15 ans après sa prise de fonction, Jean-Louis Grinda tourne une page de son histoire en quittant les fonctions de directeur de l’opéra de Monte-Carlo. Retour sur l’interview qu’il nous a accordée avant son départ.
Vous achevez votre mandat de directeur au 31 décembre 2022. Un départ définitif ?
Non, car je reviens la saison prochaine faire la Traviata au mois de mars. Mais seulement en tant que metteur en scène.
Vous avez clos votre mandat par une exposition-hommage à Raoul Gunsbourg, ancien directeur de l’opéra de Monte-Carlo, pendant 59 ans. C’est assez fabuleux non ?
C’est exceptionnel, personne n’a jamais fait ça dans l’histoire de l’opéra ! Pour ma part, cela fera un mandat de 15 ans débuté en 2007. Et mon prédécesseur a fait 20 ans. Ce sont tout de même de longs mandats. Mon père avait fait 10 ans et avant lui, les directeurs avaient réalisé des mandats de quelques années.
Que savez-vous de Raoul Gunsbourg ?
Raoul Gunsbourg était Roumain. Il a un peu travaillé en Russie, à Saint-Pétersbourg. Il est ensuite venu en France et a dirigé l’opéra de Lille, puis l’opéra de Nice avant de rejoindre l’opéra de Monte-Carlo en 1893. Un homme avec une fantaisie, une intelligence, un savoir-faire, une débrouillardise, un tempérament créatif car il a écrit des opéras. C’était le vrai directeur d’opéra touche-à-tout. Et en même temps, génial, audacieux et il avait la confiance du prince.
Comment avez-vous appris son histoire ?
Je connaissais bien son histoire car mon père, baryton monégasque, a débuté ici. Engagé en 1947 par Raoul Gunsbourg dont il est resté proche jusqu’à son départ. Mon père qui est ensuite devenu directeur dans les années 1970 de l’opéra de Monaco m’en a énormément parlé. Et puis quand on s’intéresse au monde de l’opéra, on doit connaître Raoul Gunsbourg. C’est vraiment un des directeurs d’opéra les plus emblématiques au monde. En 1947, mon père avait 24 ans et lui 80. Il s’était pris d’amitié pour mon père. Il a vu que ça lui plaisait, que ça l’intéressait. Il lui a donc transmis son savoir. Comme mon père m’a transmis ensuite.
Quel souvenir gardez-vous de votre nomination ?
Ce qui a été une surprise, ce n’est pas quand on m’a nommé, mais plutôt quand on m’en a parlé la première fois. Je m’en souviens très bien. C’était Philippe Deslandes, conseiller de gouvernement pour l’Intérieur de 2000 à 2006. J’avais fait une mise en scène de la Périchole pour la fête nationale, un opéra-bouffe d’Offenbach. Ça avait plu. Monsieur Deslandes m’avait invité à venir le trouver dans son bureau le lendemain. Et il m’avait posé la question de mon intérêt pour ce poste. J’étais déjà directeur d’opéra depuis très longtemps. En l’occurrence de l’opéra royal de Wallonie en Belgique. Mais inutile de vous dire que je l’ai regardé avec de grands yeux car je ne m’attendais pas à cette question. Ma réponse a été immédiatement oui. En revanche, j’ai bien signalé que je ne voulais pas prendre la place de John Mordler (alors directeur de l’opéra, NDLR). J’ai juste précisé que s’il exprimait le désir de s’en aller, et si on pouvait penser à moi, c’était très bien. En plus, je ne cherchais pas de travail puisque j’avais un contrat qui me liait à l’opéra royal de Wallonie jusqu’en 2007. Le temps a passé sans que je n’aie plus de nouvelles… jusqu’au moment où un jour on m’appelle. J’étais dans la rue à Paris. C’était monsieur Deslandes qui me proposait officiellement le poste.
Quel a été votre premier spectacle ?
C’était la Chauve-Souris de Strauss pour la fête nationale en 2007. C’est d’ailleurs la dernière fois qu’on la jouait à l’opéra Garnier.
Vous aviez déjà les compétences de directeur. Ce n’est pas quelque chose que vous avez découvert ici ?
Je suis né en 1960, j’ai 62 ans. J’ai commencé à travailler à 21 ans en 1981 et j’ai eu mon premier poste de direction en 1985 à 25 ans. Je suis directeur de façon ininterrompue depuis cette date. Et cela va continuer car je reste directeur des Chorégies d’Orange.
Vous allez poursuivre longtemps aux Chorégies d’Orange ?
J’ai un contrat à durée indéterminée. Je vais continuer encore un peu, mais pas trop longtemps non plus. Car ma théorie, c’est qu’il ne faut jamais rester trop longtemps quelque part car ce n’est pas bien pour personne. Je vais y poursuivre ma mission mais il ne faut pas non plus que ça s’éternise. Mon ambition, c’est de stabiliser ce très beau festival.
Vous n’avez pas envie de vous reposer ?
Ah non pas du tout. Au contraire, j’ai beaucoup de travail en arrêtant ici. Comme je suis metteur en scène, je suis énormément pris pendant des années. J’ai déjà mon planning jusqu’en 2026. Donc je ne vais pas avoir moins de travail parce que je ne serais plus directeur de l’opéra de Monte-Carlo. Je vais travailler différemment.
Qu’avez-vous de prévu ?
