SPORT BUSINESS / Dans le cadre du Sportel, qui s’est déroulé du 15 au 18 octobre, L’Obs’ a rencontré Darren Tulett, journaliste à BeIN Sport. L’occasion d’évoquer le lancement de cette chaîne sportive et le marché des droits télé.
Pourquoi vous avez quitté Canal+ pour BeIN Sport ?
En fait, j’ai rencontré le vice-président de BeIN Sport, Charles Biétry, de manière fortuite au restaurant. On nous a présenté, on a discuté. C’était avant que BeIN Sport ait les droits de la Ligue des Champions. On a parlé du projet. Il était dans un très bon jour, il a su être très convaincant avant de parler de moi. Il m’a donné envie de venir, le projet m’a séduit. On a parlé un bon moment, on a mangé ensemble, et j’avais déjà envie de faire partie de l’aventure. Je lui ai dit : «Si ça t’intéresse, moi je viens avec toi.»
Sans la Ligue des Champions, vous seriez quand même allé chez BeIN Sport ?
Je pense que oui. Les dirigeants de la chaîne auraient-il voulu de moi ? Je ne sais pas. Mais la Ligue des Champions est un énorme avantage : c’est quelque chose qui m’a beaucoup donné envie de venir bosser dessus. Aujourd’hui, c’est la compétition qui passionne le plus les gens. On a envie d’y être, on a la chance de ne pas seulement assister aux matchs. Pouvoir aller sur le terrain, parler avec les acteurs, ça donne des frissons. C’est vraiment un régal.
Comment vous avez vécu le passage de Canal+ à BeIN Sport ?
Canal est une belle maison, avec beaucoup de monde. Peut être que ça m’a changé un peu, quand je suis arrivé à BeIN Sport, dans les premiers temps. Mais j’ai surtout eu la chance de vivre les débuts de cette nouvelle chaîne et de pouvoir apporter mes petites briques rouges à la maison. Participer au lancement d’une chaîne, c’est une opportunité rare dans une carrière. Il y a cet esprit collectif, tout le monde rame dans le même sens.
Votre rôle à BeIN Sport ?
Je suis aujourd’hui un des anciens en quelque sorte. Ce qui me donne quelques responsabilités. On attend quelque chose de nous. J’aime aussi ce côté ambassadeur de la chaîne que je peux avoir : j’aime me sentir investi d’une mission. Et puis, j’aime aussi représenter ma boite du mieux que je peux. En fait, je vis ça comme une chance. C’est une possibilité que je n’aurais sûrement pas eu ailleurs. J’étais dans une belle maison, j’avais une belle place, j’ai pu vivre plein de choses exceptionnelles, j’ai appris mon métier avec Canal+. Et là c’était une opportunité de passer à autre chose et de vivre une nouvelle aventure.
Les principales différences entre Canal+ et BeIN Sport ?
Il est trop tôt pour faire un bilan. BeIN Sport est encore un petit bébé dans le monde audiovisuel. On est là depuis quelques minutes seulement par rapport à d’autres chaînes. Mais on a une certaine fraîcheur, avec le talent de nos jeunes, ce qui me réjouit. En fait, je suis dans une situation super confortable où j’arrive avec mon expérience. Mais je prends aussi du plaisir à voir les jeunes talents s’exprimer.
Vous avez un plan de carrière à BeIN Sport ?
Plus tard, le jour où on ne voudra plus me voir, je me vois bien prendre un rôle pour aider les jeunes. Parce que j’adore trouver les talents des uns et des autres. Certains vont assurer l’avenir de la chaîne.
C’est difficile d’être une nouvelle chaîne ?
Dans un premier temps, il faut faire comprendre aux gens qu’on est là. Leur montrer ce qu’on a. Ligue des Champions, Ligue Europa, Ligue 1 (L1) et Ligue 2 (L2). Sur BeIN Sport, on a tout ça pour 11 euros. La bonne nouvelle, c’est que le message est passé très rapidement. Et puis, on a eu la chance de commencer par un événement très fort avec l’Euro de foot : ça a été génial pour nous tous. C’était une belle compétition.
Commencer sur BeIN Sport par l’Euro 2012, c’était un sacré pari ?
Bien sûr. On se savait très attendu, en France et à Monaco. Mais aussi par l’UEFA. C’est bien aussi d’avoir ce genre de test, où la concentration est là dès le premier jour.
