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    50 hectares gagnés d’Est en Ouest

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    HISTOIRE/Monaco-sur-mer, cela ne date pas d’hier. Depuis le début du XXème siècle, la Principauté a grignoté la mer pour pousser ses murs. Du Larvotto à Fontvieille.

     

    Depuis 1861, le territoire monégasque s’est réduit comme peau de chagrin. Menton et Roquebrune ont voté leur rattachement à la France et Monaco ne représente plus que 150 hectares. C’est pourquoi dès le début du XXème siècle, la Principauté commence à lorgner sur ses frontières maritimes pour s’agrandir. Des remblais, le long du littoral du Larvotto, à l’est, et à Fontvieille, à l’ouest, lui permettent alors de gagner quelques hectares sur la mer. Et ce n’est que le début de la ruée sur l’eau…

    Après la Seconde guerre mondiale, Monaco passe la seconde. Avec un premier terre-plein de 35 000 m2 au Portier achevé en 1961 (qui abritera bien plus tard le Grimaldi Forum) et un deuxième, édifié par la Société des bains de mer aux termes d’une concession de l’Etat. « Sur cette emprise de 54 000 m2 sera bâti dans les années 70 le nouveau Sporting d’été ; mais cet accroissement pose quelques problèmes avec la France, qui accuse la Principauté d’empiéter sur son territoire… », indique Frédéric Laurent, auteur du livre Le prince sur son Rocher. « A l’époque, tout était bon pour mettre la Principauté au pas. Depuis le traité franco-monégasque de 1918, dans l’esprit des Français, Monaco représente un protectorat de fait », ajoute le journaliste.

    Prince bâtisseur

    Sous le règne de Rainier III, alias “le prince bâtisseur”, le moindre m2 est optimisé, en aménageant au mieux les terrains existants. « Le tracé de la voie ferré, édifiée en 1868, coupait sur toute la longueur le territoire de la principauté. Il a isolé et “stérilisé” le quartier du Larvotto, en bordure de front de mer. On conçoit donc un nouveau tracé. La voie est déportée plus au Nord, sous un tunnel de 3 km inauguré le 13 décembre 1964. La gare de Monte-Carlo, exigée par la SBM un siècle plus tôt pour faciliter au maximum l’accès des joueurs aux salles de jeu, est (même) supprimée, libérant de nouveaux terrains », relève Frédéric Laurent.

    S’il y en a un qui a profité de cette libération de terrains au Larvotto, c’est Gildo Pastor. Ayant acquis la majorité d’entre eux depuis 1939, l’héritier de JB Pastor, qui a déjà bâti le stade Louis II à Fontvieille, construira la quasi-totalité des fameuses barres d’immeubles résidentiels de luxe du bord de mer dans les années 70, ce qui assoira la fortune de la famille. Son projet avait été initié dès les années 50. « Son idée était de couvrir le ballast et d’édifier par dessus un nouveau quartier, raconte le journaliste. Il proposa son idée à Louis II. “Un très beau projet, mais je suis trop vieux, lui répondit celui-ci. Soyez patient : vous le ferez avec mon successeur”. » C’est en effet ce qui se produisit. Non sans débat. Dans le cadre de l’examen de la loi de désaffectation du Larvotto et du Portier en 1971, les conseillers nationaux de l’époque ont certes salué « comme un apport essentiel à l’économie de la Principauté, le développement immobilier d’un quartier qui est appelé à devenir le pôle d’attraction de notre cité et à constituer un nouveau et puissant stimulant à l’ensemble des activités du pays. » Mais certains avalaient « une pilule amère », s’estimant contraints de débloquer un programme immobilier gelé durant des décennies, notamment en raison de contentieux juridiques avec Gildo Pastor. « C’est le cœur crevé mais pour que le quartier reparte et pour qu’à ce quartier du bord de mer règne l’activité, que les hôtels que l’on y construira prennent vie, pour qu’un nouveau public, une nouvelle clientèle viennent à Monaco, je considère que comme Paris valait bien une messe, malheureusement l’extension de ce quartier mérite que nous avalions cette pilule », s’est fendu l’emblématique Jean-Charles Rey, qui avait d’ailleurs préconisé d’exproprier le quartier en 1954 afin que l’Etat en soit propriétaire…

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    Vue du Rocher et de l’Anse de Fontvieille. Actuellement emplacement de l’usine d’incinération, rue du Gabian, 1869. Photo de Walburg de Bray.

