C’est un secteur d’activité majeur pour l’économie de Monaco mais qui pâtit d’un manque de personnel. Fabien Deplanche, président de la chambre patronale du bâtiment depuis 2019, évoque ces tensions de recrutement et les solutions que sa corporation met en œuvre pour y répondre.
Quel état des lieux général pouvez-vous dresser du recrutement dans le secteur de la construction à Monaco ?
Aujourd’hui, nous avons une activité dans le secteur de la construction qui reste débordante avec des projets très importants et une demande de recrutement très soutenue. On ne peut pas nier qu’il y ait une tension sur la main d’œuvre à recruter. Je crois savoir que dans d’autres pays, notamment frontaliers, la situation est similaire.
Comment expliquez-vous ces tensions de recrutement ?
Je pense que les métiers du bâtiment manquent de promotion auprès des jeunes scolarisés. Ils ne sont pas assez incités à se tourner vers ces métiers-là. J’ai aussi le sentiment que nous ne sommes pas clairs sur l’évolution de nos métiers qui sont devenus de plus en plus techniques et innovants. Ce qui est dommage car les élèves et étudiants pourraient avoir une toute autre vision des métiers du bâtiment que celle peu attrayante ou valorisante, véhiculée depuis des décennies par le système éducatif classique.
Au sein de la chambre patronale du bâtiment de Monaco, syndicat indépendant depuis 1944 qui regroupe 372 entreprises, cette problématique de recrutement est-elle un sujet fréquemment mis en avant par les affiliés ?
C’est effectivement un besoin récurrent. Compte tenu que la Principauté se reconstruit sur elle-même, tout en allant vers une transition écologique accrue, que le bâti va devoir évoluer pour des raisons d’équipement ou de mobilité, il y aura une demande importante pour les décennies à venir.
Combien de postes sont actuellement encore à pourvoir dans le secteur de la construction à Monaco ?
Je n’ai pas de chiffres précis à communiquer mais il est certain qu’il y a des besoins de recrutement dans toutes les entreprises et à tous les niveaux de hiérarchie. Que ce soit au niveau de l’administratif, de la main d’œuvre productive, de l’encadrement etc. Tout dépend de la taille des entreprises puisqu’à Monaco, nous avons un panel de sociétés très important. Environ 85 % d’entre elles sont des petites et moyennes entreprises. A la hauteur de chaque entreprise, les besoins sont relatifs. Les grandes entreprises ont également des besoins de recrutement.
Actuellement, combien de personnes emploie la grande famille du bâtiment en principauté ?
Le monde du bâtiment aujourd’hui représente 11 000 employés. Ce qui est énorme
car c’est quasiment l’équivalent du nombre d’ouvriers dans l’ensemble des Alpes-Maritimes ! Sur ces 11 000 personnes, il y a à peu près 7 000 employés fixes dans les entreprises et environ 4 000 dans les agences d’intérim.
Cela a-t-il toujours été si compliqué ? Est-ce une période inédite que vous vivez ?
C’est effectivement une période inédite parce que nous sommes arrivés à une sorte de croisée des chemins où la Principauté, avec ses grands projets structurants, a des besoins très forts ces dernières années. Au niveau de la main d’œuvre, pour diverses raisons, nous avons peut-être eu des populations vieillissantes et des jeunes populations derrière qui n’ont pas suivi dans ces voies-là. Je suis convaincu qu’il n’y a pas assez de promotion de nos métiers à l’école. Le forum de l’emploi organisé par le gouvernement monégasque, qui a eu lieu le 15 septembre dernier, est une belle initiative afin que chaque corporation puisse représenter ses métiers et peut-être créer des vocations chez les gens ou même des reconversions professionnelles.
Ce recrutement difficile n’empêche pas une activité débordante. Comment le secteur pallie le manque de main d’œuvre ?
Nous arrivons encore aujourd’hui à attirer beaucoup de monde car les projets en principauté sont passionnants, et que les conditions de travail sont meilleures que dans les pays voisins. Pour l’instant, nous arrivons à pallier cette carence de main d’œuvre, même si l’on sent que ça devient difficile. Mais il est nécessaire d’agir maintenant de façon constante pour que dans les années à venir, cela ne devienne pas un point de blocage.
Ce manque de recrutement peut-il avoir une incidence sur les délais de livraison des constructions ?
Effectivement, on peut imaginer que cela ait des conséquences sur les délais de livraison. Cela obligerait à reprogrammer d’une autre manière les chantiers. Mais cela a aussi une incidence sur la qualité de la main d’œuvre qui peut être recrutée. Monaco est une place qui est reconnue internationalement pour la qualité remarquable de ses constructions. Il est indispensable de maintenir un niveau de qualité du travail de nos équipes, nos compagnons notamment, au plus haut niveau possible. Il ne faudrait pas que l’on arrive à une situation qui pourrait tirer vers le bas le cœur de notre métier. On doit aussi s’inquiéter de cela. Il faut avoir un œil sur la quantité mais aussi sur la qualité de nos salariés.
Quelles sont les priorités à vos yeux alors ?
Nous devons absolument former de nouveaux profils au sein de nos entreprises. Il faut pouvoir les intégrer intelligemment. L’alternance est une solution d’importance sur ce point que l’on doit continuer de promouvoir.
Comment y parvenir ?
J’espère que d’ici la fin de l’année, nous aurons créé la caisse de formation sur laquelle notre corporation travaille depuis trois ans, qui va nous aider à attirer davantage les jeunes vers les activités du bâtiment. Ce sera également un moyen de faire monter en compétences les professionnels déjà en poste au sein de nos entreprises ou encore d’aider les gens qui le souhaiteraient à se reconvertir dans notre noble et belle profession.
Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette caisse de formation ?
Ce projet de caisse de formation est mené par la chambre patronale du bâtiment depuis quelques années, en collaboration avec le gouvernement princier. Son objectif est que l’on puisse avoir avec cet organisme un interlocuteur privilégié pour aiguiller les gens, pour répondre aux demandes et éclaircir toutes leurs interrogations sur le monde du bâtiment. Le but est aussi d’améliorer l’image et la réalité de nos métiers.
Quelle est-elle ?
Pour donner un exemple, les gens se font une idée ancienne du métier de plombier alors que celui-ci peut être amené à travailler dans des bâtiments bioclimatiques, interconnectés avec de la domotique, et qui nécessite donc des compétences très larges. Donc, oui il nous faut de la main d’œuvre productive et de l’encadrement mais il y a tout un panel autour du métier qui s’est développé ces dernières années et qui est véritablement passionnant.
En ce sens, la caisse de formation répondra à quels objectifs ?
Au-delà de l’aiguillage et de l’information, le fonds de toutes ces actions sera accentué par le biais de subventions apportées à parts égales entre le gouvernement de Monaco et le monde du bâtiment. J’espère que ce projet pourra être définitivement concrétisé durant le mois d’octobre pour que début 2024, il soit en action.

