A quelques kilomètres de Monaco, sur un terrain de 15 000 m2 situé dans les hauteurs de Saint-Laurent d’Èze, se trouve une pépinière dotée de 11 serres où poussent des milliers de plantes destinées à orner la Principauté, des plus classiques aux plus rares.
Si à Monaco, rares sont les chanceux à disposer d’un jardin privé à leur domicile, la Principauté se rattrape dans l’espace public. Les 250 000 m2 d’espaces vert qui ornent la ville-État sont entretenus avec soin, que ce soit dans les jardins ou dans les rues et places publiques. Mais d’où viennent toutes ces fleurs ? Où sont-elles produites ? Dans une pépinière qui n’est évidemment pas située à Monaco au vu de l’espace nécessaire. La production est délocalisée à moins de 5 kilomètres de la Principauté, sur un terrain perché sur les hauteurs de Saint-Laurent d’Èze, acquis par le gouvernement monégasque en 1977, il y a 47 ans. Un lieu saisissant que nous a fait visiter Frank Champion, qui travaille à la direction de l’aménagement urbain (DAU) depuis 35 ans, aujourd’hui contremaitre de la section Jardins et en charge de la pépinière domaniale. Un amoureux de botanique qu’il fait bon d’écouter parler de son métier avec passion.
10 serres sur 15 000 m2 de terrain à Èze
Sur place, pas moins de dix serres, un mini jardin d’essai et un potager, répartis sur 15 000 m2 de terrain agricole pentu. Environ 200 000 plants y sont produits chaque année de plusieurs dizaines de variétés. Des plantes originaires des quatre coins de la planète : arganiers du Maroc, orchidée en arbre (Bauhnia) et autres espèces subtropicales. Par ailleurs, la Pépinière de Monaco utilise l’index seminum, un système d’échange international de semences rares, gratuit et basé sur la réciprocité entre les jardins botaniques du monde entier. La pépinière possède même certaines variétés classées annexes I par la Convention de Washington (1). Elles sont tellement rares qu’il faut un papier pour les transporter. Mais la grande fierté de Frank Champion, ce sont les cyclamens. « Nous sommes la seule administration, avec Cannes, à les produire depuis la graine, la germination. Toutes les autres achètent directement des plants parce que c’est complexe à produire », se targue-t-il.
Rouge et blanc systématique pour certains lieux stratégiques
Le contremaître participe à des expositions internationales et visite des pépinières étrangères pour repérer de nouvelles variétés. « J’ai récemment pris quelques pieds de Boronia parce que j’ai trouvé ces petites fleurs roses très jolies. Ils vont servir de pieds mère, on va essayer de les multiplier et une fois qu’on aura une petite série, je les proposerai aux chefs des différents secteurs (Monte-Carlo, Fontvieille, la Condamine, les Moneghetti, Monaco-ville, Larvotto). Ce sont eux qui, un an à l’avance, en fonction de ce que nous proposons par le biais d’un catalogue de fleurissement, choisissent les variétés dont ils ont envie, selon leurs goûts, l’esthétique, mais aussi en fonction de l’entretien qu’elles vont leur demander », poursuit-il. Notons qu’à certains points stratégiques de Monaco, devant la cathédrale ou devant la caserne des pompiers par exemple, ainsi que pour les inaugurations du Prince, les compositions sont systématiquement rouges et blanches, aux couleurs nationales. Une fois prêtes, les plantes sont emballées sur des rolls puis livrées à Monaco par camion et installées dans les parterres de la Principauté.
