mardi 26 mai 2026
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    Christophe André : « La peur est vertueuse quand on l’écoute »

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    Psychiatre, écrivain, spécialiste de la méditation de pleine conscience, Christophe André analyse pour l’Obs’ l’expérience du confinement et ce qu’il pourrait en rester dans la société de demain.

    Pourquoi les médias font actuellement appel à ce que vous nommez les « calmologues » ?

    Au début de la crise, j’avais été invité à un journal télévisé de France 2. Ça m’avait frappé parce que j’étais en attente, j’avais assisté à l’intégralité du journal, et au bout d’une demi-heure de nouvelles horribles, j’étais angoissé. Je me suis dit « les virologues angoissent et ensuite on appelle les calmologues » pour apaiser les gens. Ce qui m’avait beaucoup frappé, et c’est sûrement ce qui explique qu’on me sollicite plus que d’habitude, c’est la façon dont les médias appuient très fort sur la pédale à angoisse. Trop fort à mon avis même. Ils font un travail un peu trop anxiogène. Je vois bien qu’ils s’en rendent comptent et qu’ils éteignent eux-mêmes un peu l’incendie qu’ils ont allumé. J’aimerais bien que les médias aient une approche un peu plus équilibrée. Sans masquer, il faut dire les choses mais en entier.

    Cela vient aussi de l’envie des gens de recevoir ce genre de nouvelles ?

    C’est le problème ! Notre cerveau a une appétence aux mauvaises nouvelles comme notre estomac a une appétence au sucré et au sel. Les fabricants de l’industrie agro-alimentaire en abusent, ils mettent trop de sel, trop d’exhausteur de goût, trop de sucre. Notre appétence du cerveau pour les mauvaises nouvelles… les médias abusent de nos tendances. Ils savent que cela capte notre attention et ils y vont joyeusement.

    D’un autre côté, il y a aussi de plus en plus de personnes qui ont envie d’entendre des discours comme le vôtre…

    Moi, je suis un médecin donc ce que je veux c’est éviter les excès d’inquiétude. S’inquiéter, ce n’est pas mal. Être prudent non plus. Mais là, je vois bien des dérapages. Donc mon boulot, c’est de dire aux gens que la situation n’est pas désespérée, qu’il y a des choses à faire : détendez-vous tout en étant lucide. Il faut faire un bon usage de ses émotions tout en affrontant la situation. Il ne faut pas raconter de bobard, ne pas faire croire qu’il n’y a aucun problème. Il faut juste y faire attention et ne pas oublier de voir aussi tout ce qui marche bien. Cette crise montre que beaucoup de choses marchent bien. C’est aussi cela mon but : équilibrer l’excès d’angoisse et de sinistrose. Avoir un bon usage de l’inquiétude.

    Qu’est-ce qu’a révélé la crise de nos peurs ?

    La peur, c’est comme la douleur. Si votre corps n’est pas équipé de capteurs à douleur, vous allez mettre la main sur un objet brûlant et ne pas vous en rendre compte. C’est un signal d’alarme au début la douleur et c’est précieux. La peur et l’inquiétude, c’est pareil. Ce sont de petits signaux qui nous indiquent qu’il y a peut-être un problème autour de nous. Ce à quoi cela doit nous pousser, c’est à être plus attentif et à être prudent. La peur est vertueuse quand on l’écoute, quand on la domine et quand elle nous conduit à la prudence.

    Qu’est-ce qui vous a surpris dans les premières réactions suite à la décision de confinement ?

    La crise n’a rien révélé de nouveau. Quand vous regardez les descriptions que font les historiens des épidémies au Moyen-Âge, on retrouve exactement les mêmes comportements. D’abord des décideurs qui tentent de calmer, de mentir, de cacher la mauvaise nouvelle. Les gens qui au début n’y croient pas, qui continuent de faire n’importe quoi. Et puis après, tout le monde qui veut fuir, l’apparition de comportements extrêmes à la fois dans l’héroïsme et dans le sordide. Ces crises sont des dérégulateurs de comportement. Cela fait ressortir ce que l’on a de meilleur et ce que l’on a de pire.

