Effet collatéral de la crise sanitaire puis de la guerre en Ukraine, les métiers du bâtiment à Monaco se retrouvent confrontés à une nouvelle hausse du prix des matières premières, et à des problèmes d’approvisionnement. Des risques de pénurie sont même à craindre. Les explications de Fabien Deplanche, président de la Chambre patronale du bâtiment à Monaco.
La fédération française du bâtiment (FFB) a déjà tiré la sonnette d’alerte par rapport à la hausse des prix sur de nombreuses matières premières. Des risques de pénurie sont également évoquées. Faîtes-vous le même constat en Principauté ?
C’est un sujet d’inquiétude majeur également en Principauté. Je le constate au quotidien auprès des entrepreneurs, des fournisseurs, mais aussi d’autres syndicats. Le secteur du bâtiment subit à la fois des problèmes d’approvisionnement sur de nombreuses matières premières, mais aussi une hausse vertigineuse des prix. Toute la filière du BTP à Monaco est impactée, à tous les niveaux. Ces difficultés étaient déjà présentes depuis le début de la pandémie de Covid-19. Les mesures de confinement liées à la crise sanitaire ont provoqué un ralentissement de l’activité industrielle au niveau mondial et l’effondrement de la demande finale. Mais la guerre en Ukraine ne fait qu’aggraver une situation déjà sous tension. Ce conflit, qui risque de durer dans le temps, va exercer un poids supplémentaire considérable sur les trésoreries des entreprises du bâtiment.
Très concrètement, quelles sont les matières premières touchées par ces problèmes d’approvisionnement et ces hausses de prix ?
La Russie et l’Ukraine sont d’importants fournisseurs à l’échelle mondiale. Par conséquent, de nombreuses matières premières sont concernées. Depuis le début de l’année 2021 et suite aux conséquences de la crise sanitaire, le prix de l’acier avait par exemple augmenté de plus de 106 %. Le prix du bois a quant à lui triplé. On pourrait en citer bien d’autres. Depuis le début de l’année 2022, le verre a également augmenté de 10 à 15 %. En ce qui concerne les terres cuites, les tuiles, ou encore les briques, la hausse est d’environ 25%. Les armatures en acier continuent elles aussi d’augmenter, et ont déjà connu une hausse de 15 %. D’autres problématiques de métaux dont la Russie et l’Ukraine sont des producteurs d’importance mondiale comme le palladium, le nickel et autres, utilisés pour renforcer des propriétés chimiques de l’acier, auront un impact très inquiétant. On retrouve tout cela, pour ne citer que quelques exemples, dans la construction d’engins comme dans l’électronique embarquée, voire la fabrication de l’acier inoxydable.
Peut-on d’ores et déjà parler de pénurie pour certaines matières premières ?
L’acier commence à être réellement en tension. La pénurie pourrait se profiler à court terme. Ce n’est pas encore avéré, mais les fournisseurs avec lesquels nous discutons le pressentent. Concernant l’aluminium, le PVC, les plaques de plâtres, les tuiles, ou encore les briques, la tension est également importante. Le carrelage viendrait également à manquer pour certains produits. Certains fournisseurs nous ont déjà alerté et nous indiquent des augmentations de l’ordre de 20 % à venir dû à l’augmentation du coût de l’énergie (gaz nécessaire à la cuisson des carreaux) et la difficulté d’approvisionnement des argiles. L’Ukraine étant un fournisseur très important de cette matière première.

Face à cette hausse des prix et à ces problèmes d’approvisionnement, les acteurs du BTP vont-ils être dans l’obligation de trouver d’autres filières ?
Oui, c’est évident. Pour respecter nos engagements, aussi bien au niveau des chantiers publics que privés, nous sommes obligés, dans la mesure du possible, de trouver des solutions alternatives. Désormais, notre défi est de trouver de nouvelles filières d’approvisionnement pour combler les matériaux qui manquent déjà aujourd’hui, ou qui vont manquer dans les plus brefs délais. Devoir effectuer cette recherche représente d’ailleurs un coût conséquent pour nos sociétés.
La hausse du prix des carburants et des énergies en général, impacte-t-elle également le secteur du bâtiment ?
Oui, bien évidemment. C’est un poste de dépenses extrêmement important pour les entreprises du bâtiment. Le carburant est nécessaire pour le fonctionnement des engins, mais aussi pour transporter les matériaux d’un distributeur à un fournisseur, jusqu’à un chantier. Beaucoup de produits dérivés sont également issus du pétrole, comme le bitume par exemple. Quant à l’énergie, le besoin est à tous les niveaux et très conséquent pour la production des matières premières (aluminium par exemple) ou de certains matériaux. La hausse des prix depuis des mois et accentuée par le conflit en Ukraine, aggrave cela, et la répercussion se ressent jusqu’en bout de chaine : le chantier.
Espérez-vous, comme durant la crise sanitaire, des aides du gouvernement ?
Le bâtiment est un acteur socio-économique majeur. Face à cette nouvelle crise économique qui se profile et pour préserver nos activités qui ont déjà été très fortement impactées par la Covid-19, il va falloir probablement demander à nouveau des mesures de soutien. Compte tenu du caractère totalement erratique des prix des matières premières, il faudra privilégier les discussions entre le donneur d’ordre public et les entreprises. Nous ne sommes pas dans une situation normale et c’est dans l’intérêt du chantier et du gouvernement de trouver une solution par le haut. Dans le pays voisin, par exemple, il est déjà question de geler le prix au litre pour tout ce qui est carburant. Une action sur la TVA est aussi envisagée. Si en raison des pénuries, des entreprises se retrouvent en difficulté, il faudra envisager de remettre en place le CTTR. Face à des situations de pénurie qu’il n’est pas possible d’anticiper, il faudra probablement qu’il y ait une tolérance sur la non-application des pénalités de retard. Nous sommes actuellement face à une nouvelle crise, pour des raisons bien évidemment très différentes de la pandémie, mais l’on peut sans doute réemployer la même recette qui avait permis d’aider et d’accompagner la résilience des entreprises durant la crise sanitaire. Car il y a un élément commun entre ces deux crises : le caractère inattendu, soudain et brutal.
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