Comment est née cette fable qui a pris corps dès les années 1870 jusqu’au tout début de la Première guerre mondiale ? Celle qui imputait à la Principauté de faire face à une épidémie de joueurs ruinés par le jeu au casino de Monte-Carlo, et qui désespérés, auraient choisi de se donner la mort. Éléments de réponse
Une légende noire n’est pas une vérité historique. Celle qui s’est répandue de la fin du 19ème siècle jusqu’au tout début de la Première guerre mondiale portait sur le casino de Monte-Carlo et le destin funeste de joueurs malchanceux. A en croire les rumeurs, certains d’entre eux se seraient donné la mort de multiples façons afin de ne pas subir l’humiliation et le déshonneur d’affronter la ruine. Un mythe qui prend corps peu de temps après l’ouverture en 1863 du casino de Monte-Carlo. « Au début des années 1900, les jeux étaient interdits en France. Nos voisins avaient alors tendance à attaquer Monaco en prétendant que le casino était malsain. Une campagne a été menée dénonçant le suicide de joueurs qui avaient tout perdu en sortant du casino, nous expliquait il y a quelques années Charlotte Lubert, responsable du patrimoine à la SBM. Il y avait beaucoup de caricatures et de dessins satiriques où l’on voyait par exemple des pendus sur les marches à l’entrée. Des suicides, il y en a peut-être eu, mais c’était une exagération de nos voisins français car les jeux y étaient interdits jusqu’en 1936. » Un reportage réalisé par Jérôme Momcilovic et diffusé sur un support en ligne de la chaîne franco-allemande Arte, évoque également cette légende (1). Il s’appuie sur des articles et des documents issus de la presse française de l’époque. Comme par exemple, cette chronique datant de 1891 du journaliste Paul Rémy, parue dans le journal La Cocarde, où il compare Monaco à « un trou à suicide ». L’auteur s’attache alors à dépeindre la Principauté comme une terre hostile où le casino serait devenu « l’enfer du jeu ».
Salir la réputation de Monaco
Le mythe d’un carré dédié à ces défunts au cœur du cimetière de Monaco est aussi largement encouragé. Les obsèques y auraient eu lieu de nuit, et les tombes ne restant uniquement reconnaissables que par le S qu’elles auraient arboré. « Personne n’a jamais trouvé le fameux cimetière des suicidés qui semble ne jamais avoir existé », insiste pourtant Arte dans son reportage. Et rien n’a jamais prouvé un taux de suicide à Monaco plus élevé qu’ailleurs. Si certains cas semblent bien s’être produits, comme le suicide de l’actrice d’origine polonaise Bella Darvi — Bayla Wegier de son vrai nom — d’autres ne sont que pures inventions. N’ayant d’autres visées que de salir la réputation d’une principauté de Monaco qui commençait à faire de l’ombre à certaines autres destinations françaises. L’article rapporte notamment les propos tenus au Sénat par Gustave de Lamarzelle, alors sénateur du Morbihan : « une maison de jeu qui fait le plus grand mal à la France : Monte-Carlo […] N’aurions-nous pas le droit et le devoir de lui faire remarquer qu’un coupe-gorge installé à notre frontière nous fait courir des dangers matériels et moraux. » La presse des communes riveraines, elle-aussi, ne se gêne pas pour se plaindre de ce voisin devenu bien embarrassant dont les clients ruinés fuiraient le Rocher pour se donner la mort.




Une légende qui a attiré encore plus de visiteurs
Le journaliste de La Cocarde, Paul Rémy, allant même jusqu’à parler de « rebuts de la société » qui viendraient « troubler la tranquillité des villes ayant le malheur de se situer à quelques kilomètres de Monaco ». La tentative de suicide de l’actrice Sarah Bernhard a peut-être contribué à cette légende noire, confesse l’historien maralpin Jean-Rémy Bézias. « Il y a des allusions [à cette tentative de suicide] dans Le Mal de vivre : Histoires de renaissances de Luc-Christophe Guillerm, Brigitte Marc et dans The Man Who Broke the Bank at Monte Carlo : Charles Deville Wells, Gambler de Robin Quinn ». Mais d’autres relèvent de la pure fiction. Ainsi, une publication, conservée à la Bibliothèque nationale de France, et datant de 1883, surfe sur cette théorie pour faire la publicité d’un ouvrage : les mystères de Monaco, grand roman d’actualité de Marc Lapierre. Le titre de la nouvelle ? Tragique suicide de M. Andrieux à Monaco. Il s’agit d’un député français qui se serait donné la mort par arme à feu à côté des tables de jeu du casino. Pourtant, au moment de cette publication, ce député était bel et bien en vie. Le casino, ce « lieu de fantasme, d’excès et de démesure a sans doute largement participé à enjoliver l’image sulfureuse de Monaco », indique Arte dans son reportage. Mais si la Principauté a craint pour son image, cela lui a permis finalement d’attirer encore plus de visiteurs, conclut le reportage.
(1) Extrait de l’émission Invitation au voyage diffusée le 15 décembre 2020 sur la chaîne Youtube Arte Découverte et intitulée Épidémie de suicides à Monte-Carlo.

