dimanche 12 avril 2026
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    Jean-Luc Nguyen : « Cette crise va engendrer trois mois de retard sur la livraison des chantiers »

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    En raison de la crise sanitaire, les chantiers publics en Principauté ont été interrompus du 17 mars au 4 mai. En termes de coûts, de perte de productivité, et de retard de livraison, quelles sont, et seront, les incidences ? Au niveau des consignes sanitaires, quand un retour à la normale est-il prévu ? Les réponses de Jean-Luc Nguyen, directeur des travaux publics à Monaco.

    CONDITIONS SANITAIRES SUR LES CHANTIERS

    Parmi les conditions sanitaires imposées sur les chantiers (voir encadré) il y a le port du masque et de lunettes pour les ouvriers. En plus du port d’un casque de protection, est-ce vraiment tenable pour eux ?

    Le masque doit être surtout porté lorsque les compagnons sont proches les uns des autres et également lorsqu’ils travaillent dans des lieux clos. Lorsqu’un ouvrier travaille seul, et qu’il n’y a personne autour de lui dans un certain périmètre, on ne l’oblige pas à porter un masque. En revanche, nous nous sommes rendus compte que le port des lunettes, qui était au départ obligatoire, représentait effectivement une véritable gêne. Avec le masque et le casque, cela provoque de la buée. Le port des lunettes n’est donc plus obligatoire. Certaines entreprises avaient d’ailleurs demandé à les remplacer par des visières.

    D’autres assouplissements dans les règles sanitaires sont-ils prévus ?

    Durant la période d’avril-mai, avant la reprise massive de l’activité, nous avons imposé que les compagnons ne sortent pas pour déjeuner à l’extérieur du chantier car nous voulions limiter au maximum les contacts avec les usagers de l’espace public. C’est une règle qui avait surtout un sens en période de confinement, et elle pourrait s’assouplir. Nous restons en revanche vigilants sur un éventuel relâchement du respect de l’ensemble des consignes sanitaires. Mais ce risque de relâchement ne guette pas que les chantiers.

    Quels contrôles sont effectués par rapport à ces règles sanitaires et qui effectue ces contrôles ?

    Sur tous les chantiers publics et privés, le maître d’ouvrage doit désigner un référent Covid-19, qui doit vérifier quotidiennement si les consignes sanitaires sont bien respectées. Sur les chantiers publics, nous avons étendu la mission des coordonnateurs sécurité. Habituellement, ces derniers surveillent les mesures de protection des personnels. Ils ont désormais cette mission supplémentaire.

    Avez-vous eu connaissance de cas positifs au Covid-19 sur des chantiers à Monaco ?

    Non, il n’y a pas eu de cas de contamination, ni de foyer à ma connaissance. Sur certains chantiers, nous avons des sous-traitants italiens basés dans des zones où il y avait effectivement des foyers. Les personnes concernées ont toutes respecté une quatorzaine avant de revenir en Principauté, et celles qui ont été testées positives ne se sont pas rendues sur Monaco.

    Quand peut-on espérer un retour à la normale sur les chantiers à Monaco ?

    Il n’y a pas vraiment d’échéance pour le moment. Pendant le confinement, nous avions imaginé que les consignes sanitaires dureraient au moins jusqu’au 4ème trimestre 2020. Mais depuis quelques temps, nous envisageons qu’une évolution vers une situation moins contraignante puisse intervenir plus tôt… Dans nos réflexions, nous élaborons donc des scénarios optimistes et des scénarios pessimistes. Nous surveillons l’évolution de la situation sanitaire. Dans tous les cas, il faudra être prêt à réactiver les consignes, si nécessaire.

    C’est-à-dire concrètement ?

    Si nous étions amenés à revivre ce type d’épisode, je n’imagine pas que tous les chantiers soient brusquement à nouveau arrêtés. La première fois, nous avons été pris au dépourvu, mais on ne peut pas, à chaque fois, basculer dans un arrêt total de toutes les activités. Je pense donc que dans notre organisation, nous devrons intégrer des stocks de produits, comme du gel et bien sûr des masques, pour être prêts à faire face.

    RETARD SUR LES CHANTIERS ET COÛTS SUPPLÉMENTAIRES

    Les chantiers à Monaco ont repris en mode dégradé depuis le 4 mai : en moyenne, combien y a-t-il d’ouvriers en moins sur chaque chantier ?

    Cela dépend du type de chantier. Concernant les travaux qui se déroulent en plein air, comme le quai des Etats-Unis ou l’ilot Pasteur, j’ai le sentiment que cela n’a pas d’impact sur le nombre d’ouvriers présents. En revanche, indépendamment du nombre, on peut imaginer qu’ils ne travaillent pas aussi efficacement qu’en temps normal et qu’il y aura un impact sur la productivité. Mais la perte de rendement est difficile à quantifier à ce stade.

    On peut imaginer que la perte de rendement est plus forte sur les chantiers intérieurs ?

