Qualité de vie — Lors des séances budgétaires d’octobre, le conseil national a tiré à boulets rouges sur la gestion des chantiers publics monégasques (1). Les élus estiment qu’il « n’est plus tolérable » de connaître des retards de plusieurs années dans les livraisons, et des surcoûts budgétaires allant « de 20 à 40 % ». Autre colère exprimée : le manque de résultat sur les nuisances sonores. Le gouvernement, de son côté, a défendu ses actions sur le terrain —
Impossible d’être passé à côté… Depuis un long moment, les nuisances sonores liées aux chantiers publics et privés et les dysfonctionnements dans leur gestion, monopolisent les discussions en ville et le débat politique. Face à « l’exaspération de la population », les élus du conseil national n’ont qu’une obsession et qu’une requête en tête : une véritable « croisade anti-bruit » doit être menée par le gouvernement… Pour injecter un peu de quiétude dans le pays, deux arrêtés ministériels ont donc été publiés en janvier 2019. Le premier concerne les horaires de travaux. Depuis cette période, une trentaine de chantiers (sur une cinquantaine au total actuellement en cours dans le pays) ont l’interdiction, sauf dérogations exceptionnelles, d’effectuer des travaux le samedi. Et en semaine, les horaires sont limités de 7h30 à 19h30. Le deuxième arrêté ministériel concerne le matériel de construction : les entreprises ont l’obligation — sous peine de sanctions pécuniaires — de s’équiper d’engins de construction moins bruyants. Sauf que, neuf mois après la publication de ces deux textes, le bilan n’est clairement pas satisfaisant selon le conseil national. Les élus dénoncent « une application pour le moins parcimonieuse » de ces arrêtés ministériels. « En matière de surveillance des chantiers, de bruit, de contrôles, de sanctions, d’engins insonorisés, de sarcophages acoustiques, nous ne sommes pas le pays exemplaire que nous sommes dans de nombreux autres domaines. La smart-city c’est bien, mais les Monégasques et les résidents veulent d’abord des smart-chantiers ! », lance tout de go le président Stéphane Valeri.
Contournement des arrêtés ministériels ?
Les élus en sont donc convaincus : les résidents ne ressentent pas un avant/après sur le terrain. « La population a le sentiment que ces arrêtés ministériels n’ont pas été respectés », insiste Guillaume Rose, président de la commission environnement et qualité de vie. Les conseillers nationaux ont donc demandé des réponses concrètes au gouvernement. « A quels moments ces arrêtés ont-ils pu être détournés et quels abus ont pu être commis ? Des contrôles sérieux et rigoureux ont-ils été appliqués ? Nous vous demandons un rapport en toute transparence pour mesurer à quel point ces arrêtés ministériels ont pu souffrir d’un retard dans leur application, ou d’un contournement. » Et c’est logiquement la “madame chantiers” du gouvernement, Marie-Pierre Gramaglia, qui s’est livrée à une longue explication de texte. Le conseiller-ministre à l’équipement a tout d’abord indiqué pourquoi 19 chantiers ont été épargnés par la limitation des horaires de travaux. Sans surprise, les « raisons sont économiques » indique-t-elle. Car dans une opération de construction, le financement est généralement basé sur un calendrier de réalisation qui doit être tenu. Sinon ? « Ne pas respecter ces engagements pourrait avoir des conséquences graves. Les constructeurs auraient à leur charge des pénalités peut-être considérables à payer, explique le département des travaux publics. Dans un État de droit, on ne change pas les choses du jour au lendemain en imposant des modifications du cadre juridique qui seraient insurmontables. » Même analyse pour Marie-Pierre Gramaglia : « Les chantiers privés qui étaient déjà engagés avec un délai de finition des travaux ne pouvaient pas, du jour au lendemain, être soumis aux nouveaux arrêtés ministériels. » Aujourd’hui, 13 chantiers bénéficient encore des anciens arrêtés ministériels, dont deux qui devraient être finalisés d’ici la fin de l’année.
Dispositifs anti-bruits : tapis insonorisants, parois et bâches
Mais concrètement sur le terrain, quelles mesures ont été mises en place pour réduire la pollution sonore ? Selon le gouvernement, des dispositifs anti-bruits ont été déployés par la direction des travaux publics, et généralisés sur l’ensemble des chantiers. Exemples : pour clôturer les chantiers, des parois anti-bruits ont été installées, des tapis insonorisants ont été placés à l’intérieur des bennes, ainsi que des bâches acoustiques sur le matériel le plus bruyant, comme sur les foreuses. « Nous sommes également en train de généraliser une méthode de construction qui, certes, est un peu plus onéreuse mais qui implique une grosse réduction de bruit et de poussière. C’est la méthode “top & down”. C’est celle qui a été retenue sur le chantier Pasteur. Une technique qui a demandé un surcoût de plus de 10 millions d’euros », précise Marie-Pierre Gramaglia. Le principe de cette méthode ? Il s’agit de réaliser des travaux simultanés de superstructure et de terrassement. Autre initiative prise : une commission d’innovation monégasque a été créée. Celle-ci est composée de nombreux professionnels du bâtiment. Son rôle est, entre autres, d’assurer une veille technologique sur les innovations permettant de réduire les nuisances sonores sur les chantiers urbains.
