La ville de Nice, particulièrement meurtrie par les attentats terroristes, a été le premier territoire européen à effectuer une expérimentation de reconnaissance faciale en temps réel et en temps différé sur la voie publique. C’était à l’occasion de la 135ème édition de son carnaval en février 2019. Que retenir de cette expérience menée sur le terrain par une entreprise monégasque ? Un débat qui intéresse de près la Principauté de Monaco qui envisage à son tour d’instaurer cette technologie.
Il est l’un des plus fervents défenseurs en France de la reconnaissance faciale. Et « sa ville » – qui est déjà l’une des plus surveillées du territoire français avec un nombre record de caméras de vidéosurveillance – a franchi un cap supplémentaire… Le maire de Nice, Christian Estrosi, a décidé d’expérimenter cette technologie en temps réel sur la voie publique. Une première en France. C’était lors de la 135ème édition du carnaval, en février 2019. L’édile n’était pas à son premier coup d’essai dans ce domaine. Lors de l’Euro 2016 de football, le maire niçois avait déjà demandé, sans succès, au gouvernement l’autorisation d’utiliser cette technologie à l’entrée de la fan-zone installée dans sa ville. En décembre 2018, Christian Estrosi réitère sa requête en demandant au préfet de lui fournir la liste des « fichés S » de sa ville. Objectif : « pouvoir suivre toutes les allées et venues, dans les transports en commun, dans les artères et dans les lieux publics, les individus en question », à l’aide d’un logiciel de reconnaissance faciale qui serait relié à l’ensemble des caméras de la ville.
Le traumatisme des attentats du 14 juillet
Pourquoi Christian Estrosi a-t-il pris, une nouvelle fois, une telle initiative, cette fois-ci, pour le carnaval ? L’effroyable attentat sur la Promenade des Anglais le 14 juillet 2016 qui a fait 86 morts et plus de 400 blessés a définitivement convaincu l’homme d’expérimenter cet arsenal sécuritaire : « La France est en guerre à l’extérieur, et à l’intérieur. Nous avons à faire à des ennemis que je qualifie plus souvent de cinquième colonne. Ils avancent de manière rampante telles des pieuvres et tissent leurs réseaux partout, indique-t-il (1). Face à cette guerre qui nous est livrée, s’interdire d’utiliser un moyen, qui pourrait épargner des vies, et des conséquences graves pour notre pays et sa sécurité, serait porter une lourde responsabilité. Vous pouvez me proposer qu’on revienne aux arbalètes et aux armes du chevalier Bayard à Marignan. Mais la guerre du 21ème siècle se mène avec les armes du 21ème siècle. » Pour le maire, cette technologie est un moyen d’assurer la sécurité collective dans les espaces publics et d’éviter de potentiels drames. « Si l’on avait la possibilité d’inscrire dans ce système les personnes fichées au motif de radicalisation à caractère terroriste, on aurait l’opportunité de pouvoir suivre en temps réel leurs déplacements et de pouvoir ainsi se prémunir, en leur interdisant, par exemple, d’approcher les zones de grands rassemblements », explique à son tour Sandra Bertin, qui était au moment de l’attentat à la tête du Centre de supervision urbain de Nice.
« Vous pouvez me proposer qu’on revienne aux arbalètes et aux armes du chevalier Bayard à Marignan. Mais la guerre du 21ème siècle se mène avec les armes du 21ème siècle. »
Christian Estrosi. Maire de Nice
Des tests de jour comme de nuit
Comment s’est déroulé alors ce test grandeur nature mené sur le terrain par l’entreprise monégasque Confidentia ? Tout d’abord, une zone dans l’enceinte du carnaval a été délimitée. « Des panneaux mentionnant qu’il s’agissait d’une zone d’expérimentation ont été installés. La CNIL (2) demande en effet dans les phases de tests que les personnes soient prévenues. Si les visiteurs ne voulaient pas être filmés, ils devaient passer par une autre entrée. Ne sont donc passés dans cette zone que des volontaires prévenus », assure Jean-Philippe Claret, le directeur. Au total, il y a eu un millier de volontaires. Parmi ces volontaires, certains ont joué des rôles et accepté de donner leurs photos (actuelles ou très anciennes) qui furent toutes incorporées dans le système de reconnaissance faciale.
Personne fichée pour terrorisme et enfant égaré
Différents scénarios ont alors été menés, reposant tous sur la détection d’une personne au milieu d’une foule en mouvement : il y avait une personne vulnérable recherchée (adulte égaré et mineur en fugue), une personne interdite de zone de grand rassemblement, une personne dangereuse, et une personne fichée au FSPRT (Fichier de Surveillance des Personnes Radicalisées au motif de Terrorisme). Résultat ? La mairie a revendiqué 100 % de précision. Le logiciel a pourtant été testé sous différentes configurations : de jour, de nuit, de près, de loin, avec une forte et une faible luminosité. « Lors de nos tests à Nice, nous avons donc rentré en instantané une photo d’une personne âgée qui simulait qu’elle avait Alzheimer et qui était perdue dans la ville. Nous avons également fait passer le test à des jumeaux qui étaient physiquement absolument identiques. L’un a été enrôlé dans la base de donnée, l’autre non. Le système de reconnaissance faciale a reconnu sans difficulté le jumeau recherché. Le second n’a jamais été reconnu », assure Jean-Philippe Claret. Autre exemple : une photo vieille de 40 ans d’un volontaire a été rentrée dans la base de données. L’homme qui était pourtant beaucoup plus âgé au moment du test et qui avait perdu ses cheveux et mis des lunettes, a été détecté, là encore sans difficulté par la machine. « Alors que l’œil humain n’est pas en mesure d’affirmer avec certitude qu’il s’agisse de la même personne », rajoute un rapport de la ville de Nice remis a posteriori à la CNIL.
Pour les JO de 2024
Dans ce même rapport, la mairie a également effectué un sondage. Selon la municipalité, l’expérimentation a été saluée par l’ensemble des agents de police municipale. Ceux-ci considèrent que cette technologie « leur permettrait d’améliorer considérablement leur capacité d’anticipation, de détection et d’intervention. » La ville a également interrogé 821 personnes lors du carnaval. Toujours selon ce rapport, seuls 3,5% des sondés y sont opposés. En s’appuyant sur ces éléments, la ville de Nice encourage donc à ce que la loi française « informatique et libertés » de 1978 soit modifiée, et que la possibilité d’expérimenter de telles technologies « en conditions réelles » soit ouverte. « Le défaut de cadre juridique a eu pour effet de limiter grandement cette expérimentation qui n’a pu être menée que sur une partie de l’une des entrées du carnaval, et non à l’entière échelle de la manifestation », déplorent les auteurs du rapport. La municipalité niçoise demande également à ce qu’un projet de loi spécifique à la reconnaissance faciale soit élaboré en France. Avec un objectif dans le viseur : « que les JO 2024 (…) puissent accueillir une technologie mature avec laquelle les forces de l’ordre se seront familiarisées », peut-on lire dans le document.
1) Extrait d’une interview effectuée dans le documentaire Tous surveillés, 7 milliards de suspects de Sylvain Louvet.
2) Commission nationale de l’informatique et des libertés