Pourquoi ?
Ça oblige à être prêt, à se surpasser dès les premiers jours. J’ai adoré ça. On était en direct presque tous les soirs du mois de juin. Mais c’était fort. On a eu des consultants comme le gardien Mickaël Landreau, qui a été très apprécié, sans langue de bois. Sans être méchant, il s’est révélé très intéressant. On a aussi eu d’autres joueurs, comme Louis Saha ou Edouard Cissé qui est aujourd’hui avec nous tous les dimanches.
D’autres événements forts vous ont marqués ?
Les JO aussi, c’était incroyable.
Le marché est assez grand pour Canal+ et BeIN Sport ?
Cette situation existe déjà dans d’autres pays en Europe. C’est pour ça que je ne suis pas surpris de voir que, pour l’instant, ça va très bien chez nous. Pas surpris non plus de voir qu’on a beaucoup d’abonnés (BeIN Sport a franchi le million d’abonnés en novembre, NDLR). Résultat, on est bien en avance par rapport à ce qu’on espérait.
Pourquoi vous n’êtes pas surpris ?
Parce que je viens d’Angleterre, un pays où il y a plusieurs chaînes payantes dans le sport (1). Dans beaucoup d’autres pays en Europe, c’est aussi le cas. Peut être que la France ne connaissait pas tout ça, et que le marché français n’était pas habitué non plus. Mais je pense qu’il y a largement la place pour un autre acteur sur les chaînes premium de sport. Et finalement, ça se passe beaucoup plus tranquillement que ce qui était attendu par certains.
Le prix de l’abonnement à BeIN Sport est très agressif ?
11 euros par mois, il faut les trouver évidemment. Mais nous on a tendance à dire aussi ça fait 30 centimes par jour. Soit même pas 2 paquets de cigarettes ! Voilà pourquoi on pense que notre offre est située à un prix abordable et raisonnable, vu le contenu proposé.
L’offre de BeIN Sport va évoluer comment ?
Les stratégies de la boîte, je ne suis pas dans une position où je peux en parler. Tout ce que je peux dire c’est que nous aimons tous les sports. Nous, les journalistes, on aimerait couvrir beaucoup d’autres sports que le foot. Et ça arrive petit à petit.
Des exemples ?
La National Football League (NFL), c’est-à-dire le foot américain, est diffusé sur BeIN Sport. J’espère qu’on ne va pas s’arrêter là. Il y a d’autres sports très appréciés. Donc on verra dans les mois à venir. Au fur et à mesure, on va pouvoir dire à nos abonnés, «regardez on fait ci, on vous offre ça.» En fait, il faut toujours penser à demain et comment offrir plus aux abonnés.
Les Qataris apportent quoi dans la télé ou dans le sport en général ?
Je pense au foot français d’il y a 20 ans quand je suis arrivé. La L1, la Division 1 (D1) à l’époque, était capable d’attirer des joueurs comme Chris Waddle (OM, 1989-92), Rudi Völler (OM 1992-1994), Georges Weah (Monaco, Paris, OM), David Ginola (Nice, Toulon, Paris), Sonny Anderson (OM, Monaco, Lyon)… A Paris et à Marseille, à Monaco, il y a eu de belles années pour le foot français, qui se sont conclues avec la seule et unique victoire en Ligue des Champions d’une équipe française, l’Olympique de Marseille. C’était il y a presque 20 ans maintenant (le 26 mai 1993 face au Milan AC, NDLR), et je venais d’arriver en France. J’ai pu profiter de ces années là.
Les Qataris offrent de nouvelles chances au foot français ?
Ce que je vois maintenant avec le Paris-SG, c’est une chose géniale pour le foot français. A travers les arrivées de joueur comme Zlatan Ibrahimovic et de Thiago Silva, le foot français a fait parler de lui. Résultat, il est regardé maintenant. Il y a un an, les Italiens n’avaient pas envie de regarder la L1. Aujourd’hui la L1 est diffusée en Italie, parce qu’il y a ces stars-là. Désormais, les yeux du monde sont braqués sur le foot français. Tout le monde va en profiter, parce que plus le monde regarde le foot, plus ça va attirer de nouveaux investisseurs. Or, l’arrivée de nouveaux investisseurs à Paris devrait être un moteur pour le championnat. Parce que ça va motiver d’autres arrivées. D’autres investisseurs vont suivre.
Propos recueillis par Romain Chardan
