Souvent traversé sans être vraiment observé, le quartier du Jardin exotique abrite pourtant une incroyable diversité architecturale. Des villas orientalisantes du début du XXème siècle aux tours vertigineuses du XXIème, il raconte plus d’un siècle de transformations urbaines et de visions esthétiques. Si certains édifices peuvent diviser ou déranger par leur apparence, tous témoignent d’une époque et d’un style. On vous embarque !
On le traverse quotidiennement sans vraiment l’observer… Et pourtant, le boulevard du Jardin exotique abrite une richesse insoupçonnée : celle de bâtiments emblématiques qui racontent plus de cent ans d’histoire architecturale. Des influences persanes de la Villa Ispahan, à la modernité futuriste de la Tour Simona, en passant par le style art déco du Palais Zigzag, sans oublier l’architecture paquebot de l’immeuble Les Rotondes, ou bien le retour nostalgique à la Belle époque avec l’Oiseau Bleu, c’est tout un récit de styles et d’époques qui se déploie. « Pour moi, le Jardin exotique est la séquence architecturale la plus spectaculaire et la plus improbable de Monaco. Ce quartier me semble assez unique, y compris sur la Côte d’Azur », confie Jean-Philippe Hugron, journaliste et critique d’architecture, auteur d’un guide sur l’architecture à Monaco et dans les communes limitrophes (1).

Villa Ispahan, beauté persane (1910)
L’un des bâtiments les plus saisissants de beauté au Jardin exotique est sans aucun doute la Villa Ispahan, appelée Villa Danichga jusqu’en 1986. Exceptionnellement bien conservée, cette villa réalisée en 1910 par l’architecte François Médecin est typique de l’architecture mauresque de la période Belle Époque sur la Côte d’Azur. À l’origine de cette demeure, on retrouve un diplomate perse : Mirza Riza Khan, plus connu sous le nom de prince Arfa. Proche du prince Albert Ier, il fut l’une des grandes figures diplomatiques de son temps, menant sa carrière entre la Russie et la Turquie. Comme beaucoup d’aristocrates et de têtes couronnées qui venaient hiverner en Principauté pour goûter aux plaisirs du casino et du soleil méditerranéen, il souhaitait posséder sa propre villa à Monaco. Une demeure qui lui soit à la fois intime et familière. « Cette villa devait ressembler à sa maison d’enfance, explique Jean-Philippe Hugron. Je n’ai pas vérifié si sa villa d’enfance ressemblait exactement à celle-ci, mais il a demandé à l’architecte François Médecin de concevoir une maison dans un style orientalisant, d’influence perse. » Ainsi naquit la Villa Ispahan, avec ses mosaïques bleues, sa façade ornée de faïences colorées et ses inscriptions persanes.

Le Simona, l’architecture iconique
Dans le paysage monégasque, la Tour Simona, conçue par Jean-Pierre Lott au début des années 2000, ne passe pas inaperçue, tant par sa taille que son architecture singulière. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, Monaco, comme beaucoup de villes européennes, connaît une lassitude des bâtiments modernes classiques. Pour rompre avec cette austérité, les architectes imaginent alors des bâtiments spectaculaires, pensés comme de véritables événements urbains. « Il faut créer un événement. Une ligne, un pic, un surgissement qui bouscule le paysage. Et Simona, c’est ça », explique Jean-Philippe Hugron. La tour s’érige ainsi comme un totem vertical, rompant avec la rationalité et la répétition des immeubles alentour. Pour ce journaliste, Simona incarne parfaitement ce que le théoricien britannique Charles Jencks appelait l’architecture iconique : « L’architecture iconique, c’est une image, un symbole. Elle devient en quelque sorte la carte postale de la ville. » À l’instar du Gherkin à Londres ou du musée Guggenheim à Bilbao, la tour monégasque incarnerait donc ce rôle d’icône visuelle. Après l’édification de cette tour, une forme d’audace architecturale revient à Monaco. En revanche, contrairement à la plupart des tours conçues pour accueillir une forte densité d’habitants et de logements, la Simona adopte une logique précisément inverse. Haute de 90 mètres, elle compte 22 étages pour seulement 22 appartements. La volonté ici est d’offrir à une clientèle aisée des logements XXL. Autre particularité : ici, pas de grandes baies vitrées. La vue des habitants est donc limitée. « Jean-Pierre Lott déteste les fenêtres », note d’ailleurs avec humour Jean-Philippe Hugron. Le Palais Honoria au 2 bd de Belgique, également conçu par Jean-Pierre Lott, est sur le même principe d’une vue extérieure très contrariée pour les habitants qui y résident. Les barres filantes en façade, sur l’entièreté de l’immeuble, ont pu été critiquées pour leur aspect un peu oppressant.

