PRIMAIRES/Ils se livrent depuis trente ans une guerre politique féroce. Alain Juppé et Nicolas Sarkozy s’affrontent désormais aux primaires de la droite et du centre. Invité du Monaco Press Club, le journaliste Olivier Biscaye a retracé les relations conflictuelles entre ces deux monstres de la politique.
Ils multiplient depuis des mois les attaques mutuelles, plus ou moins sanglantes. Mais la guerre entre les deux hommes a commencé il y a déjà très longtemps… Pour Olivier Biscaye, ancien directeur des rédactions de Nice-matin et Var-matin, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé sont clairement des « ennemis de trente ans » (1), et ont aujourd’hui un point commun. Ils rêvent de revanche. « Alain Juppé estime qu’il a été injustement empêché de se présenter à la présidentielle en 2007 à la suite de ses ennuis judiciaires. Quant à Nicolas Sarkozy, il considère qu’il a été injustement battu « de peu » par François Hollande en 2012 », explique cet observateur. Si les deux hommes ont politiquement roulé leur bosse (l’un à l’Elysée, l’autre à Matignon) et s’ils ont tous les deux connus la gloire — mais aussi les traversées du désert et les humiliations —, quelque chose les distingue fondamentalement : leur personnalité et leur vision de la politique. « Nicolas Sarkozy pense que la politique se vit tous les jours de manière passionnée. Qu’il faut aller chercher les militants avec les dents, pas forcément avec les idées, mais avec la rage. Alain Juppé, c’est tout l’inverse. Il pense qu’il faut les capter avec le bon sens, les idées, et les convictions, et non pas avec les incongruités », résume Olivier Biscaye, invité du Monaco Press Club.
« L’hystérie » Sarkozy
Côté personnalité, les deux candidats à la primaire, sont aussi diamétralement opposés. Le « modéré » contre « l’agité ». « Alain Juppé a fréquenté les meilleures écoles que la France puisse offrir. Il a les meilleurs diplômes : Normal sup, l’Ena… Il est passé par tous les cabinets. Ce n’est pas un homme de terrain qui est allé coller des affiches ou tracter. » A l’inverse, Nicolas Sarkozy, déjà très jeune, est un farouche militant qui tracte et se rue sur les estrades pour convaincre les foules. « Les deux hommes se rencontrent en 1976. Alain Juppé considère déjà Nicolas Sarkozy (à l’époque âgé de 21 ans) comme un ovni. Il se demande qui est ce type qui n’a pas fait de grandes écoles, qui est si exalté, et qui pense à la présidentielle matin, midi et soir. » Quarante ans plus tard, on ne peut pas dire que les différences de tempérament entre les deux hommes se soient gommées… Juppé demeure un homme « très sobre, très structuré, très organisé, qui y va pas à pas ». Sarkozy reste l’éternel « exalté » qui adore le terrain. D’ailleurs, pour Olivier Biscaye qui a suivi de très près les candidats à la primaire sur le terrain, pas de doute. Le match de la popularité est clairement gagné par Nicolas Sarkozy : « Dans les réunions publiques, les meetings, et sur le terrain, l’hystérie est vraiment là. Les gens ont envie de le voir, de le toucher, de l’interpeller. Ils veulent le bisou, le selfie, même s’ils ne voteront pas forcément pour lui. Je le compare souvent à une vedette. C’est un peu Johnny Hallyday… Dans les rues, Alain Juppé ne déclenche pas du tout les mêmes réactions. Pareil pour François Fillon. »
Chirac, le père spirituel
Juppé et Sarkozy ont toutefois un autre point commun : l’héritage d’un même « père spirituel », Jacques Chirac. « Nicolas Sarkozy a hérité de Chirac une certaine manière de faire campagne sur le terrain. Les deux hommes ont une affection et une passion pour les Français. Ils ont besoin d’être au contact. Sarkozy est capable de mettre un nom sur un visage qu’il a rencontré il y a deux ans, et saura même se rappeler dans quelle entreprise la personne travaillait, raconte le journaliste. Alain Juppé, lui, a plutôt hérité de Jacques Chirac un sens exacerbé de l’Etat. Une vision globale à la fois de la France et du monde. Il possède également une connaissance très approfondie des dossiers internationaux et européens. »
Durant cette primaire, Nicolas Sarkozy a aussi adopté une stratégie bien claire en axant sa campagne sur des thèmes sécuritaires. Le tout, sur un ton très droitier. « La politique, c’est du pragmatisme. Nicolas Sarkozy s’est demandé quels sont les sujets du moment ? Quelles sont les inquiétudes des Français ? Il surfe sur la vague. Ce n’est pas anodin non plus qu’il se soit déplacé dans des villes de province comme Tourcoing, Franconville ou Provins. Ce sont des villes où le niveau de délinquance et le taux de chômage sont élevés, où la population est en désespérance, et où les entreprises ont fermé. Il leur parle donc des sujets qui les touche. Il ne se trompe pas de cible… » Reste à voir quelle sera la stratégie payante. Réponse les 20 et 27 novembre prochains, dates des primaires.
(1) Olivier Biscaye est co-auteur d’un livre intitulé Ennemis de 30 ans (Ed. Broché). Sorti le 28 avril, l’ouvrage retrace le parcours conflictuel entre Sarkozy et Juppé.
SENTIMENTS/
Bernadette et Nicolas : de la haine… à l’amour
C hez les Chirac, il y a d’un côté Bernadette, fan inconditionnelle de Nicolas Sarkozy… et de l’autre, le reste de la famille, clairement juppéiste. « Aujourd’hui, Jacques Chirac, sa fille Claude, et son gendre, Frédéric Salat-Baroux, soutiennent Alain Juppé », assure Olivier Biscaye. Mais entre Bernadette et Nicolas, cela n’a pas toujours été la parfaite idylle. « Madame Chirac a clairement aimé Nicolas Sarkozy. Elle le considérait comme le gendre idéal. Mais lorsqu’il a choisi de devenir le porte-parole d’Edouard Balladur en 1995, elle l’a haï et ne lui a plus adressé la parole pendant deux ans. Par la suite, Nicolas Sarokzy a beaucoup aidé les Chirac, notamment dans l’affaire de la Mairie de Paris… » Ce qui a, bien sûr, aidé à la réconciliation. Autre certitude : Bernadette Chirac « n’a jamais supporté » Alain Juppé. « C’est presque physique. Elle n’aime pas sa froideur, et elle n’aime pas sa manière de faire de la politique. » _S.B.
FLASHBACK/
Ils ont fait campagne pour Sarkozy « en traînant les pieds »
Selon Olivier Biscaye, en 2007, Nicolas Sarkozy a gagné la présidentielle « contre son camp. » A droite, en effet, « personne n’imaginait à cette époque qu’il aurait pu gravir tous ces échelons et être à l’Elysée. Mais il avait pour lui, l’exaltation et la passion populaire… » Après la réélection de Jacques Chirac en 2002, c’est évidemment Alain Juppé que l’on voyait comme « l’héritier et le candidat naturel » pour la présidentielle de 2007. Sauf qu’en 2004, le maire de Bordeaux est condamné en appel à 14 mois de prison avec sursis et à un an d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêt et s’exile au Québec. A son retour en France en 2006, « il est contraint de soutenir Nicolas Sarkozy puisqu’il n’est pas en position de partir à la présidentielle », explique Olivier Biscaye, qui rappelle au passage qu’en 2012, beaucoup de ministres et de parlementaires ont fait campagne pour Nicolas Sarkozy en « traînant les pieds… » _S.B.
