C’est cette petite commune française située en amphithéâtre au-dessus de la Principauté, qui attire essentiellement des travailleurs de Monaco. Cité dortoir, cosmopolite, en proie à la spéculation, Beausoleil a été tout cela dès sa création. Alors qu’elle fête ses 120 ans d’existence cette année, revenons sur la naissance de cette ville intimement liée à la Principauté, pour le meilleur et pour le pire.
Une fois en haut des escaliers qui les séparent, force est de constater un gros contraste entre Beausoleil et sa prestigieuse voisine. La ville tire parti de l’attractivité de la Principauté, en échange, elle offre refuge à nombre de ses travailleurs. Un compromis qui remonte à 1904, sur lequel Beausoleil a bâti son identité. Pour nous conter son histoire, nous avons rencontré Catherine Acchiardi, responsable du Service des Archives de Beausoleil. Flashback.

Monaco passe en mode industrie touristique
En 1848, Menton et Roquebrune font sécession de la Principauté pour se constituer en villes libres sous la protection de la Maison de Savoie (elles deviennent définitivement françaises en 1861). Monaco est ainsi amputé d’une grosse partie de son territoire, et des ressources agricoles qui vont avec… Il faut donc trouver un nouveau moyen de créer de la richesse pour le pays. A ce moment-là, toute la Riviera s’oriente vers l’industrie du tourisme, c’est le choix que fait aussi Monaco sous l’égide de François Blanc, un génie des affaires originaire du Vaucluse.
Pour drainer des visiteurs, il faut un Casino, des hôtels, des restaurants… Ils seront construits sur le plateau des Spélugues, terre de moutons et d’oliviers à l’époque, qui sera ensuite baptisé Monte-Carlo (par ordonnance souveraine du 1er juin 1866). En 1858, la première pierre du Casino est posée, cinq ans après, la Société des Bains de Mer (SBM) est créée.
Des immigrés italiens indispensables pour bâtir Monte Carlo
« La population monégasque ne peut évidemment pas répondre au besoin de main d’œuvre de ce titanesque chantier, qui nécessite des centaines d’ouvriers de tous corps de métier : tailleurs de pierre, stucateurs, fresquistes, manœuvres… », raconte Catherine Acchiardi, responsable du Service des Archives de Beausoleil. C’est l’opportunité d’une vie meilleure pour toute une population italienne qui a les compétences recherchées et subit à l’époque une crise de l’autre côté de la frontière. Les entrepreneurs monégasques sont satisfaits de « ces Piémontais qui travaillent comme des lions et mangent comme des oiseaux », comme le note l’un d’eux dans un rapport.
Les bidonvilles du Carnier
Mais ces ouvriers, il faut les loger, bien sûr pas dans la Principauté, cela risquerait… de faire tache. Les quelques travailleurs qui tentent de passer leurs nuits dans les rues de Monaco sont rapidement interpellés par des autorités fermes quant à toute forme de vagabondage, ceci pouvant nuire au tourisme. La grande majorité des familles italiennes s’installe alors en périphérie proche, sur ce qui appartient encore à la Turbie à l’époque, mais préfigure le tracé du futur Beausoleil.

Cette population démunie de tout se retrouve sur un territoire dans le même état qu’elle. Des zones agricoles, d’autres incultes, de la caillasse… Pas de réseau d’eau, pas d’égouts, pas de voierie ; pas d’école, d’Église, ni de cimetière… Elle s’aménage des cabanons de fortune et ce qu’on appelle à l’époque « le Carnier » devient un bidonville en proie aux problèmes sanitaires et aux épidémies.
Ceux d’en haut et ceux d’en bas
Petit à petit, La Turbie se retrouve scindée en deux populations qui n’ont pas grand-chose en commun et se supportent mal. Il y a ceux d’en haut, de l’actuel village de La Turbie, une population locale rurale, attachée à ses usages ancestraux, et ceux d’en bas, ouvrière, étrangère, mais rapidement trois fois plus nombreuse.
