L’été dernier, le biologiste et photographe sous-marin montpelliérain, Laurent Ballesta, a pris la direction d’une expérience inédite en Méditerranée. Avec trois autres plongeurs dans un caisson pressurisé de 5 m2, ils ont multiplié les sorties pour explorer les grandes profondeurs. Et prouver que la Méditerranée avait encore plein de belles choses à révéler. Cette expédition fera même l’objet d’un documentaire diffusé sur ARTE.
Comment est né ce projet ?
Cette idée de méthode de plongée à saturation remonte à très longtemps. Je l’ai eu il y a 20 ans après une plongée en scaphandre. On pouvait descendre à grande profondeur, on avait toujours de quoi respirer dans le dos. Nous avions tout d’un coup la possibilité d’accéder à des univers vierges de plongeur. La seule chose non modifiable était notre physiologie. La machine nous permettait de descendre profond, mais ça n’empêchait pas de faire d’interminables paliers de décompression.
Quel était le problème de ce système ?
C’était une énorme forme de frustration : on descendait, découvrait des choses incroyables et au bout de quelques minutes, il fallait déjà penser à remonter. Parce que c’était des heures de décompression qui nous attendaient à la remontée. Très vite, je me suis demandé comment faire pour s’affranchir de ça.
Votre exemple ?
Les seules capables étaient les scaphandriers sur les plateformes pétrolières. Quand ils ont fini leurs chantiers, ils rentrent dans une tourelle. Une sorte d’ascenseur pressurisé qui les ramène dans une station de vie elle-même pressurisée. En fait, ils ne décompressent pas. Bien entendu, ils ne peuvent pas sortir à l’air libre mais ils peuvent enchainer des jours et des jours comme ça et faire leur décompression uniquement à la fin de leur séjour.
Qu’est-ce que cela vous a appris ?
Il arrive un moment donné où on atteint ce qu’on appelle la saturation. Le vase est plein. Si je reste plusieurs heures à 120 mètres, que j’y reste 5 heures, 5 jours, 5 semaines, 5 mois ou même 5 ans, la décompression est la même parce qu’on est saturé, on est plein. La décompression prend le même temps. L’intérêt réside là. A partir d’un certain point, ça ne coûte rien de rester longtemps puisque la décompression ne sera pas plus longue.

« Vous voyez la Méditerranée, vous pensiez la connaître, vous pensiez qu’elle était polluée. Et bien non, il y a encore des choses merveilleuses. Oui, elle est blessée. Je ne suis pas là pour dire le contraire, mais elle n’est pas morte »
Quels sont les inconvénients de cette technique ?
Ça coûtait trop cher. Environ 300 000 euros par jour. Ensuite, il fallait trouver un cadre légal pour faire de l’exploration en utilisant ces méthodes industrielles. Et enfin, je ne voulais pas faire comme le scaphandrier, avoir un long ombilical qui me relie à la tourelle et donc n’avoir aucune liberté de mouvement. C’était un mariage technique compliqué à mettre en œuvre et c’est pour cela qu’il m’a fallu plus de 18 ans pour le mettre en place.
La plongée à saturation, d’accord, mais à quelles fins pour votre expédition Gombessa 5 ?
L’intérêt, c’était que ce ne soit pas un outil gratuit. Plonger pour plonger ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéressait, c’était de faire un travail un peu nouveau sur la Méditerranée. C’est là que ma vocation est née, là que j’ai appris à plonger, y ait développé les techniques de plongée profonde, que j’ai fait mes premières photos reconnues à l’international. C’est sur la Méditerranée que j’ai réalisé toutes mes études scientifiques, et sur cette même mer que mon entreprise travaille le plus souvent. J’avais envie de faire quelque chose de remarquable autour de la Méditerranée comme je l’ai fait avec les autres expéditions Gombessa qui nous ont amené voir le cœlacanthe en Afrique du Sud, les chasses de requin en Polynésie, les oasis profonds sous la banquise en Antarctique.
Votre conviction ?
J’avais envie de dire « est-ce qu’on ne peut pas tirer à ce niveau-là de qualité, de surprise, d’émotion, de découverte notre propre littoral » ? Après les premières réussites des expéditions Gombessa, je sentais que j’étais en position de force pour convaincre les plus sceptiques. Il y avait possibilité de réaliser ce vieux rêve à la fois sur cette nouvelle méthode de plongée et sur le sujet de la Méditerranée profonde.
Votre regard, presqu’un an plus tard ?
J’étais convaincu très tôt que si l’on faisait tous ces efforts pour développer cet outil de plongée très cher, il ne fallait surtout pas le faire ailleurs qu’en Méditerranée. Si je surprends les gens avec la Méditerranée, j’ai l’impression que je gagne. Vous voyez la Méditerranée, vous pensiez la connaître, vous pensiez qu’elle était polluée. Et bien non, il y a encore des choses merveilleuses. Oui, elle est blessée. Je ne suis pas là pour dire le contraire, mais elle n’est pas morte.

« Il y a cette idée générale qu’il est important de surprendre les gens sans aller au bout du monde. Et ça tombe terriblement bien avec cette période de crise sanitaire où il va falloir réapprendre à se satisfaire du près de chez soi »
Et à titre personnel ?
Je m’aperçois que 28 jours pèsent autant que 10 années de plongée profonde. Parce que le temps s’est allongé, nous n’avons pas appréhendé les choses dans l’urgence comme on l’avait toujours fait. C’est la démonstration que l’outil était efficace. Aujourd’hui, on a l’impression qu’on connaît beaucoup plus la Méditerranée.