     

    La digue de Fontvieille, championne du monde de profondeur

    En parallèle, Monaco accroit aussi son territoire à l’Ouest. Fontvieille, fruit d’un endigage complexe de 220 000 m2, incarne le renouveau. Des travaux gigantesques pour édifier le terre-plein, dans le cadre d’une concession signée en 1965 accordée à la société de droit monégasque, la SADIM, constituée par un groupe franco-italien. « Ce ne fut pas facile. Il fallut d’abord construire une digue d’un kilomètre de long. Cet ouvrage gigantesque repose sur un socle en forme de pyramide tronquée dont la base, à 47 m de la surface des eaux, a une largeur de 90 m. Il s’agit en fait d’un énorme talus dont le volume dépasse le million de m3, sur lesquels sont entassés quarante caissons de béton remplis de sable, hauts et larges comme un immeuble de 6 étages. Avec par dessus, une dalle de béton armé équipé d’un mur brise-lames », résume Roger Louis Bianchini, dans Monaco, une affaire qui tourne.

    L’ancien conseiller de gouvernement José Badia se rappelle de cette période palpitante pour Monaco, où « tout était à faire. Des règles parasismiques aux plans d’urbanisme. » Au service de l’urbanisme, chapeauté par le secrétaire général Bernard Fautrier, l’ingénieur se souvient des difficultés techniques de ce chantier, notamment pour densifier le terre-plein. « Le compactage dynamique consistait à faire tomber d’une flèche de grue un gros palet. A chaque décrochage (qui faisait beaucoup de bruit), le terre-plein s’enfonçait d’un mètre ! Ce qui permettait de voir le niveau fini. Sur le terrain compacté, on ne pouvait construire que de petits immeubles. Pour les immeubles plus hauts, il fallait mettre des pieux. » Autre difficulté : « Pour éviter que l’eau ne pénètre dans les sous-sols des futurs immeubles, avec la variation des marées, il fallait construire des ceintures. »

    Monaco s’illustre surtout avec sa nouvelle digue du large : « Fondée à -40 m, elle était alors championne du monde de profondeur. Son record a été battu depuis par la digue de Sines au Portugal », note l’ancien conseiller. Amusé par les rumeurs qu’avaient suscité le chantier à l’époque : « Le bruit courait alors qu’on s’en servait comme une vaste poubelle ! Ce n’était pas vrai. Les remblais (des gadins et caillasses) venaient de Fos-sur-mer… »

    Pari financier

    Au-delà de l’aspect technique, Font-vieille devient un pari financier pour l’Etat monégasque. En 1965, la concession à charge d’endigage prévoyait que la SADIM finançait la construction du quartier, avec en contrepartie la propriété de 2 320 000 m3 de bâtiments. L’Etat, lui, récupérant 150 000 m2 de terrains. En 1971, le vent tourne. « Le permis de construire déposé par la SADIM déplaisait au prince Rainier. Sur le modèle de la Grande Motte ou de Marina Baie des Anges, il prévoyait des “tranches de melons” aux hauteurs très élevées et à l’architecture audacieuse », décrit José Badia. Et l’on comprend l’ire du palais. Le projet montait à 91 mètres de haut. Soit 30 mètres au-dessus du Rocher ! Privée d’autorisation, la SADIM propose alors à l’Etat de racheter les terrains pour 400 millions de francs. Ce qui cause la panique — en pleine période pré-électorale — chez une frange de la population, convaincue que l’Etat va vendre l’or du fonds de réserve pour financer le rachat de la SADIM… « Nos adversaires politiques, notamment Charles Soccal et Jean-Eugène Lorenzi, avaient envoyé un tract aux Monégasques dans lequel ils expliquaient que si l’Etat rachetait le terre-plein, Monaco serait ruiné ! Et que du coup, les Monégasques devraient bientôt payer des impôts… » se remémore ainsi l’ancien parlementaire Jean-Joseph Pastor. Le 27 juin 1973, le conseil national finit pas voter à une très large majorité le rachat des terrains gagnés sur la mer, véritable réserve foncière destinée à accueillir des planchers industriels, une école, des immeubles sociaux pour les Monégasques et des immeubles de luxe, nouveau pétrole monégasque. Côté financement, « c’est le conseiller national Jean-Louis Campora qui a imaginé un système acceptable. Son idée, c’était de racheter une partie en la payant cash à la SADIM et de faire acheter l’autre par une entreprise privée. Finalement, ce sont des canadiens qui se sont présentés (un groupe contrôlé par la Mobil Oil Canada). Avant que l’Etat ne rachète leurs parts. Plus cher, bien sûr… », raconte l’ancien doyen du conseil national. Sous la pression de l’assemblée, le gouvernement consent également à réduire son concours bancaire de 90 à 50 millions de francs, tout comme la durée de l’emprunt de 15 à 5 ans.