    Pourquoi ?

    On est tous à la croisée des chemins à la fois avec la tentation de rester solidaire, et celle de sortir des clous. Ça nous met face à nos responsabilités. Et puis, il y a cette évidence que pour être quelqu’un de bien, un humain respectueux, il faut faire des efforts. Pour aller dans le sens de nos bons penchants et freiner les mauvais. On les a tous en nous. Ceux qui émergeront de la société, c’est ceux que nous aurons privilégié à la fois individuellement et collectivement. C’est aussi pour cette raison qu’il est important que les médias n’oublient pas de mettre en avant ces comportements de solidarité pour montrer qu’ils existent et pour motiver les gens à activer les mêmes ressorts chez eux. La plupart des humains sont sensibles à ce que font leur voisin. Donc si la majorité de leurs voisins est solidaire et généreuse, ils le seront aussi. Si la majorité se comporte de manière égoïste, ils le seront aussi.

    Même si le comportement humain reste le même à travers les âges, est-ce qu’il y a quelque chose de l’homme de 2020 qui symbolise à vos yeux la société actuelle ?

    Globalement, les grandes dérives sont celles des dérives narcissiques, le manque de solidarité et le « moi je ». Et d’autre part, la dérive matérialiste. On court après le confort, le bien-être et le bonheur. Non pas par une démarche psychologique ou philosophique mais par une démarche d’achat, de consommation. Et dans le cadre de cette démarche matérialiste, on a oublié qu’on était mortel, que la vie était brève et que le bonheur ne s’achetait pas. Et donc, quand une maladie comme le Covid-19 déboule dans nos sociétés, elle nous force à ouvrir les yeux sur tout ce qui ne va pas dans nos modes de vie. Trop tournés vers l’achat la consommation, vers des impulsions égoïstes… Toutes ces choses-là nous ont un peu explosé à la figure… La mort était en exil, les gens mourraient dans les hôpitaux, les Ehpad, les services de soins palliatifs. Et puis là, la revoilà ! On sait qu’elle peut toucher tout le monde dans la rue. Elle se balade sur les poignées de porte, dans les systèmes d’incubation de train ou d’avion. C’est un bon rappel. C’est assez utile de ne pas oublier qu’on est mortel. Alors c’est assez normal et souhaitable d’éviter de mourir, mais c’est bien de penser à la mort parce que ça nous apprend à mieux aimer la vie.

    Le confinement a aussi confronté de nombreuses personnes au silence. Ce qui a pu en déstabiliser certains. Pourquoi ?

    Il y a des gens que cela a angoissé parce qu’effectivement l’action, le bruit de fond permanent, évitent d’avoir à se confronter à ce qui peut nous inquiéter. Il y a des gens que cela a simplement surpris au début puis ravis à la fin. Qui se sont aperçus que finalement c’était agréable de ralentir, de ne plus avoir le bruit des voitures mais celui des oiseaux. Je dirais quand même que pour la plupart des gens, ça a été une bonne surprise. Pour les hyperactifs, les stressés, les drogués de l’action, ça a été une angoisse.

    Sur le long-terme, la période actuelle marquera-t-elle les esprits durablement ?

    D’abord, cela va laisser des traces économiques. Beaucoup d’entreprises vont être en très grande difficulté et cela va avoir un impact majeur. Ça a été un débat au sein des instances médicales : pour sauver certaines vies fragiles et âgées, on va mettre en danger beaucoup d’autres vies de gens plus jeunes. Qui vont du coup ne pas avoir d’emploi, déprimer, sombrer dans l’alcool, dans la violence ou la marginalisation.

    Et sociologiquement parlant ?

    Il y aura des traces dans ce que l’on appelle en microsociologie, la sociologie des petits détails du quotidien. Il est probable que cette épidémie nous rapproche du mode de fonctionnement des Asiatiques quant au contact corporel. Les poignées de main et les bises non indispensables vont disparaitre. Ça va changer aussi.

