SOCIETE/Pascale Podevin, psychologue clinicienne à Monaco, explique à L’Obs’ les mécanismes qui conduisent aux violences conjugales.
Pourquoi certains hommes basculent dans la violence ?
Certains l’expliquent par le fait que la société a préparé les hommes à occuper un rôle dominant. S’ils n’y parviennent pas naturellement, ils auront tendance à le faire par la force. Donc la violence dans le couple serait un moyen parmi d’autres de contrôler la femme. Cette explication est plutôt d’ordre culturel et social. Il y a aussi des facteurs psychologiques plus complexes lié au vécu de chacun. Il y a une grande vulnérabilité psychique cachée chez ces hommes.
C’est-à-dire ?
La plupart d’entre eux sont convaincus de ne faire que répondre à une agression. Du coup, il n’y a aucune intention consciente de faire du mal. Pour d’autres, il y a aussi des facteurs de personnalité qui s’ajoutent et les rendent susceptibles de réagir plus spontanément de manière violente : les impulsifs, les autoritaires, les psychopathes, les pervers, les alcooliques et ceux qui ont connu la violence dans leur enfance. Quand un homme frappe sa femme, son intention n’est pas de lui faire mal, mais de montrer sa domination. C’est lui qui commande. L’idée, c’est d’avoir l’autre sous son emprise. Avoir raison est une exigence absolue dans sa conception de la relation.
Ces hommes violents sont donc aussi en souffrance ?
Le plus souvent, ce ne sont pas des monstres psychopathes. D’où la surprise importante de l’entourage quand la vérité est découverte. Des structures associatives sont là pour les aider, car ils sont prisonniers de beaucoup de souffrances. S’ils ne comprennent pas ce qui les poussent à ces comportements violents, ils ne parviendront pas à construire des relations de couple stables et heureuses.
Pourquoi les femmes ont tant de mal à parler ?
Pour quatre raisons majeures : d’abord il y a la peur. Car la violence peut être extrême. Ensuite, il y a la perte totale de l’estime d’elles-mêmes. Et puis aussi la honte et la culpabilité.
L’amour pèse aussi ?
Sur le plan psychologique, ces femmes sont souvent dans l’idéalisation excessive de l’amour, qu’elles placent au-dessus de tout et du pardon. Ce qui permet ce type de violence c’est l’emprise psychologique majeure dans laquelle se trouve la personne maltraitée qui, le plus souvent, subit d’abord des violences psychologiques avant le premier passage à l’acte violent sur elle.
Il y a aussi des facteurs sociaux ?
Depuis bien longtemps, les femmes ont psychologiquement été préparées à être soumise par les codes de la société. Depuis le mouvement féministe à la fin des années 1960, les choses se sont adoucies dans les rapports sociaux hommes/femmes. Mais dans le privé, il faut encore du temps pour que les mentalités et les choses changent.
Les conséquences ?
Une grande difficulté encore pour ces femmes à se sentir soutenues et entendues socialement. En fait, ce sont des mécanismes de conditionnement qui peuvent s’apparenter aux lavages de cerceau. Des processus d’emprise paralysent les femmes et les empêchent de parler et de quitter un conjoint violent. Bref, elles tolèrent l’intolérable !
_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo
Violences conjugales : briser le tabou
SOCIETE/Les associations Gender Hopes et Femmes Leaders Mondiales Monaco ont lancé le 25 novembre un site web pour aider les victimes de violences conjugales : www.monacosaysnotoviolence.org.
Les chiffres font froid dans le dos. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) 1 femme sur 3 est victime de violences conjugales dans le monde. « 98 % des personnes battues sont des femmes. Cette violence se produit dans tous les milieux et toutes les catégories sociales. C’est un véritable fléau social », lance Pascale Podevin, psychologue à Monaco (voir son interview par ailleurs). Bien sûr, ce phénomène n’épargne pas la principauté. Selon les chiffres livrés par la Sûreté publique, 14 femmes et, plus étonnant, 6 hommes ont porté plainte pour violences conjugales en 2013. Contre 10 femmes et 2 hommes en 2012.
« Silence »
« En revanche, il faut garder à l’esprit que les statistiques sont toujours en deçà des réalités. Car beaucoup de victimes n’osent pas briser le silence. Pour certaines femmes, il est par exemple difficile de briser cette image du couple parfait qui brille en société. Pour d’autres, c’est aussi un mode de vie auquel il faut renoncer », explique Vibeke Thomsen, présidente de l’association monégasque Gender Hopes. Voilà pourquoi, pour rompre l’isolement de ces victimes, cette jeune association a lancé le 25 novembre dernier un site internet entièrement dédié, traduit en français et en anglais (1).
« Victimes »
« On s’est rendus compte à travers nos recherches que pour ces victimes, il y avait un bon système de soutien à Monaco. A savoir, un médiateur familial, des assistantes sociales ou encore la police qui est évidemment là pour les accueillir. En revanche, de prime abord, les victimes ne savaient pas à qui s’adresser. La meilleure façon de communiquer sur ce point était donc de créer un site internet explicatif. L’objectif de notre site est de dire : « Il faut en parler et vous n’êtes pas seuls »», ajoute la présidente. Le site recense par exemple les numéros utiles (police, hôpitaux, assistantes sociales, services sociaux, avocats spécialisés) qu’il faut contacter. Dans le courant du premier trimestre 2014, une brochure explicative sera aussi distribuée chez les médecins, à l’hôpital, dans les écoles ou encore chez les assistantes sociales.
Arme
Autre atout de monacosaysnotoviolence.org : il recense toutes les violences, pas seulement physiques, que des femmes ou des hommes peuvent subir au quotidien dans un foyer. Car les violences peuvent aussi être psychologiques : humilier, rabaisser, dévaloriser, dominer et isoler l’autre, lui faire des reproches dégradants ou encore diminuer les contacts avec sa famille et ses amis. Ou bien d’ordre économique : empêcher quelqu’un de travailler, contrôler combien la personne dépense, lui créer des dettes, ou lui donner un accès limité à l’argent, les cartes de crédit ou la voiture. Enfin, les violences peuvent aussi être sexuelles : violer, attacher l’autre et le pénétrer contre son gré, le forcer à agir selon des fantasmes, refuser à l’autre des contacts sexuels dans le but de le punir ou de le contrôler. « Personne n’a le droit de faire des rapports sexuels une arme », alertent ces deux associations.
_Sabrina Bonarrigo