J’ai une comédie musicale à Paris avec Roberto Alagna au mois de janvier. Après j’ai Carmen à Marseille, puis je vais à Avignon. En mars, je suis ici pour la Traviata. Ensuite je vais en Espagne pour Carmen. Après je suis à Toulouse pour Mephistofeles. Début juillet, j’ai Carmen à Orange puis je pars à Luccia en Italie. Et après la Belgique etc. J’ai beaucoup, beaucoup de travail.
Pourquoi avoir voulu mettre un terme à cette direction à Monaco alors ?
Je n’ai pas de lassitude. Mais je pense qu’il faut essayer d’éviter de créer la lassitude chez les autres. Ici, je suis arrivé à un niveau de satisfaction professionnelle assez remarquable. J’ai eu la chance d’avoir une liberté de programmation totale. Et en même temps j’ai créé ce que personne n’a créé en 30 ou 40 ans : les Musiciens du Prince qui est un succès mondial et qui fait parler de la Principauté partout. Que voulez-vous que je fasse de plus ?
Laisser la place à Cecilia Bartoli s’est imposé ?
J’ai toujours pensé que Cecilia Bartoli devait chanter à l’opéra de Monte-Carlo. Je trouve que c’est un écrin qui lui convient parfaitement bien. Elle l’avait fait à ses débuts, dans les années 1980. Elle n’était plus revenue. Quand j’ai commencé mes mandats ici, j’ai fait venir Cecilia Bartoli pour chanter. Elle est ensuite revenue au Grimaldi forum. Nous avons ainsi tissé des liens de proximité professionnelle et même d’amitié. Nous avons décidé de créer ensemble les Musiciens du Prince, avec le soutien du gouvernement. Le projet était magnifique, et c’est vraiment la success story formidable. C’est une magnifique vitrine. Ce que l’on appelle le soft power. Cela a porté une pierre de plus à l’édifice monégasque.
Pas trop triste de céder les rênes ?
Je ne suis pas triste du tout. Pour moi c’est royal ! Enfin je devrais plutôt dire princier (rires). J’ai choisi quand je m’arrête, je l’ai mis en application, j’ai choisi quand et j’ai proposé au prince et à la princesse Caroline qui pour me succéder. Tout va bien. Et je continue mes activités professionnelles. Quand vous choisissez votre futur et que vous ne le subissez pas, c’est quand même mieux. Je suis très reconnaissant qu’on ait accepté ça en principauté. On m’a fait confiance du premier jour de mon mandat jusqu’au jour où je décide de m’en aller. La confiance, ça n’a pas de prix.
Sur ces 15 ans de direction, quels souvenirs retenez-vous ?
Incontestablement les Musiciens du Prince. Toutes les premières à l’opéra de Monte-Carlo, dont des ouvrages de notre répertoire jamais joués. Faire venir les plus grands chanteurs. Et puis il y a surtout toute la saison pendant la pandémie. Nous avons fait une saison magnifique. On jouait à 14 heures, une place sur deux. Mais le théâtre était plein. Les gens venaient et les chanteurs étaient heureux de pouvoir s’exprimer. Il y en a qui n’ont joué qu’à Monte-Carlo cette année-là. Une des plus belles, si ce n’est pas la plus belle saison de ma carrière.
Était-ce plus facile d’attirer de grandes stars de l’opéra à Monaco ?
C’est facile si on leur propose quelque chose qui les intéresse. Si ça ne les intéresse pas, vous pouvez faire un chèque plus gros, ils ne viendront pas quand même. C’est l’inverse de ce que l’on peut toujours penser. On croit qu’on fait un chèque et vous venez. Oui, vous pouvez venir pour une soirée mais pas répéter trois semaines ou un mois un opéra en principauté. Il y a un engagement dans ces cas-là. Autre que le chèque que l’on reçoit. Il y a l’aventure artistique et le projet. C’est de donner à l’opéra de Monte-Carlo – et c’était ma mission – une place très importante dans le parcours des chanteurs. Une carrière de chanteur d’opéra doit être la même qu’un pilote de Formule 1. Tous veulent gagner le Grand prix de Monte-Carlo. Il faut que tous les chanteurs d’opéra rêvent de chanter à Monte-Carlo.
Qu’est-ce que cela exigeait de vous ?
Il faut les connaître. Mais c’est mon métier ! On connaît les gens, leurs agents, on parle. Ce n’est pas un milieu si vaste que ça. Il faut aussi découvrir des gens qui vont devenir de grands chanteurs. Mais aussi faire venir des valeurs sûres et ceux qui ont envie de développer leur carrière. Je crois qu’il ne faut pas craindre la prise de risque.
Avez-vous la sensation d’en avoir pris des risques ?
Finalement, j’ai l’impression d’avoir pris plus de risque en présentant certains titres parfaitement inconnus ou qui ne s’inscrivaient pas dans une logique normale de ce que l’on attend à l’opéra de Monte-Carlo.
Que voulez-vous dire ?
Certains pensent – et ils ont tort – que c’est un opéra de tradition, bourgeois et aisé. Alors que pas du tout. C’est un public comme tout le monde qui aime bien découvrir de nouvelles choses. Quand vous allez dans un restaurant, fut-il 3 étoiles, s’il ne change pas la carte, vous n’y allez plus. Moi, je changeais la carte.
Dorénavant, on risque de vous voir un peu moins en principauté ?
Je ne vais pas partir 30 jours par mois mais je vais être parti un peu plus souvent. Je serais à peu près 50% de mon temps en principauté.

