ECONOMIE/ Des salariés de la Fnac et de Carrefour(1) dénoncent une « grave dégradation » de leurs conditions de travail. Et se plaignent de la politique salariale de leurs entreprises. Contactées par L’Obs’, les deux directions n’ont pas souhaité s’exprimer.
« Globalement, la situation dans le secteur du commerce à Monaco se dégrade un peu partout depuis début 2012. Notamment à Carrefour et à la Fnac. » C’est un délégué syndical de Carrefour qui parle. Accompagné de quelques collègues de son entreprise et de la Fnac, il soupire, en estimant que la situation est devenue alarmante.
« Pressions »
« A Carrefour, on a depuis des années des retards de salaires par rapport à la France. Environ 8 ou 9 % de moins. Alors qu’on a les mêmes classifications qu’en France, on n’a pas les mêmes salaires. C’est une situation totalement aberrante ! », lance un délégué du personnel. En face, la direction de Carrefour Monaco n’a pas souhaité répondre aux questions de L’Obs’. Mais selon les syndicats, les dirigeants rétorqueraient qu’en principauté les retraites sont plus intéressantes qu’en France. Tout comme la protection sociale.
Des arguments insuffisants pour espérer convaincre des salariés qui semblent aujourd’hui assez désabusés. Mais qui refusent de baisser les bras : « Chaque année, on négocie avec la direction. Mais sur la question des salaires, on n’a jamais été entendu. Pourtant, cette année, on n’a quasiment parlé que de ça… Du coup, la direction a proposé une hausse de 2 %. Alors qu’on réclamait le même salaire qu’en France, avec les 5 % en plus, spécifiques à Monaco. » Résultat, depuis juin, l’ambiance est tendue. Il faut dire que les salariés réclamaient une réouverture des négociations. Ce qui aurait été refusé par la direction. « Depuis, on subit des pressions. »
« Rasage »
Toujours selon les salariés, une série d’interdictions leur aurait été signifiée. Notamment la suppression du port du short et l’obligation d’être rasé de près. De nouvelles obligations qui ne figureraient pas dans le règlement intérieur.
Une certitude, un salarié a été mis à pied un jour. En cause : sa tenue, jugée « pas conforme à un emploi de vendeur produits et services » par la directrice, Marie-Madeleine Liesse, fin juillet. Avant d’ajouter, dans un courrier : « Le port du gilet rouge que vous portez est un signe fort de reconnaissance. Mais, à notre sens, l’accueil du client mérite une distinction plus forte que la vôtre à ce jour (tenue, rasage, port de la coiffure, etc.). » En octobre, la sanction tombe : la mise à pied devient effective dans la mesure où la direction estime que depuis cet été, le salarié en question n’a pas « arrangé » sa tenue : « Vous persistez sur une présentation de votre personne en décalage avec nos attentes. »
« Maladie »
Une mise à pied qui a choqué un certain nombre de salariés de Carrefour. Car les conséquences sont multiples : « Tout ça représente pour lui une perte de salaire de 200 ou 300 euros. C’est grave. Du coup, ce gars a craqué. Depuis, il est en arrêt maladie. Et ce n’est pas le seul. Les salariés n’en peuvent plus et n’ont pas hésité à déposer des mains courantes à la sûreté publique. Et on va à l’inspection du travail presque tous les jours. Sans grand succès, hélas. » Mais pas question de se lancer dans une opposition systématique avec les responsables de Carrefour Monaco. Depuis 2007, trois accords collectifs ont été signés avec la direction. « Ce qui prouve qu’on sait faire des concessions », souligne un délégué du personnel.
Mais au-delà des conflits avec la direction, les salariés ont tous entendu parler d’une rumeur qui fait peur : la fermeture de Carrefour. Une rumeur qui semble pourtant peu crédible dans la mesure où cet hypermarché vient de réaliser une série de travaux. Car en novembre dernier, Carrefour a fêté ses 20 ans de présence à Fontvieille. « La surface de vente a été refaite. Mais en coulisses, nos conditions de travail ne s’améliorent pas. Et personne n’est vraiment rassuré par rapport à cette crainte de fermeture. »
Rats
Les conditions de travail deviendraient de plus en plus délicates. En cause notamment, le nombre de salariés qui est en baisse : 380 en 2008 contre 320 aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout. Puisque selon les délégués syndicaux de Carrefour Monaco, l’hygiène et la sécurité seraient aussi à revoir. « On a signalé pas mal de petites choses qui ne vont pas à notre service technique. Mais ils sont aussi en sous effectifs. Donc débordés. » En attendant, les soucis s’accumuleraient : aérations bouchés, inondations, mauvaises odeurs, souris, rats… Quitte à provoquer quelques remous : « Il y a environ un an, un client est revenu nous voir car il avait trouvé une souris morte dans sa fougasse. La DASS est venue et une enquête a été menée. Depuis cette histoire, les fougasses sont vendues dans des boites fermées… »
« Transparence »
A la Fnac, l’ambiance est identique à Carrefour selon les délégués du personnel. Avec une cinquantaine de salariés aujourd’hui, contre 70 en 2009, la surcharge de travail serait là aussi bien réelle. Et la tension, palpable. « Nos clients se plaignent sans arrêt qu’ils ne trouvent personne en rayon. Et puis, il y a aussi certaines pratiques commerciales instaurées par la direction qui sont ressenties comme ultra-agressives. Nos clients regrettent un changement majeur dans l’état d’esprit et les rapports humains et commerciaux. Du coup, on a perdu des clients historiques. »
Selon les délégués du personnel, la situation se serait tendue un peu plus depuis l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante en mai 2011, avec à sa tête Jean-Yves Damblant. « Très vite, un rapport de force a été instauré. On est entré dans une logique de « marche ou crève. » Comme à Carrefour, on est aussi moins bien payé que les salariés de la Fnac en France. Et bien sûr, on n’a aucune grille de salaire en notre possession. Il n’y a aucune transparence. »
« Primes »
Toujours à propos des salaires, le lancement le 1er novembre d’une nouvelle variable, le REC, suscite pas mal d’inquiétudes. « Les primes sont en chute libre. Par exemple, quelqu’un qui se faisait 400 euros de primes en vendant des produits techniques, comme les téléviseurs ou les ordinateurs par exemple, voit sa prime tomber à une trentaine d’euros ! A 7 jours de la fin du mois de novembre, on plafonne en moyenne à 40 euros de primes… »
Contactée à plusieurs reprises par L’Obs’, la direction parisienne de la Fnac se limite à indiquer que « les échanges sont continuels et permanents dans le but d’atteindre un dialogue constructif. »
« Violences »
Pourtant, à Monaco, les salariés se plaignent de ne jamais être consultés. Notamment sur les ouvertures tardives ou les heures de pause. Mais ce n’est pas tout. Les salariés que L’Obs’ a pu rencontrer estiment que la nouvelle direction chercherait à remplacer les CDI par des CDD payés moins chers et plus malléables vu la précarité de leur contrat de travail.