L’idée d’en faire deux communes distinctes est déjà largement débattue. Elle ne se concrétisera qu’avec l’arrivée de Camille Blanc à la mairie de La Turbie en 1900. Fils de François Blanc, il a repris les manettes de la SBM en 1895. La ville de Beausoleil est officiellement créée le 10 avril 1904 après quatre ans de négociations quant au partage des terres et des équipements (négociations qui reviendront plus tard sur la table). Camille Blanc est élu maire.
Un nom pour cette nouvelle commune
Il fallait alors trouver un nom à cette ville nouvelle. Le conseil municipal opte au départ pour Monte-Carlo supérieur, marquant sa position géographique avantageuse et cherchant sans doute à profiter du prestige attaché à ce nom. La Principauté s’y est fermement opposé. Trois autres propositions ont alors été faites : Beauséjour, Montfleury et Beausoleil, soulignant délibérément l’attractivité touristique de la nouvelle commune. La dernière a finalement été retenue, « mais sur les cartes de visite des docteurs et autres professions libérales, pendant très longtemps, il était écrit « Beausoleil – Monte-Carlo supérieur » », précise Catherine Acchiardi.
A partir de là, les terrains prennent beaucoup de valeur et une importante et juteuse spéculation immobilière et foncière se met en place (elle ne s’est depuis jamais arrêtée). La famille Blanc possède sur le territoire concerné d’immenses parcelles qui, du fait de la baisse inexorable des revenus agricoles, n’ont plus guère de valeur. S’atteler à l’exploitation des lieux permet de tirer un enrichissement énorme d’un patrimoine déprécié.
Un enfant que l’on n’attendait pas, qui a poussé mal et très vite
Les gros propriétaires lotissent alors leurs terrains pour les ouvrir à la construction, et créent les portions de voiries qui permettent d’y accéder. La ville est un immense chantier plein d’impasses. « Chacun a créé un bout de route qui ne mène nulle part » écrivait à l’époque l’architecte Paul Lajoie, l’un des adjoints de Camille Blanc. « Beausoleil est un enfant que l’on n’attendait pas, qui a poussé mal et très vite », a-t-il résumé. École, mairie, bureau d’état civil, cimetière, égouts collectifs… les équipements de base se mettent en place petit à petit.
Notons que la SBM a joué un rôle majeur dans ce développement par le biais de subventions (16 000 francs annuels) ou d’aides matérielles qui ont perduré au moins jusqu’à la première guerre mondiale. Elle assure par exemple gratuitement une partie de la desserte en eau. Générosité purement altruiste pour les Beausoleillois qui sont en fait ses salariés ou moyen d’éviter la propagation d’épidémies à Monaco ? Peut-être un peu des deux.
Le prolongement de Monaco
La ville prend alors deux visages. D’un côté ce qui était appelé « Le Tonkin », le quartier populaire dans lequel la grande majorité de la population est italienne. Des épiceries en bas de maison, des bars animés, des cirques et théâtres ambulants dans un contexte qui reste très précaire… De l’autre, le centre-ville, Belle Epoque, frontalier de la Principauté est aménagé comme une sorte de prolongement de Monaco. Il ne faudrait pas qu’en passant la frontière on se retrouve dans un ghetto…
Les lotissements appartiennent à la société immobilière de Camille Blanc et à d’autres propriétaires terriens comme Jules Montier ou la foncière lyonnaise d’Henry Germain. Tous font appel à des architectes de renom, qui travaillent pour la SBM ou pour de grands projets urbanistiques à Nice ou Cannes, d’où la continuité architecturale entre Monaco et le centre-ville de Beausoleil. Un Casino privé (baptisé le Palais du Soleil, puis le Capitol) y est ouvert en 1907 à l’endroit de l’actuel immeuble Alcazar.