    Oui, car il y a plus de contraintes. Dans des corps d’état secondaires, ou bien pour des travaux souterrains, le nombre d’ouvriers, de fait, diminue.

    Les maîtres d’œuvre ne vous ont-ils pas quantifié plus précisément cette perte de productivité pour leurs chantiers ?

    Oui, ils nous ont donné des estimations. Si je devais donner un chiffre moyen, je dirais une perte de rendement de 10 % sur les chantiers extérieurs, et 20 % sur les chantiers intérieurs.

    Peut-on estimer, en moyenne, combien de retard a été pris sur un chantier en raison de cette crise sanitaire ? Le décalage au niveau de la livraison sera de combien de mois ?

    Les chantiers publics se sont arrêtés le 17 mars et ont repris à partir du 4 mai. De façon certaine, il y a 7 à 8 semaines de retard, puisque cette période n’a pas été travaillée. Ensuite, il y a eu une reprise en mode dégradé, donc avec moins d’efficacité. Cette partie est difficile à quantifier, mais on peut l’estimer à un mois de délai supplémentaire. Je dirais donc que cette crise sanitaire va engendrer environ 3 mois d’impact sur le calendrier des chantiers.

    Est-ce que les contraintes sanitaires imposées sur les chantiers et les retards de livraison vont entraîner des gros coûts supplémentaires pour les entreprises en charge des travaux ?

    Certains coûts sont faciles à estimer. Par exemple, celui des mesures sanitaires en elles-mêmes, à savoir le réaménagement des vestiaires, le nettoyage et la désinfection quotidienne des installations, les masques, le gel… C’est du consommable, facile à chiffrer. D’autres calculs peuvent également être faits simplement, comme les installations et les matériels qui n’ont pas été utilisés durant la période d’arrêt.

    Qu’en est-il toutefois du coût lié à la perte de rendement et donc à l’allongement de la durée du chantier ? Qui va prendre en charge financièrement cette partie ?

    Lorsqu’il y a une décision du maître d’ouvrage d’arrêter un chantier, puis de le reprendre, celui-ci en assume les conséquences. Cela veut donc dire que, par rapport à la période d’arrêt des travaux, il y aura effectivement une reconnaissance du maitre d’ouvrage de sa décision. Cela ne veut pas dire qu’il paiera automatiquement tout… Cela fera l’objet de discussions avec les entreprises pour savoir ce qu’elles ont subi comme coûts. Nous avons déjà commencé à le faire. Concernant l’allongement des délais lié à ces circonstances imprévisibles, les pénalités de retard ne seront pas appliquées, et pour la perte de rendement, nous sommes aussi à l’écoute.

    Il y aura donc potentiellement une prise en charge financière du maître d’ouvrage pour ces entreprises ?

    Oui, dès lors que les entreprises peuvent le justifier. Il faut que nous comprenions comment sont chiffrées ces pertes de rendement, et à quoi elles sont dues.

    Il va donc il y avoir des bras de fer avec les entreprises sur ces indemnisations ?

    Je dirais plutôt des discussions. Nous en avons l’habitude, cela fait partie de notre métier. Cette situation est toutefois nouvelle et il ne faudra pas faire d’amalgame. Sur un chantier, il y a souvent des problèmes et des aléas. Dans la discussion, nous devrons donc faire la distinction entre ce qui relève du Covid-19 et les problèmes indépendants de la crise sanitaire. En clair, s’il y avait déjà un problème d’efficacité et de rendement avant mars 2020, une demande d’indemnisation sera examinée avec beaucoup de circonspection.

    Qui paie les masques, le gel et autres consignes sanitaires ?

    Ces mesures sont à la charge des entreprises mais, objectivement, les coûts ne sont pas exorbitants.

    © Photo Direction de la Communication

    « Si je devais donner un chiffre moyen, je dirais qu’il y a une perte de rendement de 10 % sur les chantiers extérieurs, et de 20 % sur les chantiers intérieurs »

    CHANTIERS PUBLICS : DES ANNULATIONS EN PERSPECTIVE ?

    Pouvez-vous nous garantir que tous les chantiers publics prévus, et notamment le plan national pour le logement des Monégasques, seront maintenus malgré le contexte économique ? Des opérations publiques seront-elles annulées ?

    Toutes nos opérations publiques sont maintenues.

    Estimez-vous, comme le Conseil national l’a récemment déclaré, que « la relance économique à Monaco passera aussi par la commande publique », et que si l’Etat ne le fait pas, « cela se traduirait par des dépôts de bilan à la chaîne chez toutes les entreprises du bâtiment. » Ce qui représente des milliers d’emplois en Principauté…

    En ce qui concerne la construction, mon impression est que la commande publique en Principauté se situe déjà à un niveau très élevé. Si vous regardez le montant des travaux commandé chaque année, il est en forte croissance depuis plusieurs années. J’ai même du mal à imaginer que l’on puisse encore augmenter significativement ce niveau.

    Pour quelles raisons ?

