Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, consultant international depuis 2003, et auteur de l’ouvrage Une vision du monde (Bouquins), était en Principauté à la mi-mars lors des Rencontres Internationales Monaco Méditerranée (RIMM). Cet expert en relations internationales a livré à l’Obs’ son analyse sur la guerre en Ukraine et ses conséquences.
Vous avez déclaré que Vladimir Poutine, en déclenchant cette guerre en Ukraine, a commis « une erreur historique »…
La décision de Vladimir Poutine de déclencher cette guerre alors qu’il était sur le point, grâce notamment à Emmanuel Macron et au chancelier allemand, d’obtenir l’ouverture d’une grande négociation sur la sécurité en Europe, est effectivement aberrante, désastreuse. Poutine a pris une décision qui nous ramène au début de la guerre froide, avant les grandes négociations. Un moment où la théorie de la dissuasion n’était pas fixée et où il y avait une ambiguïté sur l’usage de l’arme nucléaire. C’est donc très grave.
Le 24 février dernier, au déclenchement de l’opération militaire, le président Poutine imaginait que la chute de Kiev serait rapide. Or, la “guerre-éclair “ n’a pas eu lieu…
Le conflit ne se déroule effectivement pas du tout comme les Russes l’attendaient, car il y a une résistance opiniâtre, courageuse, et impressionnante des Ukrainiens qu’il faut saluer. Le scénario d’une victoire russe rapide ne s’est donc pas concrétisé.
« Le conflit ne se déroule pas du tout comme les Russes l’attendaient, car il y a une résistance opiniâtre, courageuse, et impressionnante, des Ukrainiens qu’il faut saluer. Le scénario d’une victoire russe rapide ne s’est pas concrétisé. Le deuxième scénario, est celui d’un pourrissement durable. Nous sommes dans celui-là pour le moment. »
Quels sont les autres scénarios envisageables ?
Le deuxième scénario est celui d’un pourrissement durable. Nous sommes dans celui-là pour le moment. C’est dur, horrible, il y a des batailles terribles, et on ne voit pas encore le moment où Vladimir Poutine dira : “j’ai atteint mes objectifs“ (1). Le scénario à éviter, et dont on espère qu’il n’aura pas lieu, est celui de l’escalade et d’un élargissement géographique si Poutine, veut porter atteinte, menacer, tester et provoquer , le système Otanien. Et le scénario sur lequel il faut beaucoup travailler, c’est le début d’une solution politique, et cela passera d’abord par un cessez-le-feu.
En 2019, Emmanuel Macron avait déclaré que l’Otan était en « état de mort cérébrale ». Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, peut-on considérer que cette guerre est un renouveau durable pour l’Alliance atlantique ?
Il est évident que cette guerre a réveillé l’Alliance atlantique. Vladimir Poutine a ressuscité et ressoudé à nouveau l’Otan dont le président Macron avait effectivement estimé, il y a deux ou trois ans, qu’on n’en connaissait plus l’objet précis, la légitimité et le fonctionnement. Cela a amené également l’Allemagne à abandonner son pacifisme qui était devenu constitutif de ce pays depuis 1945, et notamment du parti SPD (Parti social-démocrate allemand N.D.L.R)
Monaco a adopté des sanctions économiques similaires à celles prises par l’Union européenne avec notamment le gel des fonds . Ces sanctions économiques très fortes et très ciblées sont-elles un moyen de pression réellement efficace ?
Compte tenu de la gravité de la décision de Poutine, à savoir celle d’entrer en guerre, et compte tenu de la violence de l’action russe qui s’aggrave tous les jours, il était impossible pour les pays européens, qu’ils soient dans l’Otan ou pas, de ne pas réagir. Est-ce que les opinions publiques dans les démocraties accepteraient une entrée en guerre, proprement dite ? Bien sûr que non. Les sanctions économiques sont donc une manière de répondre.
« L’expérience a montré que beaucoup de sanctions ne servaient à rien, car elles étaient trop diffuses, trop vagues, pas assez ciblées, et touchaient, en partie, le peuple. Là, ce n’est pas le cas. Il y a eu un effort considérable et très rapide du côté américain et européen pour prendre des sanctions qui ciblent les personnes proches du régime »
Historiquement, les sanctions ont plutôt montré leur inefficacité. Est-ce différent dans ce contexte ?
L’expérience a effectivement montré que beaucoup de sanctions ne servaient à rien, car elles étaient trop diffuses, trop vagues, pas assez ciblées, et touchaient en partie le peuple. Là, ce n’est pas le cas. Il y a eu un effort considérable et très rapide du côté américain et européen pour prendre des sanctions qui ciblent les personnes proches du régime. Celles qui sont l’appui politique et financier du régime. On ne sait pas ce que cela va donner, mais il était impossible de ne pas le faire. Même s’il y avait un cessez-le-feu et un début de négociations, les sanctions ne seront pas tout à coup levées. Les Russes sont partis dans un tunnel.
