lundi 20 avril 2026
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    AccueilInfosJudiciaireRobert Gelli : « Je sens qu’on attend beaucoup de moi »

    Robert Gelli :
    « Je sens qu’on attend beaucoup de moi »

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    Justice — Depuis le 21 octobre, le Français Robert Gelli est le nouveau directeur des services judiciaires de la Principauté. Choisi par l’Élysée et la chancellerie française, son profil a été approuvé par le prince Albert II. Charge à lui de redorer le blason d’une institution chahutée. État des lieux en quatre actes —

     

    1 — Son arrivée

    Sa nomination ?

    « Ça ne m’était jamais venu à l’esprit ! C’est le ministère de la Justice en France, qui à la demande de l’Élysée, a proposé mon nom au prince qui m’a ensuite choisi. Tout cela s’est fait très vite. Deux autres noms avaient été proposés au prince. Mon profil lui paraissait propice à la situation. »

    Sa première réaction lorsqu’on lui a proposé le poste ?

    « J’en ai parlé à ma femme. Et puis je me suis dit que c’était une belle expérience. J’ai un parcours professionnel qui m’a conduit à plusieurs choses. J’aime bien les nouveaux défis. Je suis en fin de carrière. C’est une opportunité, une chance même ! Et c’est quelque chose qui est difficile à refuser. Je n’ai jamais eu l’état d’esprit d’aller dans un poste pour être tranquille. Ce qui est important, c’est ce qui est devant, pas ce qui est derrière. »

    Ce qu’il connaissait déjà de Monaco ?

    « Je ne suis pas un connaisseur de Monaco ni de la vie monégasque. Je découvre le fonctionnement de la principauté. J’y connais tout de même certaines personnes notamment rattachées à la justice. Mais aussi Serge Telle, le ministre d’État, que j’ai connu au cabinet de l’ancien premier ministre Lionel Jospin. De 1997 à 2002, j’étais son conseiller sur les questions de justice. Avec Serge Telle, nous avons eu des sujets communs. Mais ces retrouvailles n’étaient ni prévues ni prévisibles. »

    2 — Sa prise de fonction

    De la République au Prince ?

    « Au-delà des cadres institutionnels, il y a des principes intangibles qui s’appliquent inconditionnellement, et qui dépassent le régime. Le principe d’une justice indépendante en fait partie. En France, c’est le président de la République qui est garant de l’indépendance de la justice. Ici, c’est le prince. La proximité qu’offre Monaco peut être un atout car elle facilite les choses qui avancent ainsi plus rapidement. Nous sommes en prise directe avec le bon interlocuteur. Cela peut aussi devenir gênant à d’autres moments lors d’affaires sensibles. Cette question renvoie alors à la déontologie, l’éthique et la responsabilité personnelle. Je ne dois absolument pas parler d’affaires ou d’informations traitées par la justice à personne à part le prince. Si je le fais, j’engage ma responsabilité. »

     

    De procureur à directeur ?

    « Le fait d’avoir été procureur aide à comprendre les enjeux et ce qui peut être dit et ne pas être dit. De mon côté, j’aime bien changer et voir différentes choses. Je ne vais plus m’occuper d’un dossier en particulier, je ne vais plus requérir. Mais vous savez, lorsqu’on est procureur de grosses juridictions, comme je l’ai été à Nanterre, on a une grosse partie administrative à assurer. Je pense que j’ai une expérience et un acquis qui peuvent m’être utiles. »

    Un détachement de 3 ans et un renouvellement de la même durée, suffisant ?

    « Pour un magistrat, un délai de 3 ans, c’est un peu court. Il faut déjà pouvoir s’imprégner des spécificités monégasques. Il faut donc de l’adaptation et de la formation. Par exemple, les dossiers d’instruction prennent du temps. Cette question est de plus en plus posée par les instances internationales. Il vaut mieux un mandat plus long mais unique. Je pense qu’il faut y réfléchir mais aussi bien mesurer en amont les enjeux et bien en constituer le cadre et les modalités. Cette question ne revient pas au directeur des affaires judiciaires seul mais aussi au prince. Donc il serait bien de mettre tout à plat et veiller aux répercussions. »

    Redonner une bonne image de la justice monégasque à l’extérieur mais aussi à l’intérieur des frontières ?

    « De tous les côtés, on a envie de passer à autre chose. Autant de la part des fonctionnaires du palais de justice que du prince. Nous avons envie d’avancer et non de ressasser le passé. J’estime avoir un parcours et une expérience qui me permettent d’être vu de façon légitime pour cela. Je veux donner le maximum et faire en sorte que l’institution progresse. Moi je me rends disponible pour cela. Je sens qu’on attend beaucoup de moi. Je vais faire comme j’ai toujours fait en m’investissant pleinement dans ma mission. J’aborde les choses avec modestie. On n’est jamais comme une sorte de Zorro qui va tout régler. Les choses ne sont jamais aussi simples que ça. Et même si une personne joue un rôle important, les choses ne se règlent pas sur la volonté d’une personne. Il me faut créer les conditions de la mobilisation et de l’évolution générale. »

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    « Je veux aller chercher ce qui n’est pas visible et qui ne saute pas aux yeux. Je pense aux violences conjugales et intrafamiliales. Il faut que la parole arrive »

    3 — Ses ambitions/Ses chantiers

    Les affaires financières et les abus de faiblesse dans le viseur ?

    « Je veux aller chercher ce qui n’est pas visible et qui ne saute pas aux yeux. Je pense aux violences conjugales et intrafamiliales. Il faut que la parole arrive. Dans le domaine économique et financier, il faudrait peut-être la mise en place de systèmes supplémentaires qui permettent de les déceler. Le constat ici, c’est que l’entraide pénale internationale est très importante. Le nombre très important de demandes que l’on reçoit est traité avec diligence. Nous n’avons pas de leçon à recevoir. »

    Sa posture comme directeur dans l’affaire Bouvier-Rybolovlev ?