Observatoire Palace, l’esthétique monumentale
En 1938, l’immeuble Observatoire Palace marque une nouvelle étape dans l’évolution du style Art déco. On tend alors vers une esthétique plus monumentale. Dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, les régimes autoritaires en Italie et en Allemagne réhabilitent le classicisme monumental comme langage du pouvoir. Cette influence traverse les frontières et inspire une architecture plus rigoureuse, symétrique et hiérarchisée. Conçu par Paul Labbé et Marcel Médecin, également auteurs du Palladium à Nice, l’immeuble se distingue par son corps central surélevé encadré de deux ailes latérales en retrait. Une composition typique de la fin des années 1930. « À Paris, cette tendance trouve un écho avec le Palais du Trocadéro, construit pour l’Exposition universelle de 1937. À Monaco, le Sporting d’Hiver illustre ce même goût pour la monumentalité, tout en l’adaptant à l’échelle de la Principauté », rappelle Jean-Philippe Hugron.

L’Oiseau bleu : nostalgie architecturale
Jean-Philippe Hugron le dit sans ambages. « L’Oiseau bleu est un immeuble qui ne serait pas vraiment apprécié ni reconnu par les professionnels de l’architecture. » Mais selon journaliste il mérite qu’on s’y attarde. Pourquoi ? Car selon lui, il est l’expression d’une véritable nostalgie. Face aux transformations incessantes de la Principauté et après des décennies dominées par le modernisme et les grands ensembles, un certain rejet s’installe. La réponse à cette lassitude a pris la forme d’un retour au passé, d’une « architecture pastiche » cherchant à recréer l’atmosphère de la Belle Époque. « Il y a eu un besoin de retour à l’histoire, un besoin d’ornement, un besoin de classicisme », analyse-t-il. L’Oiseau bleu incarne ainsi le désir de ralentir le temps dans une ville en perpétuel mouvement. Une envie de pause. « Ce bâtiment est peut-être critiquable, mais il exprime ce désir de retrouver un Monaco Belle Époque. » Son apparence hybride a quelque chose de déroutant. « Vous ne savez pas de quelle époque est ce bâtiment : ce n’est pas ancien, mais ce n’est pas nouveau non plus. On est un peu perdu en l’observant. » Pour la petite histoire, L’Oiseau bleu, a été construit à la même période que la très moderne tour Simona. « Simona incarne ainsi la contemporanéité la plus spectaculaire, tandis que L’Oiseau bleu exprime une nostalgie tout aussi spectaculaire », conclut Jean-Philippe Hugron.

