Depuis janvier, Gabriel Viora est le nouveau président de l’ordre des architectes de Monaco. Pour l’Observateur de Monaco, il exprime les orientations et les préoccupations de sa corporation.
Si vous deviez nous présenter l’ordre des architectes de 2020?
L’ordre a été institué par ordonnance souveraine en 1942. 19 membres le composent aujourd’hui. Un nombre stable. Après Patrick Raymond qui l’a exercée pendant six ans, depuis janvier 2020, je m’occupe de la présidence pour trois ans. Alexis Blanchi est vice-président, Franck Bourgery est secrétaire et Natacha Morin-Innocenti est trésorière. Pour exercer en tant qu’architecte dans l’ordre, il faut être de nationalité monégasque et avoir un diplôme reconnu ou au moins l’équivalent du diplôme d’architecte français. C’est ensuite le Ministre d’État qui délivre l’autorisation d’exercer après consultation de l’ordre.
Quelles missions concernent les architectes?
La spécificité monégasque du rôle de l’architecte, c’est qu’il s’occupe d’un projet, de sa conception—qu’elle soit intérieure ou extérieure—au suivi de chantier. Nous avons la chance de pouvoir œuvrer sur différents types de projets: de la rénovation d’appartement à la restructuration de services internes en passant par la construction. Pour l’instant, chacun semble trouver son centre d’intérêt et des projets qui lui conviennent.
Quel est le rôle de l’ordre des architectes?
Nous sommes unis autour d’un code de déontologie régit par un règlement intérieur. Nous veillons à ce que ce code soit respecté et que les gens extérieurs ne viennent pas contrarier notre démarche.
Cela veut dire que seuls les architectes monégasques sont habilités à travailler en principauté?
Tout architecte étranger a la possibilité de travailler à Monaco. Mais il doit obligatoirement s’associer à un architecte monégasque. La répartition des missions se fait à 50/50. Elle est libre. Il suffit que l’architecte étranger fasse une demande auprès de l’ordre et du Ministre d’État. Le client monégasque fait alors le lien entre l’architecte étranger et l’architecte monégasque pour constituer une équipe cohérente.
Le gouvernement ne procède pas à un système de répartition des chantiers de façon tournante?
Pour les projets publics, il n’est écrit nulle part qu’il y a une répartition. C’est le gouvernement qui fait appel à un architecte monégasque selon ses propres projets. La seule demande de l’ordre: que sur les projets d’envergure, le gouvernement associe un architecte senior à un architecte junior qui n’a pas encore eu accès à ce genre de chantiers. Cela a été très appliqué, et ainsi, le senior peut faire profiter de son savoir-faire.
Quelles orientations l’ordre souhaite-t-il impulser?
Il y a en premier lieu la démarche environnementale suivant la volonté de la transition énergétique. On espère accompagner au mieux la démarche BD2M (bâtiment durable méditerranéens de Monaco). L’idée, c’est de créer un mouvement collectif. C’est dans ce sens que nous avons créé une commission spéciale depuis l’élection du nouveau bureau. Le but, c’est que lors de nouveaux projets, tous les architectes s’investissent et convainquent le client privé du vrai bénéfice à adopter cette démarche.
Quelles peuvent être les réticences?
Au départ, le coût des études et des matériaux est plus élevé. La démarche BD2M valorise le circuit court des matériaux. Beaucoup de fournisseurs et les produits se font bien plus loin que le territoire national. Mais on vient de vivre un confinement qui a montré que le circuit court fonctionne. Ça a été un vrai laboratoire de recherche.
Comment convaincre?
Il faut travailler avec pragmatisme. Déjà parce que c’est dans la voie obligatoire que prend le secteur du bâtiment. Et je trouve que la certification BD2M va dans cette idée-là. On arrive à convaincre les clients en leur montrant. On les dirige vers des bâtiments responsables. Nous sommes souvent à la base de la conception. On réalise les premières intentions de projet et de construction. On doit prendre tout de suite de bonnes résolutions.
Si vous aviez d’autres leçons à retenir du confinement, la reprise des chantiers et l’amélioration de la qualité de vie?
L’emballement et la multiplicité des chantiers est très élevé à Monaco. Il est très difficile de gérer la co-activité sur les chantiers. Le mieux-vivre passerait par aller moins vite pour moins de nuisance et pour une meilleure qualité. Évidemment, il y a un surcoût. C’est difficile à appliquer de suite. Il y a une pédagogie à mettre en œuvre. Pour le futur, il faut avoir en tête ce genre de problématique. Aussi bien le département de Marie-Pierre Gramaglia que celui de la direction de la prospective de l’urbanisme et de la mobilité (DPUM) en sont conscients. Mais pour autant, c’est assez difficile à faire accepter à cause des surcoûts que cela engendre pour les maitres d’ouvrages publics ou privés.