    « Il est probable que cette épidémie nous rapproche du mode de fonctionnement des Asiatiques quant au contact corporel. Les poignées de main et les bises non indispensables vont disparaitre »

    Et sur le plan psychologique ?

    C’est dur de le dire à l’avance. Au début, on parlait de stress post-traumatique. Ça ne va certainement pas aller jusque-là. Il y a des gens pour qui ce sera un très mauvais souvenir. Ce qui est clair, c’est que le confinement n’a pas rendu les gens violents. Mais ça a concentré les violences qui étaient jusque auparavant diluées dans le temps. Je crois que malheureusement, ça aura déstabilisé les gens fragiles qui n’allaient déjà pas bien. Et que ça aura été un souvenir hors du temps de ralentissement pour les personnes qui ont pu se mettre en télétravail. Mais il est très difficile de dire ce que seront les conséquences psychiatriques. L’avenir nous le dira.

    Cette période peut-elle nourrir des colères sociales ?

    C’est évident ! Ce qu’on a vu pendant le confinement, c’est que ça a encore radicalisé — en tout cas en France — les insatisfactions et les ressentiments. C’était très spectaculaire quand l’État français a ouvert la pompe à billets et a balancé de l’argent aux petites entreprises, décrété le chômage de masse, ce qui était exceptionnel. C’était une chance hallucinante de bénéficier de mesures comme celles-là. Pour autant, personne n’était content. Ça s’explique assez bien. En fait, plus ça va, plus notre société se morcelle. Il y a de moins en moins de sentiment d’appartenir à une communauté nationale et de ce fait de devoir faire des concessions. Le confinement a encore aggravé ça parce que finalement quand les gens sont confinés, ce qu’ils font c’est qu’ils restent connectés à leur source d’informations préférée, à leurs réseaux sociaux préférés. En fait, cela connecte à des gens qui pensent comme vous. Comme vous n’avez plus ces frottements avec le réel, avec de gens pas d’accord avec vous, que permet la vie quotidienne, là en confinement vous choisissez. Donc ça vous radicalise encore plus.

    Une leçon à retenir ?

    Même si je n’aurais pas aimé être à la place des politiciens, la leçon à retenir c’est qu’il ne faut pas traiter les citoyens de manière immature. Il aurait été dit dès le début la réalité de la situation — notamment vis-à-vis des masques — on leur en aurait moins voulu que de nous avoir pris pour des ânes.

    Le confinement a été l’occasion pour beaucoup de découvrir la méditation. Quel regard portez-vous sur cet intérêt ?

    Je l’ai plutôt vu avec plaisir parce que je considère que la méditation est une démarche bénéfique, validée par la science, bonne pour la santé. C’est sûr que la qualité de ce qui était présentée sur internet était inégale. Mais je pense quand même que notre époque souffre d’un grand déficit d’intériorité. Nous sommes plus vers l’extérieur de nous-mêmes justement par les impulsions, les distractions, la consommation d’écran des jeux vidéo. Donc tout ce qui nous ramène vers un peu de calme, de lenteur, de reconnexion à nous-même, de voyage intérieur, moi j’ai tendance à considérer que globalement c’est plutôt bien.

    Qu’aimeriez-vous voir de positif ressortir de cette période et se prolonger ?

    Chacun va lire dans cette crise ce qui confirme ses convictions. Pour beaucoup d’entre nous, c’est la conviction que c’est une répétition générale de l’effondrement à venir si on ne modifie pas nos modes de vie. Réfléchir encore plus à ce que j’appelle la mondialisation inutile, celle qui est tournée vers le profit, vers les loisirs égoïstes. Prendre l’avion pour aller en Thaïlande quelques jours, c’est fini. On ne peut plus faire ça surtout que l’on sait que ça véhicule des virus, que ça aggrave le réchauffement planétaire qui lui-même perturbe l’ordre et la répartition des espèces sauvages animales. J’espère que cela va nous rester : réduire un petit peu nos trains de vie matérialistes sans pour autant retourner à l’âge des cavernes. Ça aura marqué les esprits en montrant la possibilité de vivre différemment.

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