Sarcophages acoustiques : trop cher ?
Autre question qui se pose : où sont passés les sacro-saints sarcophages acoustiques ? Depuis des mois, le conseil national martèle cette question et se désole de n’en voir aucun sur les chantiers monégasques… C’est en séance budgétaire que le gouvernement a enfin livré une réponse sur ce point. « Il ne suffit pas de claquer des doigts pour poser un sarcophage acoustique. C’est très coûteux et très difficile à mettre en place. D’autant plus sur des chantiers aussi contraints que les nôtres. Un véritable sarcophage acoustique, complètement hermétique, nécessite 6 mois de construction, a répondu Marie-Pierre Gramaglia. Cela a donc une incidence sur le coût des travaux et sur les délais de livraison. Ce n’est pas possible d’en installer sur tous les chantiers. » Une réponse qui n’a manifestement pas convaincu le président du conseil national, estimant qu’entre tout ou rien, une voie intermédiaire peut être trouvée… « Cette année, vous dépensez 600 millions d’euros sur les chantiers publics. Vous nous dites qu’il y a 20 à 40 % de dépassement budgétaire, soit 120 à 240 millions d’euros supplémentaires, et vous n’êtes pas capable de trouver quelques millions d’euros pour financer des sarcophages et assurer la tranquillité du pays ?, a interpellé Stéphane Valeri. Vous nous dites que ce n’est pas possible partout… Très bien ! Mais pourquoi, il n’y en n’a nulle part ! Si ce n’est pas possible partout, cela veut bien dire que c’est possible quelque part. Or, il n’y a pas un seul sarcophage acoustique sur un seul chantier public ! » Reste à voir si le gouvernement envisagera à l’avenir d’en poser… Seule certitude pour l’heure : sur le chantier de la villa Carmelha — que le gouvernement « veut exemplaire » — un sarcophage acoustique devrait bel et bien être construit.
Double-vitrage : trop tardif ?
Autre point qui a fait polémique : l’installation des doubles vitrages dans les appartements situés tout près des chantiers. « Pour ceux qui subissent des nuisances longue durée, nous avions demandé l’installation de double vitrage de dernière génération », ont rappelé les élus. Car dans de nombreux appartements, ils sont vieux de plusieurs décennies, et donc inefficaces pour réduire le bruit. « Quand c’est vraiment nécessaire et qu’on peut le faire, on le fait, a certifié Jean Castellini, conseiller-ministre aux finances et à l’économie. Des sommes ont été inscrites dans ce but dans le cadre du budget primitif 2020. » Ce membre du gouvernement a donné un exemple concret et récent : dans la résidence domaniale Les Eucalyptus (situé près du chantier du Stade Louis II) 37 appartements ont bénéficié de la pose de double-vitrage. « Dans cette résidence, un recensement des fenêtres vétustes sur la totalité des appartements sera effectué », a-t-il rajouté. Une démarche bien trop tardive selon le conseil national. Car des élus avaient tiré la sonnette d’alarme sur les nuisances de ce chantier il y a déjà un an.
Information aux riverains : défaillante ?
Qu’en est-il alors de l’information des résidents ? S’est-elle améliorée ? Selon l’élue Primo ! Michèle Dittlot, ce point, aussi, laisse à désirer : « Les exemples du manque de communication sont encore trop nombreux. Cela a été le cas pour les locataires des Caroubiers qui sont voisins du chantier du nouvel hôpital, a-t-elle indiqué. Il faut que les riverains connaissent la durée des travaux, les horaires de travail des ouvriers, les éventuelles dérogations qui seront accordées. Ce sont autant de choses qui vont permettre aux personnes de mieux s’organiser pour leurs activités. Il faut que le gouvernement s’assure que les entreprises des chantiers privés en fassent de même. » De son côté le gouvernement a répondu que l’information aux riverains a été renforcée et que des réunions en amont des chantiers et pendant les travaux, ont bel et bien lieu. Les riverains peuvent également signaler aux services de l’Etat s’il y a telle ou telle infraction ou incivilité constatée sur un chantier.
Ressenti des promoteurs
Et les promoteurs dans tout ça ? Qu’en pensent-ils ? « Vous dites que les chantiers ne sont pas exemplaires. Il est certain que l’on peut encore amener des améliorations. Mais de gros efforts ont été faits par les différents services, les entreprises, et les promoteurs », assure Marie-Pierre Gramaglia. Avant de conclure : « Le conseil national nous fait part du sentiment de la population selon lequel il n’y a pas assez de contrôles et de pénalités. Nous avons, de notre côté, le ressenti des promoteurs et des entreprises qui nous disent qu’il est de plus en plus difficile de travailler, que les contrôles sont nombreux, et que l’on devient très exigent… »
(1) Pour montrer leur insatisfaction, les 21 élus de la majorité Primo ! et l’élu Union monégasque Jean-Louis Grinda, ont voté contre le chapitre « Grands travaux — urbanisme » du projet de loi sur le budget rectificatif 2019.
