samedi 11 avril 2026
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    Chloé Chaudet :
    « Les injonctions à la maternité sont encore fréquentes »

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    « Le destin d’une femme n’est pas de devenir mère. En tout cas, ce n’est pas le mien. » C’est avec cette phrase que Chloé Chaudet introduit son livre J’ai décidé de ne pas être mère. À travers des témoignages et des études sociologiques, cette maîtresse de conférences en littérature comparée à l’université Clermont-Auvergne, née en 1985, explique le choix qu’elle a fait de ne pas enfanter, et dénonce les « injonctions à la maternité » que subissent encore fréquemment les femmes.

    En France, a-t-on évalué combien de femmes expriment le désir de ne pas être mère. Est-ce une donnée qui a été mesurée ?

    Une étude de l’INED (1) a été publiée en 2016, et indique qu’en France environ 4,5 % des femmes de 18 à 79 ans ne souhaitent pas, ou n’ont jamais souhaité, devenir mères. Lorsque l’on fait un produit en croix, cela représente environ 1 million de femmes.

    Vous évoquez dans votre livre cette injonction à la maternité que les femmes subiraient fréquemment. Les mentalités n’ont-elles pas évolué sur ce point ces dernières années ? Le refus d’enfanter est-il véritablement encore un sujet tabou aujourd’hui ?

    Malheureusement oui. J’aimerais que mon livre n’ait pas sa raison d’être mais les injonctions à devenir mère sont encore très ancrées. Je l’observe dans de nombreux témoignages, dans ma vie personnelle, mais aussi dans diverses études sociologiques. Ces injonctions sont également réelles sur les femmes qui ont déjà un enfant. Avec cette pression d’en faire un deuxième. Et même un troisième si les deux premiers sont du même sexe. Ou encore cette injonction d’allaiter au sein. Elles sont donc protéiformes. La pression est aussi réelle de la part du corps médical. Lorsque les femmes se rapprochent de la trentaine, qui est l’âge moyen du premier enfant, et qu’elles se rendent à un banal rendez-vous gynécologique, très souvent, intervient la question : « alors le bébé c’est pour quand » ? Il y a également ce discours « attention, car après 35 ans, cela devient difficile… »

    « Les femmes sont biberonnées dès leur plus jeune âge à l’idée qu’être mère constituerait le destin idéal ou le seul destin possible pour une femme »

    Vous évoquez aussi dans votre livre la difficulté que rencontrent les jeunes femmes qui souhaitent se faire stériliser. Le corps médical se montre très frileux face à ce choix ?

    La loi française autorise toutes les femmes majeures de plus de 18 ans à se faire stériliser, mais de nombreux soignants et soignantes refusent effectivement de rendre justice à ce droit fondamental. Et lorsque la stérilisation est acceptée, c’est un tel parcours du combattant que beaucoup renoncent. C’est d’ailleurs mon cas. Je souhaitais me faire ligaturer les trompes mais j’y ai renoncé face au parcours semé d’embûches que cela représente. Un rendez-vous est aussi programmé avec un psychologue. Or, je n’ai pas envie d’expliquer ou de justifier mon choix. J’estime que le fait de ne pas vouloir d’enfant est un choix égal à celui de vouloir en faire. Quand une femme veut un enfant, on ne l’envoie pas chez un psychologue pour qu’elle se justifie.

    Vous ne pensez donc pas que les femmes des actuelles et futures générations auront moins de pression sur ce sujet ?

    Il est évident qu’une parole est en train se libérer sur ce non-désir de maternité, notamment sur les réseaux sociaux. On voit également de plus en plus de témoignages sur le regret d’être mères. Certains témoignages bousculent aussi sans détour les conceptions idylliques de la maternité. Mais cela reste encore assez peu abordé dans le débat public.

    « Une parole est en train se libérer sur ce non-désir de maternité, notamment sur les réseaux sociaux. On voit également de plus en plus de témoignages sur le regret d’être mère. Certains témoignages bousculent aussi sans détour les conceptions idylliques de la maternité. Mais cela reste encore assez peu abordé dans le débat public »

    Dans le livre Le regret d’être mère justement, traduit dans une dizaine de pays, la sociologue israélienne Orna Donath a levé un véritable tabou en donnant la parole à des femmes pour qui la maternité a été une « erreur », et qui expriment, sans ambiguïté, le regret d’avoir enfanté. On mesure pleinement dans cet ouvrage la complexité de la douleur que ces mères ressentent. Des femmes de tous âges — y compris des grands-mères — et de toutes origines sociales…

    Effectivement, on peut souffrir d’être mère. Et ce livre le montre très bien. L’instinct maternel peut ne jamais se déclencher, même après la naissance d’un enfant. C’est encore très mal accepté. La comédienne Anémone par exemple avait déclaré qu’elle aimait ses enfants, mais qu’elle n’avait pas aimé être mère. Elle a reçu un flot d’insultes, comme si elle était marâtre, folle, anormale, et dérangée. Il faut noter d’ailleurs que la traduction française du livre Le regret d’être mère a été l’une des dernières à paraître, après les traductions polonaise et italienne. Ce qui est assez fou car ce sont deux pays pour lequel un imaginaire de la maternité est très prégnant. En France, la traduction est sortie en 2019, et il y a eu très peu d’échos. À la différence de l’Allemagne où lorsque le livre traduit est sorti, il y a eu un énorme débat.

    Dans son livre Orna Donath souligne aussi que ces femmes ont, dans une certaine mesure « perdu la vie en donnant la vie »… 

    Cette formule ne souligne pas uniquement la perte de liberté ou de vie sociale liée à la maternité. C’est plus profondément l’idée d’une déception par rapport à la promesse sociale d’un accomplissement féminin qui passerait par la maternité.

