Vivant à Monaco depuis quatre ans, Tatiana Brico a dû — au moment du déclenchement de la guerre — fuir de toute urgence son pays natal où elle venait de rendre visite à sa famille. Pour l’Observateur de Monaco, elle témoigne de son expérience et des sentiments qui la traversent un an après le début d’un conflit qu’elle n’aurait jamais cru possible au XXIème siècle.
Pouvez-vous expliquer en quelques mots votre parcours : votre lieu de naissance, ce que vous faisiez et combien de temps vous êtes restée en Ukraine avant votre arrivée en principauté ?
Je suis née à Kiev, en Ukraine, en 1974. J’ai été directrice événementielle pendant près de 10 ans pour une chaîne de casinos en Ukraine et dans quelques autres pays. A Monaco, je travaille au casino, en tant que relation publique et chargée de clientèle jeux, depuis plus de 4 ans.
Ou étiez-vous lors du déclenchement de la guerre en Ukraine ?
Le 24 février 2022, j’étais à Kiev. J’y étais depuis quelques jours pour m’occuper de mes parents qui vivent toujours là-bas, qui sont âgés, et avaient contracté la covid.
Que vous est-il arrivé personnellement ?
Durant les cinq premiers jours, la situation était difficile. En particulier parce que le vol de retour que j’avais réservé était pour le 24 février. Je me suis signalée auprès des services diplomatiques français et monégasques. Les instructions de l’ambassade de France à Kiev durant les premiers jours étaient de rester chez nous. C’est eux qui devaient reprendre le contact avec nous. Au bout de quatre jours, l’ambassade de France a déménagé à Lviv. Kiev, à ce moment-là, était sous pression de l’armée russe. Les routes étaient bloquées, les bombardements s’approchaient, et la ville n’était pas sûre avec des forces russes et ukrainiennes qui combattaient dans plusieurs quartiers. Sous mes fenêtres, je pouvais voir certains de mes voisins fabriquer des cocktails molotov pour se préparer à défendre chaque rue et chaque immeuble. Pendant tout ce temps, j’avais calfeutré mes fenêtres et je dormais dans ma baignoire au cas où mon immeuble serait bombardé.
Comment avez-vous réussi à quitter le pays ?
Les informations que nous avons reçues à ce moment-là étaient que les services officiels ne pouvaient rien faire à ce stade. Le seul moyen de quitter Kiev était par le train qui continuait de circuler. Le problème était d’aller jusqu’à la gare qui était relativement éloignée de chez moi, et, bien entendu, les transports publics ne fonctionnaient pas à ce moment-là. Une personne m’a aidé à me rendre jusqu’à la gare le 1er mars. La gare était bondée, tout le monde essayait de fuir, tout le monde essayait de monter dans les trains, sans même connaître la destination. De là, j’ai pu prendre un train en direction de Budapest, en Hongrie. Je suis donc restée dans le train jusque-là.
Quelles ont été vos conditions de voyage ?
C’était 24h de voyage dans des wagons bondés remplis de gens qui fuyaient la guerre. Les gens étaient debout, dans les compartiments, les couloirs. Aucune valise n’était autorisée, juste un petit sac de voyage. Je me rappelle qu’ils disaient : « Une valise prend la place d’un enfant ». Néanmoins, les gens pouvaient amener leurs animaux de compagnie, donc il y avait aussi un grand nombre de chiens et de chats. Une fois en Hongrie, j’ai pu enfin me sentir en sécurité.
Quel était votre ressenti à votre retour face au conflit qui s’installait ?
Je trouvais étrange de voir la vie continuer comme si de rien était ici, comme si rien ne se passait. Je me sentais coupable d’être ici, en sécurité, pendant que mes parents, qui refusent de quitter l’Ukraine, étaient restés là-bas. Mon père, enfant, a survécu à l’occupation nazie durant la Seconde guerre mondiale. Il m’a dit que s’il le fallait, il le ferait encore. Pendant plusieurs mois, les claquements de portes, les sons forts et inattendus, les feux d’artifices, me mettaient en panique.
Avez-vous de la famille sur place ?
Oui, mes parents et mon frère sont en Ukraine. Normalement, c’est mon frère qui s’occupe de nos parents. Pendant un certain temps, il a dû quitter Kiev pour s’occuper de sa fille qui est à Odessa. Pendant que mes parents étaient seuls, j’ai trouvé des personnes sur place pour m’assurer qu’ils ont le nécessaire, en particulier la nourriture et les médicaments.
Comment vivez-vous le fait de les savoir toujours sur place ?
Tous les jours, je vérifie quels quartiers de Kiev sont bombardés pour m’assurer que ce n’est pas celui de mes parents. Et depuis que la Russie a commencé à s’attaquer aux infrastructures vitales, je vérifie qu’ils ont toujours accès à l’eau, l’électricité et le chauffage, qui sont régulièrement coupés.
Un an après, quel regard portez-vous sur cette guerre qui dure ?
Je n’arrive toujours pas à croire qu’une telle agression, une telle violence, puisse arriver au XXIème siècle, en particulier dans mon pays. Je suis furieuse de voir comment des personnes avec des idéologies perverties, nocives, peuvent justifier cette barbarie. Je suis fière de mon peuple, de mon pays et de mon président. Et je suis très touchée par le soutien de nombreux pays du monde. Aujourd’hui, il me suffit de dire que je suis Ukrainienne pour avoir des gens qui m’expriment leur soutien.
Que souhaitez-vous pour votre pays ?
Je souhaite la paix pour mon pays. Cette paix ne pourra être possible qu’avec la victoire de l’Ukraine. La victoire de mon pays est, pour tous ceux qui partagent ces valeurs, la victoire de la liberté, de la démocratie et le bon sens de respecter la vie, la souveraineté des États, et la sécurité des peuples.