La production du potager envoyée au lycée hôtelier
Outre les espaces publics, la pépinière fournit les bureaux du ministère d’État, du conseil national, de l’hôpital, etc. « Ils peuvent nous demander des plantes pour leurs salles d’attente ou pour leurs bureaux », explique Frank Champion. Elle fournit également les plantes et fleurs pour les événements organisés par le gouvernement, la mairie de Monaco, le Palais ou la SBM en intérieur (vernissage, dîner…) et en extérieur. Ce sont les équipes de la pépinière qui avaient réalisé la bouche de Salvador Dali en fleur lors de l’exposition qui lui était consacrée, la voiture de course fleurie lors du Grand Prix, le gâteau d’anniversaire en fleur pour le centenaire… Prochainement, ses équipes interviendront aussi dans le cadre du Tour de France. « Ça pourrait être une ferronnerie en forme de vélo par exemple », indique le contremaître. Quant au potager, sa petite production est envoyée au Cordon d’or, le restaurant du lycée hôtelier Rainier III. Quand il est fermé, il alimente le mess des carabiniers et le mess des pompiers et les légumes trop durs sont réservés à Pollux, l’hippopotame du zoo de Monaco.
Visites et ateliers pédagogiques
Le gouvernement a récemment acheté 3 000 m2 supplémentaires collés au reste de l’exploitation. Un bâtiment va y être construit, partagé entre une salle de stockage et une autre pour accueillir les événements pédagogiques. Oui car en plus de son activité principale, la pépinière d’Èze organise des visites destinées au lycée hôtelier et des ateliers dans la crèche de la Croix-Rouge monégasque, sur le thème des abeilles par exemple, ou pour certaines associations comme l’Union des Femmes de Monaco (UFM). « Parfois je me déplace dans l’école FANB pour une session rempotage ou création de terrarium », explique Frank Champion. « Cette année à l’occasion des 40 ans de la Roseraie Princesse Grace, beaucoup d’ateliers seront axés sur le thème de la rose », explique Frank Champion.
Le lieu n’est pas ouvert aux particuliers, mais depuis 2021, une fois par an, des portes ouvertes sont organisées et rencontrent un franc succès. « L’année dernière on a eu 530 personnes sur deux jours. On ne savait plus où mettre les voitures ! », raconte le contremaitre.
Environnement : une gestion maîtrisée de l’eau
Au vu du réchauffement climatique, la pépinière de Monaco a adopté une gestion maîtrisée de l’eau. Les variétés de plantes peu gourmandes en eau sont privilégiées, « mais il faut aussi que les gros groupes qui nous fournissent se mettent à proposer davantage de végétaux de ce type », tient à préciser Frank Champion, qui gère la pépinière pour le compte de la DAU. Concernant l’arrosage, le site dispose d’un puit de 3 m3 et récupère l’eau pluviale, même si cela ne lui permet pas d’être entièrement autonome. Elle pratique, selon les serres, l’arrosage goutte à goutte, qui n’utilise que 2 litres d’eau par heure, ou l’arrosage par subirrigation (de l’eau est déversée sur des tablettes étanches, en circuit fermé, et l’eau restante est collectée puis réutilisée). « Avant, on faisait quatre rotations par an, maintenant nous n’en faisons plus que trois pour permettre à nos plantes qui vont subir la chaleur d’été d’être mieux enracinées pour faire des économies d’eau », ajoute Frank Champion.
Re-naturer la ville
« Re-naturer la ville ». C’est l’un des grands programmes de la Principauté en 2024 voué à faire face au réchauffement climatique. Il a été élaboré à la suite d’une étude réalisée en 2022 par un architecte urbaniste britannique du nom d’Andrew Grant. En substance, l’idée est de faire se rejoindre les zones vertes de Monaco entre elles et de rafraîchir les îlots de chaleur, les endroits très minéraux, en plantant des arbres qui feront de l’ombre, des pins en particulier. « Les palmiers pour l’ombre ce n’est pas extraordinaire », note Frank Champion, contremaitre de la section Jardins de la DAU qui précise que l’ombre et le rejet d’eau sous les arbres peut faire baisser la température de 6 ou 7 degrés. Parmi les autres conseils prodigués par Grant, revenir doucement à une végétation plus endémique, c’est-à-dire qui pousse spontanément dans la région. Il s’agirait alors de limiter les variétés tropicales, qui font pourtant la particularité (et peut-être la richesse) des jardins de Monaco.
(1) Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction.