    « La loi française autorise toutes les femmes majeures de plus de 18 ans à se faire stériliser, mais de nombreux soignants et soignantes refusent de rendre justice à ce droit fondamental. Et lorsque la stérilisation est acceptée, c’est un tel parcours du combattant que beaucoup renoncent »

    Dans votre livre, vous indiquez que ces injonctions à la maternité sont majoritairement émises par les femmes elles-mêmes…

    « Est-ce que tu ne vas pas le regretter ? », « Est-ce que tu n’as pas peur de finir seule ? » « Tu n’as sans doute pas trouvé le bon. » Ce ne sont que des femmes qui m’ont interrogé de la sorte. Jamais aucun homme ne m’a posé de question indiscrète et jamais mon choix n’a fait l’objet de leur part d’un quelconque jugement. Ils m’ont au contraire plutôt défendu. Il y a selon moi deux raisons à cela. D’abord biologique. De facto, les hommes ont davantage de temps pour avoir des enfants que les femmes, même si leur fertilité n’est pas la même à 20 ans qu’à 60 ans. Ainsi, dans l’imaginaire, quand un homme dit qu’il ne veut pas d’enfant, on se dit qu’il a encore le temps d’y réfléchir ou de changer d’avis. Je ne dis pas du tout que les hommes sont épargnés par ces injonctions, mais dans la mesure où ils ont plus de temps, ils sont moins concernés par le sujet. La figure de l’homme est aussi moins associée à la figure de père que la figure de la femme ne l’est à celle de la mère. L’autre cause beaucoup plus sociale est que les femmes sont biberonnées dès leur plus jeune âge à l’idée qu’être mère constituerait le destin idéal ou le seul destin possible pour une femme.

    Chloé Chaudet j'ai décidé de ne pas être mère
    FÉMINISTES — « Dans les années 70, c’est la première partie du slogan « un enfant quand je veux, si je veux » qui a pris le dessus. Le combat sur le droit à l’avortement a tellement mangé les énergies qu’il a eu tendance à éclipser l’autre partie. »

    Dans votre livre, vous appelez d’ailleurs à ce qu’il ait une « sororité incluant systématiquement les femmes ayant renoncé à la maternité. » Vous appelez à plus d’empathie et de bienveillance entre elles ?

    Absolument. Ce serait aussi bénéfique pour les femmes qui ne peuvent pas faire d’enfant, qui elles, sont soumises à une injustice biologique, couplée à ce regard de la société désapprobateur lorsque l’on n’a pas d’enfant. Si le non-désir d’enfanter était déjà mieux accepté au sein de la société française, je pense que les femmes qui ne peuvent pas en avoir auraient une vie plus aisée et moins de pression. Il serait bon qu’il y ait un peu plus d’empathie, et que les femmes ne soient pas toujours ramenées à leur utérus. L’idée est d’accepter qu’il y ait autant de destinées féminines que de femmes. Derrière le non-désir de maternité, ce qui pose question, c’est la liberté des femmes à s’autodéterminer.

    « On peut souffrir d’être mère. L’instinct maternel peut ne jamais se déclencher, même après la naissance d’un enfant. C’est encore très mal accepté. La comédienne Anémone par exemple avait déclaré qu’elle aimait ses enfants, mais qu’elle n’avait pas aimé être mère. Elle a reçu un flot d’insultes, comme si elle était marâtre, folle, anormale, et dérangée »

    Vous indiquez également que les féministes ont assez peu défendu ce non-désir de maternité…

    Dans les années 70, c’est la première partie du slogan « un enfant quand je veux » qui a pris le dessus, et moins le « si je veux ». Le combat sur le droit à l’avortement a tellement mangé les énergies qu’il a eu tendance à effectivement éclipser l’autre partie. Les voix qui se sont intéressées au non-désir de maternité ont été moins prises en compte. Si même les féministes — qui sont le plus à même de défendre le droit des femmes à s’autodéterminer — n’ont pas mené ce combat jusqu’au bout, le grand public ne suit généralement pas.

    Que dire de l’instinct maternel…

    Qu’il n’est pas universel. Globalement, les spécialistes estiment que chez les animaux cela existe et c’est largement partagé. Chez les humains, en revanche, c’est plus compliqué. Je suis la preuve vivante que ce n’est pas quelque chose d’universel comme c’est le cas pour les autres femmes dans mon cas. De la même manière, dire qu’un instinct maternel se déclencherait forcément une fois que l’on est mère, n’est pas forcément vrai. On le voit bien dans de nombreux témoignages sur le regret de la maternité.

    Est-ce que cette injection à la maternité est moins pesante dans d’autres pays européens ?

    L’imaginaire de la maternité est pesant encore partout, mais il est vrai qu’en Hollande, en Allemagne et dans les pays scandinaves, c’est moins considéré comme une forme d’anomalie. Pour de bonnes et mauvaises raisons. En Allemagne par exemple, ce n’est pas considéré comme une anomalie car le système d’aides (garde, aides financières NDLR.) n’encourage pas à la maternité. Il y a une claire distinction entre les femmes qui font de longues études et qui travaillent à temps plein, et les mères. La France — qui a le plus fort taux de fécondité de l’Union européenne — a ceci de particulier qu’elle fait tout pour favoriser le travail des mères. Et c’est précisément parce que tout est fait pour favoriser le travail des mères que les Françaises font beaucoup d’enfants. A contrario, en Italie et en Grèce, qui sont deux pays ou les injonctions natalistes sont assez élevées, les femmes font moins d‘enfants car elles sont moins aidées.

    (1) L’Institut national d’études démographiques.

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