Conflit d’intérêt
Comme il est un concurrent direct pour le Casino de Monte-Carlo, Camille Blanc lui refuse le titre de casino municipal et en ouvre précipitamment un la même année à l’emplacement actuel du Palais Joséphine. A l’intérieur de ces deux établissements, il y a aussi des salles de spectacle où se produisent les tournées de Mistinguette, d’Yves Montand, où sont organisés des tournois de boxe et des marathons de danse, et où sont installées plus tard des salles de cinéma… En face, il y a une table de luxe, Le Parisiana. Le quartier est largement fréquenté par l’élite qui séjourne à Monaco et se mêle ainsi au peuple beausoleillois.
Un centre-ville qui fait le pont
Aujourd’hui, les choses n’ont pas énormément changé. Les casinos ont disparu mais le centre-ville, frontalier de Monaco, est toujours d’architecture Belle Epoque, et un endroit animé avec ses commerces et son marché, investi par l’élite qui séjourne à Monaco. Le quartier des Moneghetti, à cheval entre la France et Monaco, est lui aussi plutôt dynamique. Mais plus on monte les escaliers, qui confèrent à Beausoleil le surnom de « Montmartre de la Côte d’Azur », plus la ville est dépourvue de commerces, résidentielle, et populaire, bien que le niveau de vie des habitants ait largement augmenté.
« Il existe entre nous une communauté de vie, une communauté de cœur : ni les uns ni les autres nous sentons véritablement à l’étranger lorsque nous franchissons, quotidiennement pour nombre d’entre nous, la frontière qui nous sépare. Aucun événement, heureux ou malheureux, survenant d’un côté de cette frontière, n’est perçu de l’autre avec indifférence »
Extrait du discours du Prince Albert II en 2004, lorsque la municipalité de Beausoleil l’a nommé citoyen d’honneur.
Le Carnier, quartier historique des Italiens, existe toujours et abrite aujourd’hui de petites maisons avec jardin. Il se situe derrière la mairie, au-dessus du centre-ville. Quant au quartier du Tenao à l’est (historiquement agricole), il n’abrite presque plus que des immeubles d’habitation (aux loyers très élevés). La population n’est plus majoritairement italienne (mais portugaise) et Beausoleil reste le fief privilégié des travailleurs étrangers de Monaco, toujours aussi indispensables. L’identité de la commune s’est forgée sur cette interdépendance. Beausoleil a été, est encore, et restera probablement toujours le complément obligatoire d’une Principauté, en contre-bas, qui a pourtant toujours semblé un peu la regarder de haut…
Camille Blanc : un personnage controversé
Camille Blanc est aujourd’hui encore remercié pour avoir été le fondateur de Beausoleil. Mais s’il a sans nul doute joué un rôle déterminant dans l’indépendance de la commune et contribué à la mettre en valeur au moment où tout était à faire, ses motivations peuvent tout de même être discutées et le personnage était d’ailleurs très controversé à l’époque. Oui, car Camille Blanc était avant tout directeur de la SBM et ce rôle engageait forcément des conflits d’intérêt. De 1904 à 1925 (période de son mandat), tout laisse ainsi à penser que la politique municipale se trouve sous l’influence de la Principauté voisine et de son Casino. Pour les journaux du parti contestataire, Camille Blanc privilégiait les intérêts de ses sociétés au détriment de ceux de la commune. Le Cri du Peuple de Beausoleil publie ainsi un dessin le représentant en pieuvre, tenant dans ses tentacules le Casino Municipal de Beausoleil, le Casino de Monte- Carlo, le commerce local, le marché municipal, la Compagnie des eaux, le Riviera Palace Hôtel, la chapelle et la mairie. Il a également été accusé de malversations électorales, de jouer de son influence pour obtenir les suffrages des électeurs (ses employés). Selon L’Écho de Beausoleil, un autre titre de l’époque, Camille Blanc aurait cherché, en participant à la fondation de la commune, à « se créer un fief personnel où la masse des employés du Casino deviendrait ses vassaux soumis, ses « vilains » taillables et corvéables à merci ». Malade, Camille Blanc démissionne de son mandat de maire en 1925. Il décède deux ans plus tard dans sa propriété de Beaulieu-sur-Mer.