Pour vous, c’est une réponse à une meilleure qualité de vie à Monaco?
Le moyen de faire moins de bruit passera par d’autres procédés qui prendront plus de temps. Le monde du bâtiment est mobilisé sur cette question. Mais les contraintes de planning et financières ne vont pas toujours dans ce sens.
Avez-vous des sujets de préoccupation?
On aimerait porter l’attention sur la redéfinition des responsabilités et des rôles de tous les acteurs de l’acte de construire. Cela touche à la fois l’aspect assurantiel avec la garantie décennale, contractuel et législatif. Tous les acteurs sont présents mais pas forcément bien réglementés. Sur un chantier, vous avez le maitre d’ouvrage, le bureau de contrôle, le bureau d’études, le coordinateur sécurité et protection de la santé (SPS). Celui-ci doit être présent dès lors que deux entreprises sont sur un chantier. Ce qui est très souvent le cas. En France, cette profession nouvelle est réglementée mais pas à Monaco. Cela peut créer des conflits ou des vides juridiques car l’architecte a ses responsabilités bien définies.
Quelle solution?
Il faut clarifier la différence entre responsabilité et garantie. Une pédagogie est à mener avec tous les intervenants pour ne pas faire d’amalgame. Il y a un état des lieux à faire de toutes ces professions. Il s’agit d’un travail concerté avec le gouvernement et le Conseil national. Il faut voir l’impact que cela peut avoir sur la législation. On devrait pouvoir avancer sur ce sujet à la rentrée.
Votre regard sur la cinquantaine de designers d’intérieur de la place monégasque?
Nous effectuons un travail complémentaire. Ceux qui sont installés connaissent bien nos fonctions. Ils ont compris qu’on peut travailler ensemble. Car s’il doit y avoir des modifications intérieures dans un local ou un logement, ils doivent faire appel à nos services afin de nous intégrer à leurs missions.
Par le passé, il n’y a jamais eu de problème?
Oui, ça a pu arriver que certains ne suivent pas les règles. Un travail pédagogique de l’ordre a été effectué suivi de sanction si nécessaire. Notre vigilance est toujours là. L’idée reste de pouvoir travailler ensemble. La première approche est toujours à l’amiable. Mais cela peut être porté devant les tribunaux si nécessaire.
L’Ordre avait marqué sa désapprobation de la tenue de chantiers pendant le confinement Covid-19. Pourquoi?
Le confinement s’est révélé comme une période imprévisible et totalement nouvelle, voire difficile à gérer. Il a fallu être très présent et se mobiliser. Tous les architectes ont pu communiquer sur le sujet. Il y a eu unité. Nos agences ont dû être réorganisées. Il était impossible de continuer une action normale et en sécurité pour nos salariés et ceux intervenant sur les chantiers. D’où notre position de dire que les chantiers devaient s’arrêter. Nous étions tous sur la même longueur d’ondes.
Cela a eu des répercussions?
Nous devons défendre notre profession. Aujourd’hui, et unanimement, nous l’avons défendue. Et nous avons démontré que la mission d’architecte ne se résumait pas à son agence mais qu’il y avait une réalité de terrain dont il fallait tenir compte. Dès lors que le confinement a été levé, et que les mesures sanitaires étaient approuvées, l’activité a pu reprendre.
Quel est son niveau aujourd’hui?
Elle est encore au ralenti. Grâce au chômage partiel, le gouvernement a vraiment pris les bonnes décisions. Il y a aussi eu des aides pour les loyers dûe à la perte d’activité. Au niveau des répercussions, elles arrivent en décalage mais elles sont là. Il y a un ralentissement des études, des validations de projets. Ceux-ci sont donc décalés dans le temps. Il y a aussi des impacts sur les chaînes de livraison car la marchandise n’a pas toujours pu être livrée. Elle s’est retrouvée bloquée et cela a entraîné des ralentissements en chaine.
Au sujet de l’accord d’association Monaco/UE, quelle est votre position?
Sans doute à cause du Brexit, cela fait quelque mois qu’il n’y a plus de contact entre le gouvernement et le comité monégasque des professions réglementées (CMPR). Avant cela, il nous avait été demandé un état des lieux sur chaque profession réglementée avec la mise en exergue de ses spécificités. Elles font la force et la valeur de nos professions et nous y tenons. L’ouverture à un libre-échange total à l’échelle d’un tout petit pays, ce serait un peu le déclin de la profession et de son savoir-faire. Car construire à Monaco, ce n’est pas construire comme ailleurs. Je rappelle aussi qu’aujourd’hui, les architectes étrangers, par l’association, ont la possibilité de venir travailler à Monaco. Il est important et nécessaire de continuer à réglementer.