Résultat, l’inspection du travail a été alertée. Mais aussi la direction régionale de la Fnac et le siège social. « Le directeur a été convoqué par l’inspection du travail. Du coup, il s’est un peu calmé. Parce qu’avant, il y avait des violences verbales devant les clients. Maintenant, il se sait surveillé. Donc c’est en sous main que les choses se passent, avec l’appui de 2 ou 3 cadres. Bref, on est dans un système répressif, avec des menaces et beaucoup d’intimidation. »
Licenciements
Pourtant, selon les salariés interrogés par L’Obs’, la Fnac de Monaco serait le premier magasin de France en termes de résultat opérationnel. Et pour les délégués du personnel de la Fnac, le contexte national ne serait pas étranger à ce qu’il se passe en principauté.
En effet, début octobre, le groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR), propriétaire de la Fnac, mais aussi de Gucci, Bottega Veneta ou Puma a annoncé sa volonté de vendre, en introduisant la Fnac en Bourse d’ici mi-2013. Une cession qui s’inscrit dans un mouvement amorcé en 2006, avec un recentrage des activités de PPR sur le luxe et le sport, jugés plus rentables. Du coup, le groupe dirigé par François-Henri Pinault a vendu les grands magasins Printemps en 2006 et Conforama en 2011. Puis l’été dernier CFAO, une entreprise spécialisée dans la distribution automobile et pharmaceutique en Afrique et Outre-Mer. En janvier, c’est la branche italienne de la Fnac qui sera vendue au fonds d’investissement Orlando Italy. Le montant de la transaction n’a pas été rendu public. En Italie depuis 2000, la Fnac n’a jamais réussi à s’imposer dans ce pays. Et la crise n’a rien arrangé. Avec 8 magasins qui emploient 573 salariés, Fnac Italie a réalisé l’an dernier un chiffre d’affaires estimé à environ 170 millions d’euros.
Une certitude, face à Cdiscount ou Amazon, la Fnac a de plus en plus de mal à lutter. Après une baisse du chiffre d’affaires de 3,6 % en 2011 à 4,1 milliard d’euros, le PDG de la Fnac, Alexandre Bompard, a annoncé un plan d’économie à hauteur de 80 millions d’euros. Un plan qui inclut aussi 500 licenciements dans le monde, dont 310 en France dans les services administratifs, avec un plan basé sur des départs volontaires. Objectif : rendre la Fnac plus présentable, avant son introduction en Bourse
« Démissions »
Aujourd’hui, la Fnac possède 163 magasins, dont 88 en France avec 18 000 salariés au total, dont 12 000 en France. Mais aussi 2,7 millions d’adhérents qui devraient bénéficier en 2013 d’un nouveau programme plus avantageux, histoire de relancer la consommation. Des clients qui pourront aussi noter par mail les conseillers de la Fnac. Il faut dire que, selon Capital, la part variable des vendeurs pourrait alors frôler les 10 %. Ce qui donne à réfléchir.
En tout cas, le premier semestre 2012 n’est pas bon non plus, puisque la Fnac aurait déjà enregistré 7,5 millions d’euros de pertes. Et selon les délégués du personnel, la pression serait forte en principauté : « On n’a jamais eu autant d’arrêts maladie et de démissions. Depuis mai 2011, il y a eu une dizaine de démissions. Et sur une équipe de 10 cadres, 3 sont sur le carreau. Notamment la chargée de communication, qui a fait un abandon de poste. » Une situation qui n’en finit donc pas d’inquiéter les salariés. Surtout que 2013 reste plein d’incertitudes pour la Fnac.
_Raphaël Brun
(1) Contactés par L’Obs’, la direction de Carrefour Monaco n’a pas souhaité s’exprimer. Alors que la direction parisienne de la Fnac a simplement indiqué que le dialogue avec les salariés est toujours ouvert.
TRAVAIL LE DIMANCHE/