    Premièrement, il y a beaucoup de chantiers en cours en Principauté. Il nous faut pouvoir en lancer d’autres dans de bonnes conditions. Deuxièmement, la capacité de production locale. Quelles sont les entreprises qui vont réaliser ces travaux ? Si vous augmentez la commande publique pour que des entreprises extérieures viennent travailler, l’objectif économique n’est pas atteint.

    Les immeubles domaniaux les plus anciens de la Principauté à savoir le Bel-Air, l’Herculis, mais aussi les Cèdres et les Mélèzes vont être démolis puis reconstruits dans le cadre du plan national pour le logement des Monégasques. La destruction de l’immeuble le Bel Air, premier sur la liste des destructions, est prévue quand ?

    Sur le Bel Air, les études d’avant-projet sont lancées. Nous sommes en train de faire la reconnaissance des sols, avant d’ensuite planifier l’opération. La démolition pourrait intervenir fin 2021/début 2022.

    NUISANCES SONORES ET DEROGATIONS

    Au niveau des nuisances sonores sur les chantiers, les entreprises ont-elles véritablement joué le jeu depuis la publication de l’arrêté ministériel à ce sujet ? Ont-elles par exemple investi dans des engins moins bruyants ?

    Je trouve qu’il y a du progrès. On constate véritablement des améliorations. Sur la plupart des chantiers, le son des sirènes de recul par exemple, n’est plus aigu et donc moins agressif. Il y a également du matériel pas très coûteux comme des disques pour couper l’acier, dont la fréquence est moins aiguë. Ce que nous avons également expérimenté sur la galerie des Salines et sur l’ilot Pasteur, et qui est plutôt efficace, ce sont des parois gonflables qui amortissent le bruit. On peut les déployer autour de la zone de travail d’un engin et cela atténue le bruit de percussion. On pense d’abord à des outils silencieux, mais il y a aussi des méthodes qui permettent de diminuer les nuisances. Notamment, la méthode up and down, qui s’applique plutôt à des gros chantiers, et qui permet de réaliser une grande partie des travaux de terrassement à l’abri d’une dalle en béton.

    Investir dans des matériaux moins bruyants représente-t-il un coût significatif pour les entreprises ?

    Il y a des investissements dont l’impact est plus facile à supporter. Le fait de mettre des résilients acoustiques dans les bennes des camions par exemple n’est pas trop onéreux. Il est certain, en revanche, que le renouvellement d’un parc de matériels pèse plus lourd, même s’il est étalé sur plusieurs années. Cela représente un coût pour les entreprises mais dès lors qu’un pays comme la Principauté de Monaco édicte des règles en ce sens, il est cohérent de s’y conformer. Travailler ici impose désormais d’utiliser certaines méthodes et des engins moins bruyants. Les entreprises qui ne souhaitent pas respecter ces prescriptions et qui n’ont pas ces matériels ne pourront pas travailler à Monaco. Ainsi la notion de surcoût est relative si toutes les entreprises tiennent compte de cette exigence.

    Pour rattraper le temps perdu en raison du confinement et d’une reprise des chantiers en mode dégradé, est-ce que des dérogations vont être davantage accordées pour que les entreprises puissent travailler le week-end ou le soir plus tardivement ?

    La direction des travaux publics ne prend pas seule ce type de décision. Nos ingénieurs analysent tout d’abord l’incidence calendaire. Est-ce qu’un retard de deux à trois mois aura des conséquences supportables ou pas ? Notre travail est aussi d’évaluer dans quelle mesure un élargissement des plages journalières de travail pourrait atténuer une partie du retard. Il y a également des natures de travaux plus ou moins acceptables en dérogation.

    C’est-à-dire ?

    On peut envisager que les travaux moins bruyants fassent plus facilement l’objet de dérogations. C’était déjà le cas avant le Covid-19. Mais il est difficile d’envisager une dérogation pour tous types de travaux. Concernant le week-end, nous savons que le samedi est une période sensible, puisque la réglementation a justement évolué fin 2018 à ce sujet.

    Les principales règles sur les chantiers

    Les règles sanitaires sur les chantiers à Monaco ont évolué au fil des semaines et des mois. La Principauté s’est essentiellement basée sur les consignes françaises édictées par l’OPPBTP (1) qui a publié un guide de préconisations à destination des professionnels de la construction, avec quelques mesures spécifiques à Monaco. Ces consignes sont multiples. Au-delà du port du masque pour le personnel, il y a par exemple le nettoyage et la désinfection des sanitaires et des vestiaires. Il y a également la prise de température des ouvriers à l’entrée du chantier ainsi que des points de lavage des mains. Pour les repas, les compagnons mangent à distance suffisante et sur des horaires différents. Le matin, l’arrivée des ouvriers est également échelonnée de manière à ce qu’il n’y ait pas une longue file d’attente à l’entrée des chantiers.

    (1) Organisme Professionnel de Prévention du Bâtiment et des Travaux Publics.

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