    Village néo-provençal

    L’esthétique du quartier est alors transformée. Des fameuses “tranches de melon” si décriées, on passe à un village au style néoprovençal. Fontvieille abrite aussi l’un des premiers stades urbains. Il fut dessiné par l’architecte monégasque Rainier Boisson, 34 ans à l’époque, associé à Henry Pottier, Philippe Godin, Jacques Rechsteiner et Joseph Iori. « Le concept, développé dans le cadre de mes études, était de faire un stade vivant. Le contrepied du stade monument qu’est par exemple, le Parc des princes. Compte tenu de l’étroitesse du territoire et de l’imbrication de l’urbain, il était intéressant d’avoir un stade abritant en plus du complexe sportif, des commerces et 12 000 m2 de bureaux », explique Rainier Boisson. Ajoutant l’avantage financier : « Tous les organismes ont contribué aux frais de fonctionnement du stade, ce qui n’est pas négligeable… » Surtout que le chantier, initialement estimé à 430 millions de francs, frôlera finalement les 530 millions de francs en 1984…

    Avec le recul, pour José Badia, « Fontvieille est sans conteste un projet d’urbanisme intelligent ». La preuve ? « Fontvieille a eu un succès si rapide que le projet de Fontvieille II est venu tout de suite après… » Pour l’ancien conseiller pour les Travaux publics, Monaco a largement gagné son pari financier avec l’urbanisation en mer. « Le gouvernement et le conseil national ont investi à l’époque la quasi-totalité du fonds de réserve constitutionnel. Mais le prince Rainier ne jouait pas aux dés… Les investissements rentables, comme l’ensemble portuaire qui a coûté 1 milliard d’euros, Monaco les a toujours soutenus avec vaillance. D’autres pays n’auraient pas pu se permettre ce type de chantiers pharaoniques ! »

     

    LOGEMENT DOMANIAL/

    « Au départ, personne ne voulait habiter à Fontvieille ! »

    « Dans les années 80, personne ne voulait venir habiter à Fontvieille. Beaucoup pensaient que le mer reprendrait un jour ce qu’on lui a pris… J’habitais le seul bâtiment au beau milieu d’un chantier… » se souvient José Badia, l’ancien conseiller de gouvernement pour les Travaux publics puis pour les Relations extérieures. La population craignait alors les risques potentiels de vivre sur un territoire gagné sur la mer. « Au Larvotto, le projet était moins ambitieux. Fontvieille reposait sur un terre-plein construit sur les flots jusqu’à 40 m de profondeur… » explique José Badia. Fontvieille représente aussi le démarrage de la politique de logement social pour les Monégasques initiée par l’Etat. Jusque dans les années 70, elle s’arrêtait aux immeubles Les Caroubiers et Le Bel Air. Pour les élus du conseil national, l’argument de l’habitat social fut un argument choc pour racheter les terrains à la SADIM. Jean-Charles Rey, rapporteur du projet de loi de désaffectation, l’avait bien perçu. « Destiné aux monégasques et aux autres prioritaires, (cet) habitat (sera) suffisant pour remédier pour de longues années à la crise endémique du logement dont la Principauté souffre depuis des décennies. » Le rachat de la concession a permis de créer 600 logements domaniaux à Fontvieille. Aujourd’hui, Monaco en compte plus de 3 500 sur tout le territoire… _M.R.

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