    « Un directeur ne doit pas intervenir. Il doit juste veiller à ce que la justice fasse son travail de façon efficace et enfin aboutir en termes d’investigation à des décisions prises. En tant que directeur, mon souci c’est de donner les moyens pour que la justice fonctionne. Je trouve donc très satisfaisant l’arrivée de Ludovic Leclerc (qui a pris ses fonctions le 25 novembre, N.D.L.R.). Il est très compétent et vient de la section économique et financière de Marseille. Il va pouvoir passer à l’action. Ce n’est pas moi qui nomme les juges d’instruction mais voilà un magistrat de qualité avec une grande compétence dans ce domaine. Un garçon qui avance et qui va vraiment à l’essentiel sur ses dossiers. Dans ce genre de cas (il fait référence au litige Bouvier-Rybolovlev, N.D.L.R.), c’est toujours un exercice un peu compliqué… A cause des moyens financiers des deux protagonistes et de ceux utilisés en termes de communication. C’est effectivement le jeu actuel… Il n’y a pas de solution miracle. Mais si c’est nécessaire, le directeur doit rappeler les fondamentaux et soutenir les juges lorsqu’ils sont attaqués. »

    Le rapport du Greco sur l’indépendance des procureurs et des juges rendu en décembre ?

    « Je me rends à Strasbourg au Conseil de l’Europe avec une délégation monégasque. Il s’agit du cycle d’évaluation du Greco qui porte cette fois sur la corruption et le conflit d’intérêt. »

    4- Son passé

    Les affaires qui l’ont marqué ?

    Avant Monaco, Robert Gelli a occupé plusieurs postes prestigieux en France. Il énumère pour l’Observateur de Monaco, au gré de ses affectations, quelques souvenirs. Dans les années 1980, il débute par un poste dans sa Marseille natale à la section de criminalité organisée. « Une époque où nous avions une quarantaine de règlements de compte par an dus à la French Connection. Comme substitut du procureur, je me souviens en particulier d’un dossier emblématique mené avec le juge sicilien Giovanni Falcone avec d’énormes saisies de cocaïne entre Palerme, Marseille et les États-Unis ». Toujours à Marseille, à la fin des années 1980, il devient chef de section dite “du quotidien” où il crée les premiers conseils communaux de prévention de la délinquance. Parmi les faits d’arme du nouveau directeur des services judiciaires de Monaco, il y a aussi la gestion du détournement par des islamistes algériens du vol 8969 Air France reliant Alger à Paris le 24 décembre 1994. Le 26, il atterrit sur le tarmac de l’aéroport de Marseille à Marignane. Robert Gelli est alors procureur adjoint du tribunal de grande instance d’Aix-en-Provence. « J’étais dans le dispositif volet judiciaire sur le tarmac avec la section de recherche de police judiciaire pour enclencher tout de suite l’enquête. C’était un moment intense et fort. Ce qui a été le plus angoissant, c’est quand l’assaut a été donné. On se dit qu’il peut y avoir un massacre… » De 2001 à 2012, il occupe le poste de procureur de la République de Nîmes. Robert Gelli est marqué par deux affaires de viol sur mineures. D’abord, celle de la petite Océane tuée à 8 ans en 2011 à quelques mètres de chez elle à Bellegarde. « C’est un dossier très douloureux et difficile en termes de communication. Finalement, au regard de l’enquête policière et judiciaire, c’est un dossier assez exemplaire dans sa gestion. » Et puis celle d’Agnès, la même année, assassinée à 13 ans au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire. « C’était vraiment très douloureux car le coupable avait été condamné par la justice dans le Gard pour un précédent viol. Il a été admis dans cet établissement scolaire car il n’avait plus le droit de résider dans le Gard et il a réitéré en tuant cette fois. » Après l’expérience nîmoise, il devient procureur de Nanterre de 2012 à 2014 (Hauts-de-Seine) où il suit « énormément d’affaires politico-financières notamment celles du couple Isabelle et Patrick Balkany ». « Il y avait beaucoup de dossiers avec des élus condamnés. Favoritisme, trafic d’influence etc. Je n’en ai jamais vu autant. » Nanterre, c’est aussi l’un des plus grands tribunaux de commerce de France puisque toutes les entreprises du Cac 40 qui ont leur siège à la Défense y sont rattachées. « C’est un beau poste. On y suivait tous les gros dossiers à enjeux considérables en termes d’emploi et de finance nationale. » Il est ensuite nommé directeur des affaires criminelles et des grâces. Avant de revenir comme procureur de la cour d’appel d’Aix-en-Provence. C’est là qu’il crée l’union des procureurs généraux de Méditerranée. En partie pour lutter de façon plus précise contre la criminalité organisée dans cette zone avec les parquets anti-mafia d’Italie, d’Espagne et de France. « Je n’ai pas vu de lien entre criminalité organisée et Monaco. Il n’y a pas de mafia ici. Par contre, il y a de nombreuses questions de blanchiment. Cela reste un sujet de vigilance. » Il y a aussi le volet environnement qui lui tient à cœur. C’est lui qui a réuni début juillet à Toulon, pour la première fois lors d’un colloque administratif, les procureurs généraux de la Méditerranée. « Je suis la première juridiction à avoir poursuivi un bateau de croisière pour pollution au souffre », glisse-t-il. C’est aussi l’implication de la principauté sur ces questions environnementales qui ont convaincu le nouveau directeur des services judiciaires d’accepter le défi.

     

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