Quel message voulez-vous passer ?
La Méditerranée est double. La Méditerranée côtière dans ses eaux très lumineuses, claires entre 0 et 30 mètres, et ses grands herbiers de posidonie. Et puis tout le reste de la Méditerranée peu profonde que l’on sait abimée, saccagée par les ancres des bateaux, par la surpêche, les pollutions plastiques. Mais il y a une autre Méditerranée. Celle qui démarre au-delà de 60 mètres de profondeur et qui se caractérise par de véritables récifs coralligènes boostant la biodiversité.
Qu’est-ce qu’il y a d’inédit dans votre démarche ?
D’un point de vue très universel, il y a cette idée générale qu’il est important de surprendre les gens sans aller au bout du monde. Et ça tombe terriblement bien avec cette période de crise sanitaire où il va falloir réapprendre à se satisfaire du près de chez soi. J’aimerais bien croire que quand notre film va sortir (1), ça permettra de relativiser cette notion de l’exotisme qui se compterait en nombre de kilomètres parcourus. L’exotisme, c’est une histoire de regard, d’attention que l’on porte aux choses.
Vous étiez un confiné volontaire. Qu’est-ce que ça change ?
C’était extrême. Il n’y avait pas de fenêtre, 28 jours à 4 dans 5 m2, un inconfort thermique absolu, où on ne peut plus se parler. Mais on l’a très bien vécu parce que ça a avait du sens, parce que cet emprisonnement nous ouvrait paradoxalement une nouvelle liberté. C’est la question du sens qui permet de tout supporter. Si on a bien clair à l’esprit pourquoi se confiner, pourquoi subir ces contraintes. Dès qu’on a répondu à la question du pourquoi, alors on supporte.
A quoi vont servir vos données ?
Nous avons été le bras armé de plusieurs partenaires scientifiques. Dont le Centre scientifique de Monaco qui nous avait demandé de faire des prélèvements sur les gorgones et les coraux. Le but d’une telle manipulation, c’est bien que tous les protocoles que nous appliquons aux sites peu profonds, nous pouvons désormais les appliquer aux très profonds. On a donc procédé à des prélèvements d’eau, on va aussi fabriquer une carte sonore. Car l’ambition, à long terme, c’est de pouvoir poser des micros et d’en ressortir un diagnostic écologique.
(1) Le documentaire de 90 minutes devait être diffusé en prime time sur Arte à l’occasion du congrès mondial pour la nature qui devait se tenir du 11 au 19 juin à Marseille. Comme il a été reporté à 2021, la date de diffusion a été reportée à cause de l’épidémie de coronavirus. Aucune date n’a encore été communiquée.
A Monaco, deux beaux souvenirs
L’équipe d’Andromède Océanologie est venue jusqu’à Monaco pour ses plongées. Ils y ont trouvé deux pépites. D’abord, la porcelaine pourpre, « un petit coquillage sublime qui vit en symbiose dans les grandes gorgones rouges dans lequel il trouve à la fois le gîte et le couvert ». Il s’agit d’un coquillage nacré dont le manteau du mollusque est mimétique. Non seulement, il reprend la forme et les motifs de la gorgone rouge mais il a même des sortes de petits tubercules qui ressemblent au polype de la gorgone. « C’est du coup un coquillage difficile à voir. Mais grâce aux heures que nous avions devant nous, je l’ai trouvé dans les eaux de Monaco. » Laurent Ballesta a aussi pu observer un serpenton à long nez. Sorte de murène très fine mais très longue de plus de deux mètres de long « avec une gueule de film d’horreur armé de dents acérées ». L’extrémité de sa queue est une sorte de dague osseuse, comme un poignard très pointu, qui lui permet de s’enfouir dans la vase très vite et de creuser un terrier en marche arrière. « Je l’avais déjà vu quelque fois mais toujours que sa tête qui ressortait du sable. Là, j’ai eu la chance de le voir presque sortir entier de son terrier. C’est un animal magnifique, on a l’impression qu’il a été couvert de feuilles d’or », commente le biologiste marin.
L’image qui l’a ému ?
Près d’une trentaine de comportements ou espèces jamais illustrées en milieu naturel ont été rapportées par l’expédition Gombessa 5 comme le barbier perroquet (voir notre portfolio), la morue cuivrée, la cardine tachetée ou les parades nuptiales des murènes. Pour Laurent Ballesta, l’image de l’expédition qui l’a le plus ému, c’est ce couple de calmars veinés. « Premier jour, première sortie et première récompense. Pendant trois heures, devant nous, nous avons eu un spectacle incroyable : la reproduction des calmars veinés qui tournaient, changeaient de couleur, qui s’attrapaient les uns les autres. On voyait les tentacules du mâle passaient dans le manteau de la femelle. Ensuite, on voyait les femelles s’en aller pondre leurs œufs dans des petites cavités. Cela n’avait jamais été observé. Nous étions tous les quatre à filmer et photographier tout ce qu’on pouvait. » Ensuite, c’est un petit cadeau plus personnel sur la fin du séjour qui est arrivé au scientifique. « Je suis tombé sur un couple de murènes de Méditerranée. On ne peut pas faire plus banal, sauf qu’elles m’ont donné le spectacle de leur parade nuptiale. On n’ose pas trop s’approcher parce que ça paraît très agressif. Je les ai vu s’enlacer, se dresser comme des cobras, ouvrir des gueules immenses. C’était assez bref comme événement mais j’ai pu faire quelques photos d’un spectacle qui, à ma connaissance, n’a jamais été documenté. »
