez peur, votre température monte… »
(1) Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL)
(2) Commission de contrôle des informations nominatives (CCIN)