Le Palais Zigzag, un manifeste de l’Art déco
En 1930, au 3 rue Honoré-Labande, s’élève le Palais Zigzag. Comme son nom l’indique, l’immeuble se distingue par sa silhouette géométrique en forme de zigzag, véritable signature de son identité. Conçu par l’architecte Yves Bachelier, il représente l’un des exemples les plus emblématiques du style Art déco à Monaco. Ce mouvement — né dans le sillage de l’Exposition internationale des arts décoratifs de 1925 à Paris — prône une rupture avec les styles historiques (néo-gothique, néo-byzantin, ou encore néo-classique). À cette époque de renouveau, des figures comme l’Autrichien Adolf Loos, auteur de la célèbre formule « l’ornement est un crime », ou Le Corbusier avec son Pavillon de l’Esprit nouveau (1925), défendent une architecture fonctionnelle et épurée. Le Palais Zigzag illustre parfaitement cette évolution, en s’éloignant résolument de la richesse ornementale propre à la Belle Époque.

Les Rotondes, l’architecture paquebot
Construit entre 1939 et 1942, l’immeuble Les Rotondes au Jardin exotique incarne quant à lui un nouveau versant du style Art déco : celui de l’architecture paquebot, ou mouvement “streamline” en anglais. Ce mouvement s’inscrit dans une époque où les architectes, fascinés par le progrès technique et la modernité du voyage, trouvent dans les grands navires transatlantiques une nouvelle source d’inspiration « Les architectes vont être extrêmement émerveillés de faire ces voyages en bateau. Ils vont en absorber l’esthétique », explique Jean-Philippe Hugron. L’immeuble Les Rotondes s’inscrit pleinement dans cette esthétique inspirée des paquebots, avec des formes courbes, des garde-corps filants tout le long de la façade, des fenêtres en hublot, ou encore des bastingages. « Il est vrai que ce style paquebot va avoir un très grand succès sur la Côte d’Azur, à Nice, à Monaco notamment, avec également un passage de la fenêtre à la baie vitrée. C’est quelque chose d’assez nouveau dans les années 20-30. » Plusieurs immeubles en Principauté ont effectivement adopté cette architecture comme Le Victoria au 13 boulevard princesse Charlotte.

Les Magnolias, entre « brutalisme » et retour à l’art
À première vue, l’immeuble Les Magnolias, construit en 1981 au Jardin Exotique, ne retient pas immédiatement l’attention. Ses formes massives peuvent même déconcerter, voire déplaire. Pourtant, comme le souligne Jean-Philippe Hugron, ce bâtiment mérite qu’on s’y attarde. Il témoigne d’un croisement entre plusieurs influences, notamment celle du brutalisme, un courant apparu dans les années 1950 et développé jusqu’aux années 1970, surtout en Europe, au Royaume-Uni et en France. Le terme « brutalisme » vient de l’expression béton brut, utilisée par Le Corbusier pour désigner le matériau principal de ces constructions d’après-guerre, à une époque où il fallait bâtir rapidement et solidement. Le béton, souvent laissé apparent, n’est ni caché, ni orné. C’est une architecture sans décor. À Monaco, toutefois, ce brutalisme s’est teinté de douceur. « Vous avez sur l’immeuble cette couleur un peu rosée, un peu provençale, qui évoque une touche nostalgique », explique Jean-Philippe Hugron. Les années 1970-1980 marquent également le retour de l’art dans la construction. Après les urgences de la reconstruction, la question esthétique revient sur le devant de la scène. Grâce à la politique du “1 % artistique”, une part des budgets publics est désormais consacrée à la création, une idée qui inspire aussi le secteur privé. Les Magnolias en offrent un bel exemple : « Vous avez le sous-bassement de l’immeuble qui a été fait par le sculpteur, graveur et peintre français Morog, qui a également réalisé les façades du Musée des Timbres et des Monnaies de Monaco à Fontvieille. Ici, l’art et l’architecture font corps. »

(1) Guide d’architecture, Monaco, Beausoleil, Roquebrune Cap-Martin aux éditions Dom Publishers. Jean-Philippe Hurgron est un journaliste spécialisé en architecture. Il reçoit en 2020 la Médaille des publications de l’académie d’architecture. Jean-Philippe Hugron est intervenu lors des Journées du patrimoine, dimanche 5 octobre 2025.