Que pensez-vous de cette mesure qui consisterait à saisir les biens privés des personnalités russes proches du pouvoir ? Cette idée est à l’étude en France mais aussi en Principauté…
Monaco doit prendre des décisions sur la base de sa souveraineté et de ses intérêts. Mais de manière générale, il est difficile pour la Principauté comme pour la Suisse par exemple, ou même, plus largement pour des pays qui ne sont pas membres de l’Otan, de rester en dehors de cette vague de sanctions.
Alexeï Mechkov, ambassadeur de Russie en France, l’ a encore récemment rappelé. Les objectifs de la Russie dans cette guerre sont « la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine »? Pourquoi parler de dénazification ? Est-ce une instrumentalisation de l’histoire, un argument de propagande?
C’est du délire à usage interne. A l’époque soviétique, en URSS, il y a eu un génocide par la famine contre les « Koulaks », ( des paysans aisés et petits propriétaires s’opposant à la collectivisation des terres N.D.L.R.) Il y a eu des millions de morts. Il y a donc un souvenir atroce des Ukrainiens par rapport aux Russes. Quand les nazis sont arrivés pour mettre la main sur les terres à blé, et au-delà, le Caucase et le pétrole, les Ukrainiens s’étaient sentis libérés des horreurs soviétiques. Dans la propagande nationaliste russe , cela revient tout le temps. Ce n’est pas que dans le discours de Poutine.
« Monaco doit prendre des décisions sur la base de sa souveraineté et de ses intérêts. Mais de manière générale, il est difficile pour la Principauté comme pour la Suisse par exemple, ou même, plus largement pour des pays qui ne sont pas dans l’Otan, de rester en dehors de cette vague de sanctions. »
On parle également de la présence en Ukraine de néo-nazis…
Effectivement, il y a en Ukraine, une poignée d’individus, qui précisément à cause du souvenir atroce de l’URSS, cultive une sorte de souvenir néo-nazi. On évoque également un bataillon qui a des insignes néo-nazis, mais ce n’est presque rien.
Vous voulez dire qu’ils sont minoritaires?
Plus que minoritaires. On parle de 2000 à 3000 individus sur un pays de 50 millions d’habitants. Mais dans la propagande russe, très nationaliste, c’est devenu un élément central. C’est complètement injuste, absurde, malhonnête. Une diversion typique.
Depuis le début de la guerre, la désinformation est également très présente en Russie. Il est difficile de savoir ce que pense et sait la population russe à propos de cette guerre …
L’ensemble des experts connaissant bien le pays sont convaincus que les Russes ont horreur de la guerre. Y compris les Russes qui affirment que l’Ukraine est le berceau de la Russie, et que ce pays n’aurait jamais dû être indépendant. Dans beaucoup de familles, les deux nationalités se mélangent. On peut imaginer également une forte hostilité à cette guerre, bien sûr, parmi les mères des soldats, mais aussi parmi toutes les personnes en Russie qui veulent vivre de façon moderne, qui sont par exemple dans l’import/export, dans l’énergie, la mode, la culture, la photo, le cinéma, le sport. Mais ils n’ont aucune influence sur Poutine.
« Il y a en Ukraine, une poignée d’individus qui cultive une sorte de souvenir néo-nazi. Mais ils plus que minoritaires. On parle de 2000 à 3000 individus sur un pays de 50 millions d’habitants. Mais dans la propagande russe très nationaliste, c’est devenu un élément central »
Dans Le Figaro, le philosophe Robert Redeker, estime que l’invasion de l’Ukraine par la Russie est, avec le 11 septembre, l’événement le plus important de ce début de XXIe siècle. Cette guerre est-elle un tournant selon vous ?
Oui, je crois que c’est un tournant. Et les conséquences vont être encore plus importantes et restructurantes, que le 11 septembre.
Avec l’émergence de ce conflit en pleine période présidentielle en France, êtes-vous de ceux qui considèrent que l’élection est pliée en faveur d’ Emmanuel Macron ?
Je pense que cela ne fait que renforcer la perspective d’une réélection d’Emmanuel Macron.
Bien que cela n’ait pas empêché le déclenchement du conflit, vous avez considéré que le président français a eu raison de tenter le dialogue avec Poutine et de le maintenir.
Effectivement. Le contact avec Poutine, Emmanuel Macron le maintient, et il le fait très bien.
(1) L’interview a été réalisée le 10 mars 2022.
